Le débat sur l'avortement, et plus particulièrement sur la notion d'"avortement de confort", est un sujet complexe et sensible qui suscite de vives controverses. Cet article vise à analyser les arguments pour et contre cette notion, en s'appuyant sur des faits, des études et des témoignages, afin d'éclairer ce débat.
Contexte et historique de l'IVG en France
Le droit à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) en France est le fruit d'une longue lutte pour les droits des femmes. La loi relative à l’interruption volontaire de grossesse fut d’abord promulguée pour 5 ans, le 17 janvier 1975, puis inscrite définitivement le 31 décembre 1979 grâce au combat acharné de nombreuses femmes - et de pas assez d’hommes. L’IVG est d’abord menacée par la progression des réactionnaires, de l’extrême droite politique aux forces religieuses s’associant contre le droit des femmes à disposer de leurs corps.
En 2022, ce sont 243 000 femmes (majeures et mineures) qui ont recours à l’IVG, selon la DREES (Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques).
La "clause de conscience" : un obstacle au droit à l'IVG
L'article connu comme étant celui de la "clause de conscience" permet au corps médical de refuser de pratiquer un avortement. Cette clause est à elle seule l’un des plus grands obstacles du droit à l’IVG. Un praticien peut, grâce à cette loi, refuser pour des motifs religieux ou de conscience à une femme le droit d’interrompre sa grossesse.
L'expression "avortement de confort" : une remise en question du droit des femmes
L’utilisation de termes comme “avortement de confort” ou d’arguments comme “c’est utilisé comme une contraception” montrent que le combat ne s’arrête jamais. En 2017, certain.e.s protestent encore contre le recours à l'IVG. Les plus "modéré.e.s" viennent expliquer qu'au fond, ce n'est pas l'avortement qui les gêne, mais sa "banalisation". Aujourd'hui, l'IVG est devenu un acte insignifiant, anodin. Parler d'une "banalisation" de l'IVG, c'est faire d'abord écho à l'idée qu'un grand nombre de femmes (et autres personnes concernées) utilisent l'avortement comme un moyen de contraception. Elles se permettent d'avorter comme elles prendraient la pilule car au fond, pour elles, avoir recours à l'IVG est confortable.
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Arguments contre la notion d'"avortement de confort"
L'IVG : une épreuve physique et psychologique
Alors soyons clair.e.s: "l'avortement de confort" est avant tout un concept antithétique par excellence. Il n'y a rien de "confortable" dans un avortement. Une IVG médicamenteuse peut provoquer des douleurs et des saignements très abondants. Une IVG par aspiration est une procédure chirurgicale souvent réalisée sous anesthésie locale, ou générale. Dans les deux cas, elle peut souvent nécessiter plusieurs jours d'arrêt de travail (n'en déplaise à certain.e.s gynécologues).
L'IVG ne remplace pas la contraception
"L'avortement de confort" est ensuite un concept qui ne repose sur aucune réalité factuelle. Selon l'Inspection Générale des Affaires Sociales, 3 avortements sur 4 concernent des personnes sous contraception. L'IVG ne "remplace" donc pas la contraception, mais un grand nombre de femmes y ont recours car leur contraception est inadéquate, ou inefficace.
L'IVG : un tabou sociétal
Parler d'une "banalisation" de l'IVG, c'est aussi sous-entendre que l'avortement est considéré par notre société comme un acte absolument anodin, voire anecdotique. C'est donner l'impression que l'IVG est envisagée comme une procédure médicale lambda, et qu'il est fréquent de dire "aujourd'hui, je suis allé.e avorter" comme on dirait "aujourd'hui, je suis allé.e me faire soigner une carie" ou même "aujourd'hui, je suis allé.e faire un frottis". Soyons réalistes, cela n'arrive presque jamais. Même dans un pays comme la France, qui est doté d'une des législations les plus avancées en termes d'accès à l'IVG, cet acte reste un énorme tabou sociétal.
