Introduction
La paternité est un sujet complexe et en constante évolution, marqué par des remaniements psychiques importants chez les hommes qui deviennent pères. Cet article explore les différentes facettes de la paternité, en mettant l'accent sur l'évolution des rôles, l'impact sur la santé mentale des pères, notamment la dépressivité post-partum, et l'importance de l'accompagnement et du congé paternité. Il aborde également les conséquences de l'absence paternelle et les facteurs qui influencent l'engagement des pères dans la vie de famille.
Remaniements Psychiques et Enjeux Œdipiens et Préœdipiens
Dans son article, Sylvain Missonnier explore les remaniements psychiques des "devenants pères" et la dépressivité qui leur est associée, en en approfondissant les enjeux œdipiens et préœdipiens. Cette exploration met en lumière la complexité des transformations psychiques vécues par les hommes lors de la transition vers la paternité.
La Dépression Post-Partum chez les Pères
Traditionnellement, la dépression post-partum était surtout étudiée chez les mères, mais des études récentes montrent que les pères sont également susceptibles de développer ce trouble psychique. Une étude publiée dans The Lancet Public Health a révélé qu'environ un père sur dix est touché par la dépression post-partum. Cette étude a suivi 10 000 couples ayant eu un enfant en 2011 et a constaté que les pères qui avaient bénéficié d'un congé paternité de deux semaines présentaient moins de cas de dépression post-partum.
Maria Melchior, épidémiologiste, a souligné sur France Culture qu'il faut s'intéresser aux pères, et pas seulement aux mères, et que les politiques de congé paternité telles qu'elles sont mises en place en France sont favorables.
L'Importance du Congé Paternité
Le congé paternité pourrait être une des clés pour prévenir ce trouble psychique qui touche un père sur dix. En France, le congé paternité, également appelé congé second parent, existe depuis 2002. Au moment de l'étude mentionnée précédemment, il durait deux semaines, mais il a été porté à 28 jours en 2021. Une prochaine étape sera de voir si cet allongement offre des avantages encore plus importants en terme de santé mentale des parents.
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Cependant, le congé paternité est moins utilisé en France que dans d’autres pays occidentaux comme le Luxembourg ou les Pays-Bas. Selon les données de l’OCDE pour 2021 (ou dernière année disponible), il est pris par 1 père sur 2.
Le Ciane, un collectif représentant les parents et futurs parents, a réalisé une enquête auprès de 8500 mères et a rédigé des préconisations pour améliorer leur bien-être, parmi lesquelles : “encourager les partenaires à prendre leurs congés et à le faire dans les premières semaines après la naissance” et “sensibiliser les entreprises à cette question pour lever les freins à la prise des congés de paternité”.
Facteurs de Risque et Facteurs Protecteurs
Plusieurs facteurs peuvent influencer le risque de dépression post-partum chez les pères. Une position socioéconomique défavorable est associée à une probabilité accrue de dépression post-partum. Ainsi, les facteurs protecteurs contre la dépression post-partum, tant maternelle que paternelle, commencent à être mieux connus.
L'Évolution Historique de la Paternité
Le leitmotiv qui détermine le discours actuel sur la paternité - à la fois sur un plan politique et scientifique - repose sur le refus d’une orientation unilatérale de la paternité vers le modèle du père comme pourvoyeur unique aux besoins de la famille. Au niveau de l’union européenne, la participation active des pères à la vie de famille est encouragée depuis le début du XXIe siècle. En Allemagne, c’est depuis 2005, quand Ursula von der Leyen a été nommée ministre de la famille, que la politique familiale a fait non plus seulement des mères mais aussi des pères les destinataires des programmes de politique familiale visant à encourager les pères à s’impliquer davantage dans la famille. L’expression la plus visible en est l’amendement à la loi sur le congé parental et l’allocation parentale adopté au début de 2007, qui prolonge la période d’ouverture des droits de douze à quatorze mois, à condition que les deux parents prennent un congé parental et que l’un des conjoints (concrètement le père en règle générale) prenne au moins deux mois. Les recherches menées sur la paternité dans le champ de la psychologie mettent l’accent sur l’importance du père dans le développement de l’enfant et fournit ainsi un cadre scientifique de légitimation pour une plus grande implication des pères.
