Introduction
La question de l'avortement en Argentine est un sujet complexe, marqué par une histoire de luttes sociales, d'évolutions législatives et de profondes divisions sociétales. Cet article vise à explorer les statistiques relatives à l'avortement en Argentine, les enjeux entourant sa légalisation et les défis persistants en matière d'accès aux droits sexuels et reproductifs.
Contexte historique et revendications
En Argentine, la revendication de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) a été portée non pas par un parti politique ou une figure emblématique, mais par un collectif de la société civile. Cette revendication a émergé progressivement, avec une féminisation de la politique illustrée par des figures comme Evita Perón et les Mères et Grands-Mères de la place de Mai.
Historiquement, les premiers mouvements féministes argentins se concentraient sur les droits civils et politiques. Ce n'est qu'après la dictature militaire que la question de l'avortement a pris de l'ampleur, avec la résurgence du féminisme et l'émergence de groupes défendant les droits des femmes, abordant des thèmes tels que la violence domestique et sexuelle.
Les Rencontres nationales de femmes, organisées chaque année depuis 1986, ont joué un rôle décisif dans le renforcement des luttes pour la dépénalisation et la légalisation de l'avortement. Ces rencontres ont mobilisé des femmes de différents groupes sociaux, aboutissant à la création de la Campagne nationale pour l'avortement légal sans risque et gratuit en 2005, regroupant aujourd'hui environ cinq cents organisations.
Évolution législative et résistances
En 2012, un arrêt important de la Cour suprême de justice a rappelé que l'IVG pratiquée à la suite d'un viol n'était pas punissable. La Cour a déterminé que les hôpitaux devaient interrompre les grossesses dans de telles conditions sans intervention judiciaire et a exigé que les provinces se dotent d'un protocole d'accès aux avortements non punissables. Cependant, ce protocole n'est pas appliqué dans de nombreuses provinces, témoignant des résistances à l'application de la loi.
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Malgré ces résistances, l'Argentine a connu des avancées législatives progressistes, telles que l'éducation sexuelle intégrale (2006), le mariage pour tous (2010), l'identité de genre (2012) et la PMA pour toutes (2013). L'avortement n'est plus un thème tabou. Les réseaux sociaux ont joué un rôle décisif dans la diffusion du mouvement, avec des manifestations massives contre les violences faites aux femmes (#NiUnaMenos) et des revendications pour l'avortement légal (#AbortoLegalYa).
Légalisation de l'avortement en 2020
Après 13 années de lutte et 8 tentatives parlementaires, l'avortement a été légalisé en Argentine en décembre 2020. Cette loi autorise les femmes à interrompre une grossesse dans les quatorze premières semaines, avec une prise en charge gratuite de l'intervention dans les hôpitaux publics et privés.
Selon le ministère de la Santé, 245 015 personnes ont subi une interruption volontaire de grossesse dans le cadre du système de santé public entre la date de la légalisation de l'avortement pendant les 14 premières semaines de grossesse, en 2021, et octobre 2023. Le nombre de décès liés à un avortement a baissé de 53 % entre 2020 et 2022.
Obstacles et défis persistants
Malgré la légalisation de l'avortement, des obstacles persistent en Argentine. Le président de la République, Javier Milei, a tenu des propos stigmatisants et diffusé de fausses informations sur l'avortement. La Direction nationale de la santé sexuelle et reproductive a fait part d'une pénurie des fournitures indispensables pour pratiquer ce type d'intervention.
Des recours légaux ont été déposés contre la loi sur l'avortement, et il existe un grand écart d'inégalité dans l'accès à la pratique entre les provinces. Dans la province de Salta, une plainte a été déposée contre une médecin non-objecteur de conscience pour une IVG, mettant en cause une histoire de délai et de consentement plus ou moins explicite.
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Le gouvernement a mis fin au Plan de prévention des grossesses non désirées lors de l'adolescence, qui avait pourtant permis de réduire de 49 % en quatre ans le taux de grossesse dans cette tranche d'âge. Le ministère de la Santé a diminué son budget de 68 % en termes réels, résilié les contrats de spécialistes et pratiqué des coupes dans les ressources disponibles.
Violences sexuelles et fondées sur le genre
Les violences sexuelles et fondées sur le genre restent un problème préoccupant en Argentine. Entre janvier et décembre, un féminicide a été signalé toutes les 33 heures. Les coupes réalisées dans les moyens alloués aux politiques de lutte contre la violence fondée sur le genre sont alarmantes.
Le personnel du centre d'appel en cas de violences fondées sur le genre (le 144) a été réduit de 42 %, et le programme Acompañar, destiné à renforcer l'indépendance économique des personnes victimes de ce type de violences, a vu son champ d'action diminuer de 98,63 % au premier trimestre 2024 par rapport à la même période un an plus tôt.
En mai, trois femmes lesbiennes sont mortes après qu'un homme eut lancé un cocktail Molotov dans la pièce où elles dormaient. En août, un homme a été reconnu coupable du meurtre de Tehuel de la Torre, un jeune homme transgenre, avec des circonstances aggravantes motivées par la haine de l'identité de genre de la victime.
Liberté d'expression et surveillance de masse
Depuis l'arrivée au pouvoir de Javier Milei en 2023, des journalistes ont été victimes d'actes de harcèlement et de violence sur les réseaux sociaux et dans la presse. Les résolutions 428/2024 et 710/2024 autorisent la surveillance de masse via les réseaux sociaux, les applications numériques et Internet, ainsi que la reconnaissance faciale et le recours à des algorithmes à apprentissage automatique.
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Impunité et droits économiques, sociaux et culturels
Le pouvoir exécutif a ordonné la dissolution de l'Unité spéciale d'enquête chargée de retrouver les enfants enlevés et victimes de disparition forcée sous le régime militaire. L'adoption de mesures d'austérité a des conséquences graves pour les enfants et les personnes âgées.
Selon l'INDEC, 15,7 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté au premier semestre 2024, soit une augmentation de 11,2 % par rapport à fin 2023. L'UNICEF a déclaré en avril que plus d'un million d'enfants se couchaient le soir sans manger. L'ajustement fiscal repose en grande partie sur une baisse des retraites.
Droit à un environnement sain
La position du gouvernement concernant le changement climatique reste un motif de préoccupation majeur. Le chef de l'État a déclaré que le « réchauffement mondial [était] un mensonge du socialisme ». Le gouvernement a déposé des projets de loi qui marquent un retour en arrière dans le domaine climatique, en permettant la déforestation et en élargissant le périmètre dans lequel les activités extractives sont autorisées en zone périglaciaire.
Le cas de Elena Teotina Haedo de Gaitán
En 1954, la Cour d'appel de Buenos Aires a acquitté Elena Teotina Haedo de Gaitán et la sage-femme Catalina Fuccia du délit d'avortement en invoquant la figure juridique de la « tentative d'avortement impossible », la grossesse étant scientifiquement et médicalement impossible à vérifier.
Cette affaire illustre l'application de la législation anti-avortement dans l'Argentine du milieu du XXe siècle, une période considérée par l'historiographie comme pronataliste. Elle met en lumière le système bio-normatif qui s'impose aux femmes et la manière dont les opérateurs juridiques de la juridiction pénale ont tranché les conflits autour de l'interruption illégale des grossesses.
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