Même dans les milieux les plus militants, l'IVG reste majoritairement un acte caché (ou tout du moins secret), que l'on évoque comme une confession (voire un aveu). Or, si 1 femme sur 3 a eu recours a l'IVG au moins une fois dans sa vie, cela implique que, quel que soit notre milieu (y compris s'il est très hostile à l'IVG), nous connaissons forcément une ou plusieurs femmes qui ont avorté. Mais nous ne le savons pas, car elles n'en parlent pas. Dans notre société, le recours à l'avortement doit être caché, peu discuté et ne surtout pas être revendiqué. Et lorsqu'elles en parlent, on attend très souvent des femmes qu'elles expriment des regrets ou une forte souffrance vis-à-vis de leur choix. D'ailleurs si elles ne le font pas, on se charge régulièrement de leur rappeler qu'elles devraient se sentir mal. Même si ce n'est pas le cas, elles DOIVENT se sentir coupable car, au fond, on estime encore largement qu'elles le sont.
Alors non, il n'y a pas de "banalisation" de l'IVG en France, loin de là.
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Idées reçues sur l'IVG et réalités scientifiques
Plusieurs idées reçues circulent sur l'avortement, souvent véhiculées par les opposants à l'IVG. Il est important de les déconstruire à l'aide de données scientifiques et d'études sérieuses.
Idée reçue n° 1 : « L’avortement génère des troubles psychiques »
Faux. Le « syndrome post-avortement », fréquemment relayé dans l’argumentaire des anti-IVG, est une pure invention d’un militant pro-life américain dépourvu de toute qualification médicales, Vincent Rue. Selon ce dernier, les femmes ayant recours à l’interruption volontaire de grossesse seraient plus à même de développer dépressions, troubles anxieux et comportements à risque.
Ces affirmations sont mises à mal par les études scientifiques sérieuses menées sur le sujet. Dans un rapport documenté sur le sujet, le docteur Laurence Esterle, directrice de recherche du CNRS, montre que les études établissant un lien entre avortement et troubles psychiques sont d’une qualité méthodologique « le plus souvent médiocre ». Des études sérieuses, comme celle publiée dans la revue Social Science & Medicine en 2008, qui prend notamment en compte les antécédents de dépression au sein de la cohorte des femmes suivies, ne démontrent aucune différence significative en matière de troubles psychiatriques entre les femmes ayant subi une IVG et celles n’en ayant jamais fait l’expérience.
Idée reçue n° 2 : « L’avortement met en péril la fertilité des femmes »
FAUX. Selon les militants anti-avortement, l’IVG serait néfaste pour la santé reproductive des femmes et, dans de nombreux cas, les empêcherait de mener à terme une grossesse désirée. Des assertions contredites par un document émanant du Collège national des gynécologues et obstétriciens français, paru en 2016. Il est ainsi relevé que l’IVG instrumentale n’est pas associée à une augmentation du risque d’infertilité ultérieure. Les maux associés par les militants anti-IVG à l’avortement sont, eux aussi, écartés par la science. Le risque de décès est, en France, de l’ordre de moins de 1 femme pour 100 000, soit un chiffre largement inférieur au risque de décès lors d’un accouchement.
Idée reçue n° 3 : « L’IVG augmente le risque de cancer du sein »
FAUX. Selon le site anti-avortement IVG. net, l’interruption volontaire de grossesse exposerait les femmes à des cancers du sein et… des poumons. Pourtant, une étude de l’American College of Obstetricians and Gynecologists, publiée en 2009 et réaffirmée en 2018, met en évidence le fait que cette conséquence supposée de l’IVG relève de la légende urbaine. « Les études antérieures démontrant un lien entre avortement et cancer du sein étaient méthodologiquement biaisées », conclut le rapport, avant de rappeler que les études les plus récentes et rigoureuses n’avaient montré aucune relation causale entre avortement et augmentation du risque de contracter un cancer du sein.
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En revanche, une étude de l’Organisation mondiale de la santé relayée sur le journal Lancet en septembre 2017 met en évidence la dangerosité de l’avortement pour les femmes dans les pays où ce dernier n’est pas autorisé. Si le pourcentage d’avortements considérés comme « sûrs » pour la santé de la femme s’élève à 97,9 % en Europe du Nord, il n’est que de 11,8 % en Afrique subsaharienne et de 18,4 % dans les pays d’Amérique centrale, farouchement opposés à l’avortement pour des raisons religieuses. Les causes de ces disparités s’expliquent par le manque d’hygiène des avortements clandestins dans les pays où cette intervention n’est pas légale.
