L'avortement clandestin au Maroc est un problème de santé publique aux conséquences désastreuses pour les femmes. Interdit par la loi, sauf en cas de danger pour la santé de la mère, il pousse des centaines de femmes chaque jour à recourir à des pratiques dangereuses, souvent avec des conséquences tragiques. Le décès de Meriem, une jeune fille de 15 ans, à la suite d'un avortement clandestin a mis en lumière l'urgence de réformer la législation marocaine sur l'interruption volontaire de grossesse (IVG).
Un Contexte Légal Restrictif
La législation marocaine est très stricte en matière d'avortement. Le Code pénal marocain prohibe l’avortement, mais autorise les médecins à interrompre une grossesse dans un seul et unique cas : sauver la vie de la mère, et avec l’autorisation du conjoint. Les personnes qui avortent ou tentent d’avorter encourent une peine d’emprisonnement allant de six mois à deux ans et des amendes, ainsi que des peines de prison supplémentaires liées à des dispositions érigeant en infraction les relations sexuelles en dehors du mariage. En outre, l’« incitation à l’avortement », par quelque moyen que ce soit, y compris par des déclarations publiques ou la diffusion de ressources sur l’avortement, est passible de deux ans d’emprisonnement et/ou d’amendes.
Cette interdiction, combinée à la criminalisation des relations sexuelles hors mariage, place de nombreuses femmes dans des situations désespérées. Les grossesses non désirées sont synonymes de débauche, et la société condamne les femmes qui se retrouvent enceintes hors mariage. Cette stigmatisation sociale pousse les femmes à chercher des solutions illégales et dangereuses pour mettre fin à leur grossesse.
Les Conséquences Désastreuses de l'Avortement Clandestin
L'avortement clandestin est une pratique dangereuse qui peut entraîner de graves complications pour la santé des femmes, voire la mort. Selon l’OMS, 22 millions d’avortements non sécurisés sont pratiqués chaque année dans le monde, et ils sont la troisième cause de mortalité maternelle. Au Maroc, l’association marocaine pour le planning familial (AMPF) estime que 72% des avortements clandestins seraient à risque.
Méthodes Dangereuses et Risques Mortels
Face à l'interdiction de l'avortement, de nombreuses femmes recourent à des méthodes artisanales et dangereuses. Certaines utilisent des tisanes dangereuses, des plantes aux effets toxiques, ou encore des médicaments détournés de leur usage initial, comme l'Artotec ou le Cytotec, obtenus sur le marché noir sans emballage, étiquette, instruction ni date de péremption. D'autres utilisent des objets contondants, tels que des aiguilles à tricoter ou des bâtons, pour tenter d'interrompre leur grossesse, ce qui peut entraîner des infections, des septicémies, des tétanos, des hémorragies et des perforations utérines.
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Farah, une jeune femme violée par un de ses collègues, témoigne du calvaire qu'elle a enduré : "J’ai pris toutes sortes de plantes, et tout ce que l’on peut boire pour avorter. J’ai acheté des plantes chez un herboriste, je les ai bues, j’ai eu des douleurs insupportables et j’ai vomi. J’ai senti mes intestins se tordre, mais cela ne m’a pas permis d’avorter." Elle a ensuite tenté d'avorter en insérant un long bâton dans son vagin, ce qui lui a causé une grave blessure.
Complications et Mortalité Maternelle
Les avortements clandestins peuvent entraîner de graves complications, telles que des hémorragies, des infections, des perforations utérines, des lésions des organes internes et la stérilité. Dans certains cas, ces complications peuvent être mortelles. Les femmes qui survivent à un avortement clandestin peuvent également souffrir de traumatismes psychologiques importants, tels que la dépression, l'anxiété et le syndrome de stress post-traumatique.
Conséquences Sociales et Psychologiques
Outre les risques physiques, l'avortement clandestin peut avoir des conséquences sociales et psychologiques désastreuses pour les femmes. Les femmes qui avortent illégalement peuvent être rejetées par leur famille et leur communauté, et elles peuvent avoir du mal à trouver un emploi ou à se marier. Elles peuvent également souffrir de sentiments de culpabilité, de honte et de remords.
De plus, les femmes non mariées qui tombent enceintes sont souvent victimes de discrimination et de violence. Elles peuvent être emprisonnées pour relations sexuelles hors mariage, et leurs enfants peuvent être privés d'identité juridique et de droits fondamentaux. Ouiam, veuve et mère d’un enfant, a été emprisonnée pour avoir eu des relations sexuelles en dehors du mariage. Elle aussi a essayé d’avorter par ses propres moyens, en vain. En tant que mère célibataire, elle vit dans la terreur dans son village, où personne ne lui parle.
L'Action des Associations et des Militants
Face à cette situation alarmante, de nombreuses associations et militants se mobilisent pour défendre le droit à l'avortement et dénoncer les conséquences de la criminalisation de l'IVG. L’Association marocaine de la lutte contre l’avortement clandestin (Amlac) estime qu’entre six et huit cents avortements clandestins sont pratiqués chaque jour au Maroc. Elle dénonce les suicides, les jeunes femmes rejetées par leurs familles, les crimes d’honneur, les infanticides, ou encore les médecins emprisonnés qui sont les conséquences de l'interdiction de l'avortement.
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Le collectif féministe des Hors-la-loi a décrété une « journée de deuil » sur les réseaux sociaux sous le hashtag #Meriem, en mémoire de l’adolescente décédée à la suite d'un avortement clandestin. Ils souhaitent ainsi alerter l’opinion publique et mobiliser la société civile car sans cette pression, rien ne changera.
Des organisations internationales, telles qu'Amnesty International, appellent également les autorités marocaines à dépénaliser l'avortement et à garantir l'accès à des soins de santé complets, y compris à un avortement sécurisé, pour toutes les femmes et les filles.
Les Obstacles à la Réforme
Malgré les appels à la réforme, la législation marocaine sur l'avortement reste inchangée depuis des décennies. En 2015, le roi Mohammed VI avait ordonné un assouplissement des conditions d’avortement. Mais neuf ans plus tard, la loi n’a toujours pas changé. Un projet de loi avait été adopté en Conseil du gouvernement en 2016, mais son processus d’adoption a été bloqué au Parlement.
L’une des raisons du blocage tient à l’intégration de la réforme de l’avortement dans le projet, beaucoup plus large, de révision du code pénal, pavé législatif rempli de sujets sensibles (relations sexuelles hors mariage, homosexualité, peine de mort…). Initié en 2015, sans cesse reporté, celui-ci n’a toujours pas abouti.
Par ailleurs, la question de l'avortement reste un sujet tabou et controversé au Maroc, où les valeurs traditionnelles et religieuses sont encore très présentes. Les conservateurs s'opposent à toute modification de la loi, arguant que l'avortement est contraire à l'islam et à la morale.
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La Nécessité d'une Réforme Urgente
Il est urgent que les autorités marocaines prennent des mesures pour dépénaliser l'avortement et garantir l'accès à des services d'avortement sûrs et légaux pour toutes les femmes. La criminalisation de l'avortement est une violation des droits humains des femmes, et elle a des conséquences désastreuses pour leur santé et leur bien-être.
Comme le souligne le Dr Chraibi, le président de l’Amlac, la seule solution serait de faire de l’avortement une cause nationale de santé publique, celle de la santé des femmes. Il est impératif que l'État abandonne ses politiques rétrogrades en dépénalisant l'avortement et se conforme ainsi au droit international. L’avortement est un soin de santé et un droit fondamental pour toutes les femmes !
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