L’avortement est une question profondément complexe, chargée d’implications morales, éthiques et religieuses. Au cœur de ce débat se trouve souvent la religion, et en particulier l’Église catholique, dont la position sur l’avortement est l’une des plus fermes et des plus débattues. Cet article explore la position de l’Église catholique sur l’avortement, son évolution historique et les nuances qui existent au sein même de la communauté catholique.
La Doctrine Catholique : Une Opposition Ferme à l’Avortement
L’Église catholique condamne toute forme d’interruption de grossesse volontairement provoquée. Pour elle, il s’agit d’un acte immoral contre la vie humaine, qui doit être respectée depuis le moment de la conception jusqu’à la mort naturelle, considérant que dès la conception, le fœtus est un « être humain déjà ». Cette position est ancrée dans la conviction que la vie est sacrée et inviolable dès le premier instant de la conception.
Le pape Jean-Paul II a réaffirmé cette position en 1995 dans son encyclique Evangelium Vitae, soulignant l’importance de protéger la vie à toutes ses étapes. Telle est aujourd’hui la position officielle de l’Église romaine. Le 25 novembre 1974, la Congrégation pour la doctrine de la foi publiait une Déclaration sur l’avortement provoqué : c’était un acte majeur du magistère. Le débat sur l’avortement est clos dans l’Église catholique. Avec Jean-Paul II, vint le temps d’un verrouillage doctrinal autoritaire. En février 1987, le cardinal Ratzinger, alors préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, précise que « l’âme spirituelle de tout homme est immédiatement créée par Dieu » ; puis deux encycliques ont ancré le magistère dans l’intransigeance. D’abord, Veritatis splendor (août 1993) qui fondait toute la morale sur les préceptes négatifs qui sont « universellement valables » ; ensuite, dans Evangelium Vitae (mars 1995), le pape affirmait qu’« aucune circonstance, aucune loi du monde, ne pourra jamais rendre licite (…) un acte contraire à la loi de Dieu inscrite dans le cœur de tout homme. » Le temps de la recherche théologique, si florissante dans les années soixante, est alors bel et bien terminé. Désormais, les théologiens n’ont plus qu’à se taire ou à quitter l’Église…
Évolution et Dissensions Historiques
Autant les protestations catholiques contre la condamnation de la contraception (Humanae vitae) a été forte, y compris chez les évêques, autant les débats précédant la promulgation de la « loi Veil » le 16 janvier 1975 sont aujourd’hui oubliés. La question fut ouverte dès 1969 par un article paru dans la revue Esprit puis par les membres du Planning familial qui créèrent l’Association pour l’étude de l’avortement (ANEA) dont deux de ses vice-présidents étaient chrétiens : le théologien et pasteur André Dumas et un religieux salésien, René Simon. Cette association se met rapidement au travail. Sur vingt personnes, elle comporte sept personnalités chrétiennes : deux pasteurs dont André Dumas, un jésuite (Philippe Julien) et trois dominicains : Jacques Pohier (1), Bernard Quelquejeu et Albert Plé.
Dès la deuxième réunion de la commission éthique, au printemps 1970, Jacques Pohier affirme : « un État laïc ne peut pas imposer à ses sujets une loi religieuse. » Les articles se multiplient alors dans les journaux et revues catholiques. Un numéro de la revue de théologie Lumière et Vie (numéro 109) entièrement consacré à l’avortement paraît en octobre 1972 comportant, entre autres, un article de Bernard Quelquejeu (une réflexion philosophique sur la procréation) et un autre de Jacques Pohier (1) intitulé « Réflexions théologiques sur la position de l’Église catholique ». Jacques Pohier écrit que s’il n’existe pas de critères biologiques suffisants à eux seuls pour décider que tout ovule fertilisé est déjà un être humain et si la foi n’a pas de compétence pour en fournir, alors il revient aux hommes d’en juger à partir de leur connaissance des facteurs indispensables pour que le fœtus puisse devenir un être humain. Pour qu’un embryon soit déclaré humain, il faut qu’il soit accepté et qu’on décide de l’introduire un jour dans la communauté humaine : « Toute expulsion volontaire d’un foetus n’est pas forcément l’élimination d’un être humain », écrit-il. « Que l’avortement soit par nature et par principe, une faute de l’homme contre Dieu parce que l’homme s’y arrogerait une responsabilité que Dieu ne lui aurait pas confié, c’est ce que la vocation de l’homme comme procréateur oblige à remettre en cause » (L&V, P. 109), conclut-il.