Idée reçue n° 4 : « L’IVG est pratiquée par des femmes qui n’utilisaient pas de moyens de contraception »
FAUX. Une idée répandue avance que les femmes ayant recours à l’interruption volontaire de grossesse le pratiquent comme « un moyen de contraception à part entière ». Or, comme le relève l’Insee dans un rapport sur la contraception, paru en 2017, seules 3 % des femmes de 15 à 49 ans, ni enceintes ni stériles, ayant des rapports hétérosexuels et ne voulant pas d’enfants n’utilisaient pas de moyens de contraception. Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) publié en 2009 relève que 72 % des IVG sont réalisés sur des femmes qui étaient sous contraception, et dans 42 % des cas, « cette contraception reposait sur une méthode médicale théoriquement très efficace », telle que la pilule ou le stérilet.
Idée reçue n° 5 : « L’IVG est avant tout pratiquée par de très jeunes femmes »
FAUX. Une idée tenace attribue l’interruption volontaire de grossesse à de très jeunes femmes, réputées « irresponsables » quant à leurs pratiques contraceptives. Une réalité mise à mal par les statistiques disponibles sur l’avortement, rendues publiques par la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) en juin 2017. Dans ce rapport, il est mis en évidence que seules 7 % des femmes ayant recours à l’IVG étaient âgées de 15 à 17 ans au moment de la procédure, quand 42 % étaient âgées de 25 à 40 ans.
L'IVG dans la Constitution : un débat politique et idéologique
Plusieurs membres de la classe politique appellent à inscrire le droit à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) dans la Constitution. Si aucun parti politique ne demande de revenir sur la loi Veil, le droit à l’avortement a pu être contesté par le passé par le RN. Prenant acte de la décision de la Cour suprême américaine, la majorité présidentielle a déposé une proposition de loi pour inscrire le droit à l’avortement dans la Constitution, et éviter de revenir sur ce droit acquis en 1975. Mais pour certains élus, cette mesure ne présente aucune utilité puisque l’accès à l’IVG n’est tout simplement pas menacé en France.
Avec pour ligne la défense du "droit à l’IVG, mais pas son encouragement", le RN cultive l’ambiguïté sur ce sujet. Marine Le Pen ne demande plus, comme c’était le cas en 2012, le déremboursement des "IVG de confort" mais des personnalités qui gravitent autour d’elle, et qui sont désormais élues, sont opposés à l’avortement.
L'héritage de Simone Veil
Simone Veil se serait-elle opposée à l’inscription de l’IVG dans la Constitution que les députés doivent voter mardi 30 janvier ? On ne le saura jamais vraiment. Mais si la femme d’État avait choisi de ne pas commenter l’évolution de « sa » loi au fil des années, le débat actuel pousse des politiques de tous bords à la faire parler post-mortem.
Du côté de ceux qui sont pour son entrée dans la Constitution, on invoque aussi Simone Veil. À l’image de la nouvelle ministre du Travail, de la Santé et des Solidarités, Catherine Vautrin, lors de sa prise de fonction le 12 janvier dernier. « En entrant ici, je veux immédiatement rendre hommage à l’une de mes prédécesseures (…), Simone Veil », au moment « où son texte fondateur doit être gravé dans le marbre de notre Constitution », déclarait alors la ministre, qui soutient la position du Président de la République sur le sujet.
À la tribune de l’Assemblée nationale ce 26 novembre 1974, Simone Veil défend le projet de loi sur l’IVG, devant un hémicycle composé à 95 % d’hommes. Elle prononce alors ces mots, repris aujourd’hui par ceux qui s’opposent à son inscription dans la Constitution : « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. »
Ce rappel de Simone Veil contredit l’idée parfois brandie à droite et à l’extrême droite qu’il existerait des avortements dits « de confort » et que sa loi pourrait les encourager. Quant à savoir ce que pensait Simone Veil de l’évolution de sa loi, elle ne s’est jamais exprimée ensuite sur le sujet.
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