L'avortement est un sujet complexe et sensible, débattu à travers le monde et dans diverses cultures et religions. Au sein de l'islam, et plus particulièrement dans la branche chiite, les perspectives sur l'avortement sont nuancées et souvent sujettes à interprétation. Cet article vise à explorer les différents points de vue sur l'avortement dans l'islam chiite, en tenant compte des textes religieux, des opinions des érudits et des réalités sociopolitiques.
Contextualisation de l'Avortement au Moyen-Orient
La question de l'avortement au Moyen-Orient est souvent réduite à une simple question religieuse. Cependant, l'histoire révèle une perception variable de cette pratique selon l'époque et le lieu. Avant l'islam, diverses croyances religieuses coexistaient, influençant les perceptions de la procréation. Face aux menaces existentielles et aux connaissances médicales limitées, l'infanticide, en particulier des filles, était pratiqué en raison de la pauvreté et de la crainte de ne pouvoir assurer la survie de l'enfant.
L'islam a introduit une nouvelle perspective, considérant l'enfant comme une bénédiction divine, quel que soit son sexe, et interdisant l'infanticide. Le Coran n'a pas de position précise sur l'avortement, mais certains érudits l'autorisent tant que le fœtus n'a pas été « asservi par Dieu », avec des opinions divergentes sur le moment précis de cet « asservissement ».
Évolution Historique et Législation
Sous l'Empire ottoman, la doctrine Hannafi autorisait l'avortement jusqu'à 120 jours après la conception, quelle qu'en soit la raison. Cependant, après 1786, l'avortement est progressivement devenu illégal, prétendument pour des raisons religieuses, mais surtout pour répondre aux besoins démographiques d'un empire en expansion.
La colonisation du Moyen-Orient par les puissances européennes a renforcé la criminalisation de l'avortement, imposant des valeurs familiales chrétiennes. Aujourd'hui, la plupart des pays arabes sont dirigés par des régimes autoritaires qui ont adopté l'islam comme religion officielle, ce qui influence les lois sur l'avortement.
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Diversité des Opinions et des Pratiques
Le Moyen-Orient présente une grande diversité ethnique, religieuse, culturelle et économique. La question de l'avortement reflète cette diversité, avec des lois et des pratiques variables selon les pays.
Au Liban, l'avortement est illégal depuis 1943, sauf en cas de danger pour la vie de la mère. En Turquie, une interprétation libérale de l'islam avait permis l'introduction de cliniques d'avortement dans les années 1960, mais une campagne contre l'avortement a limité l'accès à ces services depuis 2012.
Les pronatalistes considèrent l'avortement comme un péché et s'y opposent, tandis que les groupes pro-choix le considèrent comme une procédure médicale qui devrait être accessible à toute femme. Le débat sur l'avortement est étroitement lié à la question des droits des femmes et à la nécessité d'une plus grande autonomie dans leurs décisions.
La Halalité en Biomédecine : Greffe d'Organes et PMA
La question du « halal » en biomédecine, c'est-à-dire la conformité aux principes de la charia, est un domaine complexe. La greffe d'organes et la procréation médicalement assistée (PMA) sont deux domaines où cette question se pose avec acuité.
La greffe d'organes est une technique éprouvée, mais les pays musulmans sont à la traîne en matière de transplantation. La religion est souvent invoquée comme motif de refus du don d'organes, en particulier à partir de donneurs décédés. Les juristes musulmans ont abordé la question par le prisme de l'obligation de se soigner et de chercher un remède à sa maladie. Le don d'organes est considéré comme une maslaha, c'est-à-dire un intérêt général, permettant de sauver des vies.
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La PMA, quant à elle, soulève des questions sur la licéité de recourir à ces techniques et sur la possibilité d'intervenir dans la création. Bien que la procréation soit une obligation et une bénédiction divine en islam, seules les techniques intraconjugales sont autorisées. Le sunnisme et le chiisme admettent l'insémination artificielle ou la fécondation in vitro avec le sperme du mari comme un mode de procréation halal.
