L'histoire de l'avortement en Irlande est marquée par des décennies de restrictions sévères, d'interdictions constitutionnelles et de luttes acharnées pour les droits des femmes. Cet article explore l'évolution complexe de la législation sur l'avortement en Irlande, les témoignages poignants de femmes touchées par ces lois restrictives, et le changement social profond qui a culminé avec le référendum historique de 2018.
Contexte Historique et Législatif
Depuis 1861, une loi victorienne, "The Offences against the Person Act", interdisait l'avortement en Irlande, sous peine de réclusion criminelle à perpétuité. Cette loi, héritée de la domination britannique, est restée en vigueur même après l'indépendance de l'Irlande. L'influence de l'Église catholique a longtemps contribué à maintenir cette interdiction, ancrant des valeurs conservatrices dans la société irlandaise.
Le 8e Amendement Constitutionnel de 1983
En 1983, un tournant majeur s'est produit avec l'adoption du 8e amendement à la Constitution irlandaise. Cet amendement accordait la même valeur à la vie du fœtus qu'à celle de la mère, interdisant de facto l'avortement, sauf en cas de danger de mort pour la mère. L'amendement a été adopté par référendum avec une majorité de 66,9 %, reflétant l'influence prédominante de l'Église catholique à cette époque.
La Campagne en faveur de l’Amendement Pour la Vie (PLAC) a été lancée en janvier 1981 dans le but d’inclure dans la Constitution un amendement visant à protéger le droit à la vie de l’enfant à naître, et ce dès la fécondation.
Conséquences de l'Interdiction
L'interdiction de l'avortement a eu des conséquences dramatiques pour les femmes irlandaises. Contraintes de se rendre à l'étranger, principalement au Royaume-Uni, pour avorter, elles ont dû faire face à des coûts financiers importants, à la solitude et à la stigmatisation. En 2016, 3 265 Irlandaises ont ainsi voyagé au Royaume-Uni pour interrompre leur grossesse. Celles qui ne pouvaient pas se permettre ce voyage recouraient parfois à des méthodes dangereuses et clandestines, mettant leur santé et leur vie en danger.
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En Irlande, de 1922 à 1996 des milliers de femmes sont enfermées de forces dans des couvents victimes du puritanisme de l'Eglise Catholique.
Témoignages et Récits Personnels
Les témoignages de femmes ayant vécu l'interdiction de l'avortement sont essentiels pour comprendre l'impact humain de cette législation. Leurs récits poignants ont joué un rôle crucial dans le mouvement pour la réforme.
Tara Flynn : Briser le Tabou
Tara Flynn, comédienne irlandaise, a publiquement partagé son expérience d'avortement à l'étranger. En 2006, lorsqu'elle est tombée enceinte, elle a su qu'elle ne voulait pas être mère. Confrontée à l'interdiction de l'avortement en Irlande, elle a voyagé aux Pays-Bas pour interrompre sa grossesse.
De retour en Irlande, Tara Flynn ne parle de son avortement qu'à une seule amie. Aucun membre de sa famille n'est mis au courant. "J'ai toujours eu une relation très forte avec ma mère. Je me sentais très vulnérable et je n'avais pas envie de prendre le risque de briser ce lien", raconte-t-elle. Techniquement, elle n'était pas hors la loi puisqu'elle avait avorté à l'étranger. Autour d'elle, l'avortement est un sujet tabou. Les femmes qui avortent passent pour des espèces de "monstres froids". "Moi, je n'ai jamais eu honte de ce que j'avais fait, j'ai toujours été certaine de mon choix, assure l'Irlandaise. Dans la vie, on ne peut jamais être sûr de tout, le mariage, avoir des enfants… Mais je savais qu'avorter était ce que je devais faire pour moi."
En 2015, Tara Flynn décide finalement de prendre la parole. Elle publie une lettre dans l'Irish Times (en anglais) dans laquelle elle raconte son histoire. "Personne ne parle d'avortement en Irlande, mais je dois le faire", écrit-elle. En tant que comédienne, elle a l'habitude de raconter son histoire. "L'hypocrisie doit cesser, l'avortement existe, il a toujours existé, reprend-elle. Comme disait un expert, 'si vous n'êtes pas pour l'avortement légal, vous êtes pour l'avortement clandestin'."
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Son témoignage courageux a contribué à briser le tabou entourant l'avortement en Irlande et a encouragé d'autres femmes à partager leurs histoires.