Quand on parle de « nouveaux pères » à l’heure actuelle, ce qui est nouveau, c’est que ces pères développent (et parfois aussi pratiquent) une compréhension de la paternité qui se distingue plus ou moins radicalement de la définition du père existant dans le cadre du modèle de la famille nucléaire dite bourgeoise. Comme on le sait, celui-ci repose sur une séparation nette des sphères de la production et de la reproduction, ou respectivement du travail et de la famille. Ce modèle destine la première sphère aux hommes, la seconde, aux femmes, cet ordre devant être compris comme une hiérarchie. Entre production et reproduction, il existe un écart hiérarchique qui attribue aux hommes la position dominante dans les relations de genre.
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La recherche historique portant sur le genre et la famille a montré que la famille nucléaire bourgeoise, caractérisée par une séparation des fonctions clairement différenciée selon des critères de genre, « n’a pratiquement jamais existé dans la réalité historique ». Même dans la bourgeoisie, elle n’est devenue une réalité concrète qu’à partir du milieu du XIXe siècle. Dans la classe ouvrière, les conditions économiques difficiles n’ont pas permis aux femmes de se retirer dans la sphère du foyer. Sauf pendant la très brève période de prospérité économique à la suite de ce qu’on a appelé le « miracle économique » entre la fin des années 1950 jusqu’au début des années 1970, le revenu de la femme était nécessaire pour assurer la base économique d’un ménage d’ouvriers - et c’est à nouveau le cas. Néanmoins, le modèle de la famille nucléaire bourgeoise, dans lequel le père subvient aux besoins de la famille et la mère s’occupe du foyer et des enfants, a pu s’imposer comme un modèle de normalité, par rapport auquel les changements actuels dans la compréhension de la paternité sont envisagés.
Trepp a souligné que dans les concepts éducatifs des Lumières, le père, et non la mère, dominait : il était le premier destinataire des recommandations pédagogiques. Partant d’écrits personnels contemporains, elle montre « à quel point vers 1800 les hommes étaient conscients de se faire réellement pères ». Elle les décrit comme des « pères accessibles » et comme des « pères tendres ».
La polarisation des sphères du féminin et du masculin n’a commencé à se déployer dans les familles de la classe moyenne qu’au milieu du XIXe siècle - et avec elle une focalisation croissante des hommes sur le travail. « Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que l’homme a commencé à se définir d’abord à travers sa profession : les marges de manœuvre des hommes sont devenues plus étroites et d’autres modèles de comportement masculin, nécessaires. En conséquence, les pères de la fin du XIXe siècle ont fait preuve d’un détachement émotionnel, de sérieux et de sévérité ».
Trepp décrit l’évolution de la position du père (bourgeois) au XIXe siècle comme un processus d’anéantissement de la contingence : la paternité est de plus en plus restreinte à la fonction instrumentale du père subvenant aux besoins du foyer, qui ne peut être remplie que par la réussite professionnelle. Dans le discours contemporain, cet élément est d’abord envisagé de manière critique comme le « déclin de l’autorité paternelle en matière d’éducation ». Rerrich fait remarquer qu’avec la séparation et l’attribution genrée des sphères de la production et de la reproduction, les hommes se sont vu retirer des responsabilités et des compétences au sein de la famille. La mise en place du modèle familial bourgeois fondé sur la polarité masculin-féminin depuis le milieu du XIXe siècle s’avère être un processus ambivalent, « un renforcement et affaiblissement du père à la fois ».
Au XXe siècle, la restriction du rôle du père au fait de subvenir aux besoins du foyer et son retrait de la vie interne de la famille semblent avoir pris pour longtemps le caractère d’une réalité incontestable. Encore au milieu du XXe siècle, le psychologue Bowlby, alors extrêmement influent, postulait que seule la mère pouvait être la première personne de référence pour les enfants.
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La paternité centrée sur la sphère du travail, telle qu’elle a été conceptualisée - et généralisée de façon inadéquate - par Parsons a été une réalité vécue quotidienne pendant un peu plus d’un siècle, et ce uniquement dans les classes bourgeoises, au sein desquelles les revenus du père suffisaient à assurer les besoins économiques de la famille. Certes, dans une enquête menée au début des années 1980, 64 % des pères mariés en 1950 ont déclaré n’avoir jamais joué avec leurs enfants après le travail. Cependant se déployaient au même moment les premières initiatives de pères qui ne voulaient plus se contenter du rôle de père qui entretient la famille. À cette époque, paraissaient aussi les premiers « livres pour les pères » sur le marché des livres spécialisés. La redéfinition de la paternité faisait alors partie d’un discours plus général sur la masculinité. Celui-ci visait à élargir le champ d’expériences des hommes à des dimensions qui, selon les façons traditionnelles de comprendre les rôles masculin et féminin, avait des connotations féminines. Bullinger, dans un livre sur la paternité très populaire à l’époque, a distingué les nouveaux pères des anciens. Le nouveau père abandonne les évidences relatives à l’ancien rôle du père et conçoit son rôle de façon beaucoup plus active et consciente.