Perspectives Chiites sur l'Avortement
L'islam chiite, majoritaire en Iran, en Irak, au Bahreïn, en Azerbaïdjan et au Liban, possède un clergé hiérarchisé qui joue un rôle important dans l'interprétation des textes religieux. Les savants chiites fondent leurs opinions sur l'avortement sur le Coran, les hadiths et les traditions des Imams chiites.
Un hadith évoque la règle selon laquelle, lorsque deux interdits se rencontrent, le moindre sera sacrifié pour le plus grand. De nombreux savants chiites considèrent que, dans le cas de l'avortement, il faut choisir entre l'avortement et la mort de la mère.
Cependant, le grand Ayatollah Ali Al-Sistani, une figure religieuse influente, considère l'avortement comme haram dans la plupart des cas, sauf si la vie de la mère est en danger. Même dans ce cas, l'avortement ne doit pas avoir lieu après quatre mois de grossesse, car le fœtus n'aurait pas encore d'âme avant cette période.
En cas d'avortement illégal, les responsables doivent payer une compensation financière appelée diya ou « prix du sang ». L'Ayatollah Fadlallah, un religieux libanais respecté, avait une opinion similaire, avec quelques nuances.
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Opinions Sunnites sur l'Avortement
Les avis sur l'avortement dans l'islam sunnite sont également très divers. Les savants sunnites se basent principalement sur les hadiths, notamment celui qui décrit le développement du fœtus en trois étapes de 40 jours chacune.
Les Hanafites sont plus libéraux et permettent l'avortement jusqu'au quatrième mois de grossesse en cas de viol ou de danger pour la vie de la mère. Les Chaféites et les Hanbalites autorisent l'avortement dans ces cas seulement pendant le premier mois de grossesse, avec des divergences internes sur la possibilité d'avorter pendant les deuxième et troisième mois.
En général, la plupart des courants religieux islamiques considèrent l'avortement comme haram s'il est pratiqué à la suite d'un inceste ou d'un viol, pour des raisons financières ou jugées peu importantes.
L'Avortement dans les Pays Musulmans : Législation et Pratiques
La majeure partie des pays musulmans n'interdisent pas totalement l'avortement, mais le restreignent fortement aux cas graves. Cependant, il existe autant d'opinions sur l'islam qu'il y a d'écoles théologiques, avec des branches plus libérales que d'autres.
Dans de nombreux pays à majorité musulmane, la jurisprudence islamique a influencé la législation sur l'avortement. Toutefois, de nouvelles préoccupations sociopolitiques ont conduit à des remaniements de cette législation.
Aujourd'hui, l'avortement n'est souvent autorisé que lorsque la vie de la femme est en danger, lorsque le fœtus est malformé ou lorsque la grossesse résulte d'un viol. Ces principes renforcent la supervision médicale et les procédures légales, et ne laissent aucune place aux avortements volontaires.
Conséquences des Restrictions sur l'Avortement
Il est prouvé que restreindre l'accès à l'avortement ne fait pas disparaître cette pratique, mais la rend clandestine et dangereuse. Les femmes risquent leur santé, leur fertilité et même leur vie en utilisant des méthodes peu sûres. Chaque année, des milliers de femmes meurent de complications liées à un avortement pratiqué dans de mauvaises conditions.
Les restrictions du droit d'accès à l'avortement affectent davantage les femmes les plus pauvres, qui n'ont pas les moyens de se rendre à l'étranger pour avorter en toute sécurité ou de négocier avec des professionnels de santé dans leur propre pays.
Alternatives et Défis
Malgré les restrictions légales, des alternatives sûres se multiplient grâce à l'avortement médicamenteux et à la télémédecine. De nombreuses femmes vivant dans des pays à majorité musulmane consultent des services de médecine en ligne pour demander de l'aide et recevoir des informations sur la façon de s'auto-administrer les pilules abortives.
Cependant, l'accès à ces services est parfois bloqué par la censure, ce qui oblige les femmes à utiliser des applications sur leur smartphone pour contourner les restrictions.
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