Claire Malone : Entre la Vie et la Mort
Claire Malone, jeune mère souffrant de problèmes de santé complexes, a témoigné de la violence du 8e amendement. Lorsqu'elle est tombée enceinte, elle a réalisé qu'elle pourrait mourir si elle poursuivait sa grossesse. Ses médecins lui ont affirmé que la grossesse n'affectait pas sa santé à ce stade, mais elle savait que le risque de complications graves était élevé.
On m’a dit que je pouvais me rendre au Royaume-Uni pour avorter, et que je devais me présenter à la clinique. Mais je n’étais plus capable de voyager. Mes médecins ne pouvaient pas légalement s’entretenir avec leurs confrères au Royaume-Uni si je décidais d’interrompre ma grossesse, et les médecins là-bas ont estimé que mes problèmes de santé étaient trop complexes et risqués sans le soutien total de mon équipe en Irlande. J’avais besoin d’une assistance médicale pour voyager. J’avais le choix entre me rendre au Royaume-Uni par moi-même, mentir sur mon état de santé et risquer ma vie, ou poursuivre ma grossesse en Irlande, avec tout ce que cela supposait. J’ai deux garçons, qui ont perdu leur père il y a deux ans. Si j’avais pu continuer ma grossesse sans danger, je l’aurais fait, mais je devais protéger mes enfants, qui avaient déjà traversé tant d’épreuves. Ils m’avaient vu faire des allers-retours à l’hôpital pendant des années, et ils savaient ce qui se passait. Ils m’ont demandé sans détour : » Est-ce que tu vas mourir ? « J’ai répondu que je devais faire tout ce que les médecins me conseillaient et que tout irait bien ; puis la situation s’est dégradée et j’ai dû les préparer au pire. Je devais aussi m’y préparer. J’ai commencé à avoir des contractions, et je pensais que j’allais mourir.
Elle a finalement pu interrompre sa grossesse, mais sa santé s'est fortement dégradée depuis. Son témoignage poignant a mis en lumière les conséquences potentiellement mortelles de l'interdiction de l'avortement pour les femmes ayant des problèmes de santé.
Autres Témoignages
D'autres femmes ont partagé leurs histoires, révélant les difficultés et les traumatismes liés à l'avortement forcé ou à l'exil pour accéder à des soins médicaux essentiels. Ces témoignages ont contribué à sensibiliser l'opinion publique et à créer un mouvement en faveur du changement.
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Le Référendum de 2018 : Un Tournant Historique
Après des décennies de lutte, un référendum historique a été organisé le 25 mai 2018 pour abroger le 8e amendement de la Constitution. La campagne a été intense, avec des débats passionnés et des témoignages émouvants des deux côtés.
Le Résultat du Référendum
Le résultat du référendum a été une victoire écrasante pour les partisans du droit à l'avortement. Le "oui" à l'abrogation du 8e amendement a remporté plus de 66 % des voix, marquant un changement profond dans la société irlandaise.
Conséquences du Référendum
L'abrogation du 8e amendement a ouvert la voie à la légalisation de l'avortement en Irlande. Une nouvelle loi a été adoptée, autorisant l'avortement jusqu'à 12 semaines de grossesse, et dans certaines circonstances exceptionnelles, telles que le danger pour la vie ou la santé de la mère, ou en cas d'anomalie fœtale grave.
L'Art et l'Expression du Changement
Après le référendum, la fresque du street artist Aches à Dublin a été transformée en chapelle ardente par les partisans de ce changement. Cette image symbolique témoigne de l'émotion et de l'espoir suscités par la victoire du "oui".
Défis et Perspectives d'Avenir
Malgré la légalisation de l'avortement, des défis subsistent en Irlande. L'accès aux services d'avortement peut varier selon les régions, et certaines personnes peuvent encore faire face à la stigmatisation et à la discrimination.
L'Affaire d'une Jeune Femme Violée
Un cas récent a mis en lumière les limites de la nouvelle loi. Une jeune femme, enceinte après un viol, s'est vu refuser une IVG et a été contrainte de donner naissance à un enfant après 25 semaines de grossesse. Cette affaire a ravivé le débat sur l'interruption volontaire de grossesse dans le pays et a souligné la nécessité d'améliorer l'accès aux services d'avortement et de garantir le respect des droits des femmes.
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