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L'Avortement en France dans les Années 1950 : Entre Interdiction, Clandestinité et Émergence de Nouvelles Sexualités

Introduction

De 1920 au milieu des années 1970, la France a connu une période de sévère restriction en matière de contraception et d'avortement. L'État imposait alors une vision normative de la sexualité, étroitement liée à la reproduction. Cependant, cette période a également été marquée par l'émergence de nouvelles formes de sexualité, où la notion de plaisir prenait de l'importance. Cet article explore comment les individus « ordinaires » contournaient la loi pour accéder à la contraception et à l'avortement, comment ils vivaient leur sexualité dans ce contexte répressif, et les tensions qui découlaient de la confrontation entre ces différentes représentations de la sexualité.

Le Cadre Légal et Social : Une Sexualité Normative Imposée par l'État

Les lois de 1920, interdisant la vente et la publicité des moyens de contraception ainsi que la provocation à l'avortement, et celle de 1923, correctionnalisant l'avortement, symbolisaient le contrôle de l'État sur le corps des femmes. Ces lois définissaient une sexualité normative hétérosexuelle, perçue comme un acte nécessaire à la procréation. Dans un contexte de forte angoisse démographique faisant suite à la Première Guerre mondiale, l’avortement était considéré comme un péril national. Sous Vichy, l’avortement est devenu un crime d’État, passible de la peine de mort, et deux personnes ont été exécutées pour ce motif. À la Libération, la lutte contre l’avortement clandestin s’est poursuivie, avec un pic de répression en 1946. Les femmes ayant avorté, comme toutes les personnes qui les y aident, risquent la prison et de fortes amendes.

Il faut attendre 1967 pour que la loi Neuwirth (appliquée en 1972) autorise la contraception pour les femmes majeures, autorisation étendue aux mineures en 1974, un an avant que la loi Veil ne libéralise l'interruption volontaire de grossesse. L'État laissait donc les femmes libres de choisir ou non la maternité : la sexualité n'était plus uniquement envisagée sous l'angle de la reproduction, mais une place était faite au plaisir.

Contourner la Loi : Contraception et Avortement dans la Clandestinité

La Contraception : Entre Mythes, Méthodes Traditionnelles et Accès Limité

Le seul moyen de contraception autorisé par crainte des maladies vénériennes était le préservatif masculin. Son usage était connu jusque dans les montagnes du Bugey des années 1920. Cependant, son usage restait limité à quelques initiés. En effet, il n'était pas toujours aisé de se procurer des préservatifs dans les villages alpins. Tout au long de la période, le préservatif ne faisait pas l'unanimité.

Avant la Deuxième Guerre mondiale, ce sont surtout la chasteté, le coït interrompu et l'injection vaginale post-coït que l'on retrouve dans les autobiographies. La méthode Ogino, qui commence à être vulgarisée à partir de 1933, n'était pas ignorée par les autobiographes, mais aucun n'était vraiment convaincu. D'autres moyens de contraception féminins existaient, comme les diaphragmes, pessaires, puis stérilets (à partir des années 1960), mais ce n'étaient pas des moyens sûrs pour les jeunes femmes. Pour se les procurer, il fallait de plus avoir recours à des médecins complaisants ou à l'étranger, jusqu'à la création des premiers centres de Planning familial.

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Les techniques de contraception restaient limitées car interdites ou difficiles d'accès, mais la contraception devenait un sujet important dans les récits de vie : quelques témoignages font état du passage dans les années 1950-1960 de méthodes de contraception naturelles à des méthodes dites modernes (diaphragmes, gels spermicides, puis stérilets). La diffusion de la contraception demeure cependant fort aléatoire : l'existence de nouveaux moyens n'implique pas leur usage. Par ailleurs, avant le triomphe de la pilule, les moyens de contraception demeurent peu fiables.

L'Avortement Clandestin : Risques et Déterminations

Malgré les risques physiques, sociaux et culturels que présente l'avortement, un tiers des femmes « ordinaires » d'après les sources y ont recours, ce qui montre leur détermination. Les femmes célèbres avortent aussi, comme l'indiquent les récits d'Anaïs Nin, Violette Leduc ou Annie Ernaux et le manifeste signé en 1971 par 343 femmes françaises de renom. Refuser la maternité équivaut à remettre en cause à la fois la procréation comme finalité de la sexualité et la vocation de « la » femme à être mère.

Un tiers des 25 récits de vie étudiés mentionne un avortement entre 1920 et le début des années 1970. Les moyens utilisés sont aussi divers que dangereux pour la santé. Ces scènes se déroulent au début des années 1950 alors que la technique de l'aiguille à tricoter apparaît déjà fort archaïque. Mais dans les milieux sociaux défavorisés, il est possible que cette méthode soit restée d'usage courant. En outre, cette femme avorte seule à la maison, ce qui n'est pas le cas des autres autobiographes dans les années 1950-1960 qui obtiennent l'aide d'un membre de la famille ou d'une personne extérieure, médecin ou « faiseuse d'anges », et privilégient la technique plus médicale de la sonde. Celle-ci reste néanmoins risquée jusqu'à la diffusion par les militant(s)-es du MLAC de la méthode Karman à partir de 1973.

Après la répression très dure du régime de Vichy et des années qui suivent immédiatement la Libération, la loi sur l'avortement est de moins en moins appliquée et les médecins répugnent moins à offrir leur aide aux femmes, évitant le pire.

Sexualités et Représentations : Tensions et Évolutions

La Sexualité Féminine : Entre Soumission et Revendication

Donner la parole à des femmes « ordinaires » pour tenter d'analyser leur vision de la contraception et de l'avortement, et, partant, des sexualités, tel est le souhait de Carla et tel est l'objet de cet article. Mais on dépassera cette demande en écoutant aussi les hommes « ordinaires », ce qui ne revient nullement à la trahir. En effet, les hommes aussi sont pudiques quand ils évoquent des sujets intimes, loin des discours normatifs des médecins, hommes de loi ou d'Église

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L'approche des sexualités par ces sources du moi permet de « déplacer les grilles de lectures habituelles ». L'étude de l'intime peut questionner une histoire des femmes et du genre, parfois plus occupée à travailler sur les formes de domination que sur les modes d'expression de l'émotion, du désir, du plaisir, à partir desquels naissent des possibilités d'émancipation. L'angle d'observation de la contraception et de l'avortement, permet de s'interroger sur les représentations que se font les individus « ordinaires » de leur sexualité et sur les stratégies de contestation que les femmes notamment mettent en place.

Le Vécu de l'Avortement : Soulagement, Douleur et Remise en Question

Après avoir noté le nombre important d'avortements clandestins des années 1920 aux années 1970, on peut se demander comment ces avortements sont vécus et quelle est leur signification sur le plan de la sexualité. Le sentiment qui paraît dominer chez les avortées n'est pas forcément la honte ou la tristesse, mais plutôt le soulagement. La légèreté de ton employée pour décrire son avortement interdit d'y voir une épreuve traumatisante, sauf peut-être sur le plan physique. L'autobiographe se dit plus choquée de se trouver à nouveau enceinte deux mois plus tard que d'avoir avorté. En règle générale, l'enfant est refusé quand la femme n'est pas mariée, les filles-mères subissant l'opprobre général. Les femmes mariées peuvent refuser de nouvelles grossesses difficiles à supporter physiquement, financièrement ou moralement. Celles qui n'ont pas le courage ou la possibilité d'avorter, mais qui ne désirent pas ou plus d'enfant, vivent très mal leur état. En réalité, c'est surtout la venue du premier enfant qui est très attendue au sein des ménages.

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tags: #avortement #France #années #1950

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