L’intérêt nouvellement porté aux pères et à une redéfinition du rôle du père doit être resitué dans le contexte de deux processus de changement social. Le premier constitue les mutations des relations de genre, portée par le mouvement féministe, au cours desquelles les positions traditionnelles de la masculinité ont été et sont remises en cause. Le second est le passage d’une société industrielle à une société de services et de la connaissance, qui s’accompagne d’une transformation fondamentale des structures de l’emploi salarié.
Un point clé de la critique du mouvement féministe est la division genrée du travail avec l’établissement des sphères distinctes esquissées ci-dessus. Cette critique s’étend inévitablement à la position du père subvenant aux besoins du foyer. En dehors du mouvement féministe, dans la société normale, « mainstream » pour ainsi dire, elle a conduit à des demandes croissantes de la part des femmes pour que les hommes s’impliquent dans le travail familial, ainsi qu’à une pression croissante sur les pères qui restent attachés au modèle traditionnel. Un autre aspect du changement dans les relations de genre pourrait être structurellement plus important encore. La participation croissante des femmes, et aussi des mères, aux revenus du foyer retire au modèle masculin du père qui entretient sa famille au moins une partie de son fondement (économique). Certes l’homme demeure celui qui subvient principalement aux besoins du foyer dans la majorité des ménages, dans la mesure où il apporte la plus grande part des revenus. Cependant il est de moins en moins le seul à entretenir la famille.
Les Conséquences de l'Absence Paternelle
L'absence d'un parent, qu'elle soit physique ou émotionnelle, peut avoir des conséquences néfastes sur le développement de l'enfant. L'abandon parental génère beaucoup de souffrance et laisse des traces émotionnelles qui peuvent persister tout au long de la vie. Une étude de la National Fatherhood Initiative a révélé que l'absence d'un parent peut entraîner des problèmes de santé financière, sociale et même physique et mentale.
Les parents absents peuvent présenter différents profils :
- Manque d'empathie: Ils ont peu de lien émotionnel avec leurs enfants et avec les gens en général. Ils entretiennent des relations superficielles.
- Immaturité émotionnelle: Les personnes qui n'ont pas mûri émotionnellement ont des difficultés à se lier et ne veulent pas grandir. Ils ont peur des obligations et sont souvent des personnes avec des comportements toxiques.
- Irresponsabilité: Beaucoup de parents absents décident simplement d'échapper à la responsabilité d'élever un enfant.
- Égocentrisme: Le parent égocentrique fait ses projets de vie sans considérer ses enfants.
- Bourreau de travail: Ce sont des gens obsédés par le travail, qui passent beaucoup de temps au bureau et ne peuvent pas se déconnecter, même pendant les vacances.
Les enfants qui ont un parent absent peuvent développer :
- Un détachement émotionnel.
- Un sentiment d'insécurité.
- Une faible estime de soi.
- Une plus grande susceptibilité à nouer des relations toxiques.
Il est important d'accepter les émotions générées par l'absence parentale et, si nécessaire, de rechercher un soutien psychologique.
La Mort du Père et son Impact Psychique
« La mort du père est l’évènement le plus important et le plus déchirant dans une vie d’homme » écrit Freud dans sa préface de 1908 à l’interprétation des rêves, dont il assume la valeur autoanalytique. « …perte qui signifie la plus radicale coupure dans la vie d’un homme » propose Jean-Pierre Lefebvre dans sa nouvelle traduction, ce qui rajoute une utile ambigüité qui convoque la castration et l’oedipe. Même si Freud considère aussi que : « Il devrait de tout temps y avoir eu des fils du père. Le père est celui qui possède sexuellement la mère (et les enfants en tant que propriété). Le fait de l’engendrement par le père n’a pas, en effet, d’importance psychologique pour l’enfant. Si Freud s'est passionné pour la question de l'observation directe du coït des parents, comme le montre le cas de L'homme aux loups, la scène primitive appartient pour lui à la structuration d’un fantasme originaire. Son importance est fondamentale pour l'identité en instaurant une filiation et surtout par l'organisation et l'articulation de la différence des sexes et de celle des générations.
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