Loading...

Culpabilité et Avortement : Études Scientifiques et Enjeux Psychologiques

L'avortement, ou interruption volontaire de grossesse (IVG), est une question complexe et multidimensionnelle qui se situe au carrefour de l'individuel et du collectif. Le corps féminin, en particulier, est exposé au modelage social et culturel, ce qui rend essentiel d'adopter une approche interdisciplinaire et transculturelle pour comprendre les enjeux liés à l'avortement. Cette approche doit convoquer les sciences sociales, la psychanalyse et la médecine, tout en tenant compte des différentes sources culturelles et des contextes spécifiques.

Appropriation du Corps Féminin et Législation de l'IVG

Le mouvement d'émancipation féminine, qui a émergé à la fin des années 1960 et au cours des années 1970, a mis en avant la revendication du droit à la libre disposition du corps. Cette revendication s'est notamment traduite par la libéralisation de la contraception médicalisée et la dépénalisation de l'avortement dans de nombreux pays occidentaux. En France, la loi Veil de 1975 a marqué une étape importante dans la reconnaissance sociale du droit des femmes à disposer de leur corps. L'IVG est ainsi devenu un droit encadré par des dispositifs juridiques visant à assurer le respect de la liberté de procréer des femmes et la protection de leur santé physique et psychique.

L'Avortement : un Objet Conflictuel au Cœur de Tensions Sociétales

Malgré sa légalisation, l'avortement continue de susciter des débats publics et des controverses, témoignant de la diversité et de la complexité des facteurs en jeu. Ces facteurs sont religieux, culturels, médicaux, sociaux, économiques et politiques. L'avortement est un « objet conflictuel » placé au cœur de tensions autour de la conception de la vie, des rapports entre le droit et la morale, de l’éthique sexuelle, du statut de la femme, de la rationalité des décisions procréatives et du rôle de l’institution médicale.

Paradoxalement, bien que l'avortement puisse être pensé, discuté et débattu sur la scène publique, il s'avère que les langues se délient moins aisément quand il s'agit de le penser en termes d'expériences subjectives. La majorité des femmes interrogées sur leur expérience de l'avortement est loin de présenter son vécu comme la jouissance d'un droit plein et entier. Les femmes paraissent évoquer leur décision, quand elles en parlent, comme une solution moralement problématique, voire critiquable, ou comme un mal nécessaire. Comme si, bien que légalisé, l'avortement devait encore être légitimé et justifié.

Culpabilité et Stigmatisation Morale : les Effets des Normes Sociales

Les normes morales culpabilisantes, intériorisées par les femmes et parfois relayées par le corps médical et les dispositifs d’assistance sociale, peuvent faire de l’avortement un arrangement bancal ou une « déviance morale légale ». La crainte de la stigmatisation morale reste une explication partielle de la difficulté des femmes à porter leur vécu à la pleine lumière.

Lire aussi: Créateurs et parents : comprendre la réglementation puériculture

Ce que les récits des femmes peuvent laisser entendre de dramatique et d’indicible dans l’expérience de l’avortement convoque ce qu’il y a de plus intime et même de plus profondément enfoui, là où les voix des femmes se font cris et chuchotements. Il est donc essentiel de se dégager des positions catégoriques normatives ou idéologiques pour tenter de rendre audible ce qui se joue dans le for intérieur de cette expérience féminine par-delà le traitement juridique et les représentations sociales de l’avortement.

L'Expérience Psychosomatique de l'Avortement : Souffrance et Silence

Le texte de Yang Hyunah aborde la question de l'avortement du point de vue des femmes ayant avorté. Les réponses et les récits recueillis auprès des femmes conduisent à un constat : l’avortement est pour les femmes une expérience psychosomatique comportant une grande souffrance, d’autant plus durable qu’elle reste confinée dans le silence. Expérience corporellement douloureuse, lourde sur le plan psychique, de sentiments de culpabilité et de honte, source d’angoisse troublante et de dispositions défensives pour la vie sexuelle et l’identité féminine. Ce constat, celui de la dimension douloureuse et bouleversante du vécu des femmes sert, en toute logique, à contrer l’argument des partisans de la loi répressive concernant le risque de banalisation de la pratique du fait de sa légalisation.

Avortement : Nécessité et Conflictualité Inhérente

L'avortement apparaît comme une nécessité indépendamment de sa légalité ou de son illégalité. N’est-ce pas aussi ce qui éclaire la difficulté des femmes françaises à vivre l’avortement de bout en bout comme l’exercice d’un plein droit ? D’un côté, lorsqu’il est légalement interdit, l’avortement n’en est pas moins perçu comme une solution qui en vient à s’imposer ; de l’autre côté lorsque le droit est reconnu, il se vit malgré tout comme un choix qui ne va pas de soi. L'avortement en tant qu'expérience vécue serait d'essence conflictuelle, qui, tout en nécessitant d'être pensée et considérée par la loi, déborde le traitement juridique.