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Le jésuite et psychanalyste Louis Beirnaert, membre de l’École freudienne de Paris, affirme de même par une courte note : « il semble qu’on ne puisse parler du fruit de la conception sans inclure la relation que soutiennent avec lui les hommes, et en premier lieu les parents (…). À aucun moment le fruit de la conception n’est une existence purement biologique (…) Il faut faire droit, dans une théorie cohérente, aux perspectives nouvelles ouvertes par la conscience que, dans certains cas précis, l’interruption de grossesse puisse ne plus être interdite. »
Telle est aussi la position adoptée, le 29 mars, par la Fédération protestante de France. Insistant sur une « morale de la responsabilité » appelée à remplacer « la morale du respect de la nature », la Fédération protestante affirmait que « dans certains cas, il y a plus de courage et d’amour à prendre la responsabilité d’un avortement qu’à laisser venir au monde des vies qui seraient soit menaçantes pour la santé physique et psychique de la mère, soit menacées dans leur propre viabilité future. » Ainsi, pouvait-on être chrétien et accepter l’avortement. Plus décisif encore, fut la publication, en janvier 1973, d’un article de 28 pages de la revue Études intitulé « Pour une réforme de la législation française relative à l’avortement ». Hors de toute considération religieuse, philosophique et éthique, l’analyse aboutit à la conclusion que « s’il y a impossibilité d’humaniser l’enfant à naître », la décision d’interrompre la grossesse appartient à la fois à la mère ou au couple et à la société. Le texte est signé par quatorze personnalités : trois théologiens (Bruno Ribes, Philippe Roqueplo et René Simon), le pasteur André Dumas, six scientifiques et quatre médecins. Ainsi, trois grandes revues catholiques françaises - Études, le Supplément, Lumière et Vie - s’étaient prononcées en faveur d’une réforme, non seulement de la loi, mais aussi de la doctrine catholique.
Après le dépôt du projet de loi, un groupe parlementaire fut constitué qui, entre le 11 juillet et le 23 novembre 1973, entendit 42 personnalités de toutes compétences et de familles d’esprits, associations et professions diverses. Or, tandis que le cardinal Renard, archevêque de Lyon, défendait le point de vue officiel de l’Église catholique, deux dominicains plaidaient pour le changement de la législation : Jacques Pohier pour l’ANEA et Philippe Roqueplo pour Choisir. Pourtant, ces deux dominicains, ainsi que leur frère Bernard Quelquejeu, avaient fait l’objet d’une procédure canonique et, sur « l’invitation » des autorités romaines, le maître général Vincent de Couenongle, était venu à Paris pour les tancer et leur signifier une interdiction d’aborder en public le sujet de l’avortement pendant un an. Les Pères Pohier et Roqueplo transgressèrent donc cette interdiction en plaidant, en novembre 1973, pour le projet de loi devant le groupe parlementaire. À la veille du débat à l’Assemblée nationale, le groupe de théologiens mentionné ci-dessus s’est réuni chez Madame Françoise Giroud, secrétaire d’État à la condition féminine, et, à sa demande, rédigea une très courte Note destinée à « libérer » la conscience des députés. Dès le lendemain, elle leur était distribuée à l’Assemblée.
L’Avortement : un Péché Pardonnable ?
Pour l’Eglise catholique, l’avortement est un acte jugé si grave qu’il entraîne l’excommunication de ceux qui le commettent. Jusqu’à présent, le pouvoir d’absoudre ce « péché » était réservé aux évêques, qui pouvaient le déléguer aux prêtres de leur diocèse. En septembre , le pontife argentin avait accordé cette faculté aux prêtres pour l’Année de la miséricorde. C’est cette mesure, initialement transitoire, qui est aujourd’hui pérennisée.
Dans une lettre apostolique intitulée Misericordia et misera, François rappelle « de toutes [s]es forces » qu’il n’est pas question pour l’Eglise de modifier son jugement sur l’IVG : « L’avortement est un péché grave, parce qu’il met fin à une vie innocente. » Mais, justement parce qu’il est grave, la réponse de l’Eglise catholique doit pouvoir témoigner du caractère inépuisable de pardon divin. « Je peux et je dois affirmer avec la même force qu’il n’existe aucun péché que ne puisse rejoindre et détruire la miséricorde de Dieu quand elle trouve un cœur contrit », affirme la lettre. « Que chaque prêtre se fasse donc guide, soutien et réconfort dans l’accompagnement des pénitents sur ce chemin particulier de la réconciliation », ajoute le pontife.
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La Miséricorde et l’Accompagnement des Femmes
L’Église n’exclut personne et souhaite que les femmes qui ont avorté, même quand elles étaient conscientes de la gravité de cet acte, puissent se sentir accueillies et aimées. Les chrétiens ne condamnent pas les femmes qui ont avorté ou les personnes qui ont réalisé ces avortements. Ils veulent que ces personnes puissent s’ouvrir à la vie et accueillir le pardon de Dieu. Mais pour cela il faut aussi prendre conscience du mal, du fait que l’avortement est le meurtre d’un être humain. Dieu pardonne toujours, mais pour accueillir son pardon il faut être conscient que l’on a besoin d’être pardonné. Les chrétiens sont appelés à faire découvrir à tout être humain qu’il est aimé. Si une femme ayant avorté se sent rejetée par des chrétiens, c’est que ceux-ci n’ont pas été fidèles à leur vocation. La miséricorde est l’amour que Dieu porte à ceux qui sont faibles et pécheurs. Elle ne consiste pas seulement dans le pardon des péchés. Si Dieu me pardonne et que cela ne change rien à ma vie, je ne suis pas plus avancé… La miséricorde propose aussi une espérance, un chemin de vie. La personne qui a avorté peut se relever et vivre, être source de vie pour ceux qui l’entourent, même si elle a un jour choisi la mort. Le bonheur est possible pour tous, personne n’est exclu, même si Dieu ne nous promet pas que la vie sera facile sur cette terre.
L’Impact Social et Culturel
La culture, les conditions économiques et sociales jouent un rôle considérable dans le fait que des couples envisagent l’avortement comme une solution à des problèmes qui peuvent être très réels. Cependant, il faut affirmer qu’objectivement l’avortement est un acte très grave. Le concile Vatican II affirme que l’avortement est un crime abominable (cf. S’il existe des cas de détresse tragiques, les dispositions actuelles de la législation française contribuent, malgré leurs bonnes intentions, à obscurcir la conscience. « C’est légal donc c’est moralement permis », pense-t-on trop facilement. La législation de l’avortement et la complaisance d’une partie du monde médical tendent à banaliser l’avortement dans l’opinion publique. L’avortement, même thérapeutique, n’entraîne pas moins la mort d’un innocent par le fait de ceux-là mêmes, parents et médecins, à qui il est confié. Le scandale de l’avortement exige de chacun les plus grands efforts pour changer les causes sociales et culturelles qui le provoquent. C’est un grave devoir d’aider les femmes en difficulté et de soutenir ceux qui donnent aux familles les moyens d’assumer leurs responsabilités devant une vie humaine commencée.
Diversité des Opinions au Sein du Christianisme
Le christianisme n’est pas tout à fait unanime sur la question de la moralité de l’avortement, mais la majorité des Églises chrétiennes assimilent cet acte au meurtre d’un être humain. Devant le drame de l’avortement, les chrétiens ont compassion des enfants à qui l’on ne permet pas de naître, mais aussi des femmes qui ont avorté, et des personnes qui ont commis des avortements. L’avortement - quelqu’en soient les raison et la forme n’est jamais un acte banal- parce que la femme en son être est « porteuse de vie », il provoque un traumatisme physique, psychologique et spirituelle.
Il est important de noter que, malgré la position ferme de l’Église catholique, d’autres courants chrétiens ont des perspectives différentes. Ainsi, l’église protestante et plus précisément l’Eglise Unie regroupant les protestants luthériens et réformés a toujours soutenu les mouvements féministes et donc la contraception et l’avortement, tout comme durant le vote pour le mariage pour tous elle a clairement accepté et soutenu, une première pour une religion monothéiste. Dans l’histoire les protestantes françaises ont soutenu de manière décisive la légalisation de la contraception et de l’avortement. Selon l’historienne Sylvie Chaperon : « Les femmes protestantes ont été sur-représentées dès la création des mouvements féministes, c’est-à-dire dès la fin du XIXe siècle. Les protestants font partie de cette frange laïque et progressiste de la société. »
Même si l’Eglise évangélique reste moins ouverte à la pratique de l’IVG en particulier quand il n’y a pas la notion de détresse, les pasteurs évangéliques affirment tout de même qu’« on peut avoir une conviction profonde en tant que chrétien et comprendre, en même temps, qu’on ne peut pas imposer cette conviction à une société qui ne la partage pas ».
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L’Avortement et le Viol : Un Cas Particulièrement Douloureux
Un viol est souvent la plus dévastatrice épreuve physique et émotionnelle qui puisse survenir dans la vie de sa victime. Elle peut en ressentir une culpabilité, une tristesse, et une dépression. Les victimes de viol qui en parlent se disent salies. Voilà pourquoi le cas du viol est un des plus durs à aborder pour les pro-vie, et certes des plus difficiles à comprendre pour les autres. Logique inattaquable: un enfant à naître est un être humain unique qui, par nature, jouit de certains droits. Ces droits, dont le premier est le droit à l’existence, sont inaliénables, même au nom d’autres droits, y-compris le soulagement de la terrible peine de la victime d’un viol. Très honnêtement, bien des gens pensent que ce n’est pas sérieux, et certains considèrent que les « pro-vie » sont des « sans-cœur ». Selon la Présidente de « Feminists for life » 2 Serrin Foster il est évident que la victime d’un viol a surtout besoin d’être entourée de tout l’amour et de toute l’aide possibles. Pour certains, « si vous contraignez une femme à porter l’enfant de son violeur, chaque jour de ces neuf mois lui rappellera l’épreuve la plus traumatisante de sa vie.» Il y a là bien du vrai. Si vous considérez que l’enfant est complice du crime, alors sa présence quotidienne sera une épreuve de chaque jour. En fait, c’est une réalité émotionnelle pour de nombreuses jeunes femmes porteuses d’une grossesse non désirée, et pas seulement victimes d’un viol. Mais certaines victimes de viol se trouvant enceintes peuvent considérer autrement l’enfant à venir. Les enfants conçus lors d’un viol peuvent être le témoignage vivant de cette vérité incontournable: un enfant est un don de Dieu.
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