Paradoxe et Impasse Psychique : l'Expérience de la Grossesse Interrompue

La situation psychique de la femme qui vit un avortement peut être définie comme un paradoxe. L’expression interruption volontaire de grossesse suggère en effet, pour la femme, que quelque chose lui est arrivé puis s’est arrêté, ou que quelque chose était présent en elle avant d’être laissé-tomber, perdu. Or comme l’indique son étymologie ab-oriri, avorter, c’est « non-naître ». C’est un « non-advenu » qui a eu lieu. D’où l’impasse que l’événement peut représenter pour le travail de pensée du sujet. À moins d’adopter la position radicale, mutilante sur le plan psychique : « rien (ne) s’est passé ». Ne pas y penser, ne pas en parler pourraient ainsi traduire une volonté de refuser à l’événement son statut de réalité, sa possibilité d’advenir.

Comment s’arranger autrement avec une expérience humaine aussi paradoxale ? Comment s’approprier un acte de négation ? Comment faire advenir subjectivement un événement qui, par définition, vise à annuler et à effacer ? Comment inscrire dans la réalité psychique un événement qui a été accepté à condition de rester réduit à sa réalité physique ?

Lire aussi: La maternité : perspectives légales

Maternité Posthume et Identification Maternelle

Certaines voix de femmes laissent entendre que l’expérience d’avortement ne semble être pensée et mise en mots qu’à la faveur d’un événement qui, lorsqu’il survient, est comme interdit de représentation et d’investissement : l’expérience de grossesse. Dès lors on pourrait se demander si les femmes ne la vivent pas après coup, pour ainsi dire, comme une sorte de maternité posthume.

Les vécus corporels liés à l’avortement, où les femmes mettent en exergue la douleur en la comparant à celle de l’accouchement, ainsi que les sentiments de culpabilité et de honte qui hantent le discours de certaines femmes, témoignent de la présence, dessinée en pointillé, d’un lien au fœtus empreint d’une identification maternelle. C’est porté par une mère que l’« être non né » devient un « bébé », un « enfant », quand bien même il s’agirait d’une mère défaillante, condamnée à demeurer cachée.

Enjeux Psychiques et Représentations du Corps Maternel

La mise en représentation de l’expérience d’avortement confronte les femmes à la nécessité de poursuivre, par mots interposés, l’événement interrompu et le cortège d’enjeux psychiques qui en découle : expérience de la perte, lien mère-fille, figure maternelle archaïque, toute-puissante et détentrice de vie et de mort, corps féminin dans la sexualité et la maternité, et enfin, opacité inquiétante de la jouissance féminine.

La menace de confusion entre deux représentations du corps maternel : porter la vie et donner la mort, est un défi psychique majeur dans l'expérience d'avortement. Éprouver un corps douloureux et détérioré, voué au secret et à la solitude parce qu’indigne de l’attention accordée au corps donateur de vie, et sentir en soi le poids de la figure maternelle « coupable et fautive » traduisent l’effroi de cette liaison dangereuse entre le ventre et la tombe.

Craintes et Dissociation : Sexualité Féminine et Maternité

La conflictualité sous-jacente au pouvoir de procréation féminin peut avoir des résonances profondes au plus intime de chacun de nous, comme le perçoit dans la crainte récurrente des conséquences de l’abandon de la loi punitive de l’avortement. La banalisation de la pratique, au risque de provoquer son augmentation incontrôlée chez toute une chacune, continue d’être brandie comme une menace.

Lire aussi: Préparer la maison pour bébé : le guide

La reconnaissance de l’existence d’une grossesse non désirée confirme la dissociation entre la sexualité féminine et la maternité, soulevant ainsi des questions fondamentales sur le rôle et le statut de la femme dans la société.

Risque Suicidaire et Troubles Psychologiques : Études Scientifiques

Des études scientifiques ont évalué le risque suicidaire chez les femmes ayant subi un avortement. Une étude danoise menée entre 2000 et 2016 a montré que les femmes ayant avorté présentaient un risque de tentative de suicide d’issue non fatale plus élevé par rapport aux femmes n’ayant pas eu recours à l’IVG. Cependant, ce risque était similaire durant l’année précédant et l’année suivant l’IVG.

Bien que l'avortement soit souvent associé à des troubles psychologiques, le lien de cause à effet entre l'IVG et ces troubles est rarement démontré par les études. Des études sérieuses ne démontrent aucune différence significative en matière de troubles psychiatriques entre les femmes ayant subi une IVG et celles n’en ayant jamais fait l’expérience.

Importance de l'Accompagnement et du Suivi Psychologique

Les témoignages de femmes et les données scientifiques convergent : les troubles psychologiques post-IVG sont fréquents et graves. Face aux grossesses non désirées, il est urgent de proposer un accompagnement plus humain et transparent. En cas d’IVG, un suivi psychologique adapté est essentiel pour aider les femmes à surmonter ce qui peut être un drame majeur.

tags: #culpabilité #et #avortement #études #scientifiques

Articles populaires:

Share: