Introduction
La lutte pour la légalisation et la libéralisation de l'avortement en France a été une bataille acharnée, marquée par des manifestations, des procès retentissants, et l'engagement de nombreux mouvements féministes et acteurs de la société civile. Cet article explore les années clés de cette mobilisation, en mettant en lumière les événements, les acteurs et les enjeux qui ont façonné le paysage du droit à l'avortement en France.
Les Prémices : Contrôle des Naissances et Politisation de l'Avortement
Dans les années 1950, le Mouvement français pour le Planning familial (MFPF) s'est engagé à promouvoir les moyens contraceptifs « modernes » face à la politique nataliste de l'État français. La loi Neuwirth, adoptée en décembre 1967, a autorisé leur usage sous contrôle médical et avec des conditions de délivrance strictes. Cependant, la politisation de l'avortement comme liberté des femmes a émergé d'autres espaces contestataires des années 68. Les groupes féministes, sous la bannière du Mouvement de libération des femmes (MLF), ont brisé le silence entourant cette pratique clandestine et en ont fait un révélateur de la contrainte au mariage et au coït, de l'assignation des femmes à la maternité et de leur exploitation économique.
1971 : Le Manifeste des 343 et la Naissance de « Choisir »
Le 5 avril 1971, Le Nouvel Observateur publie le manifeste des 343 femmes déclarant avoir avorté. Parmi elles, des personnalités comme Jeanne Moreau, Catherine Deneuve, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras et Françoise Sagan. Ce manifeste visait à sortir l’acte de l’opprobre en associant les signatures d’anonymes à celles d’intellectuelles et d’artistes. La défense des femmes signataires face à d’éventuelles sanctions est à l’origine de l’association « Choisir » qui poursuit la voie juridique et légale de défense du droit d’avorter. « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles.
1972 : Les Procès de Bobigny et la Justice en Question
Puis viennent les retentissants procès de Bobigny : Marie-Claire Chevalier, une mineure ayant avorté des suites d’un viol, sa mère et trois autres femmes qui l’ont aidée, sont toutes jugées à l’automne 1972. Le 11 octobre 1972, se tient à Bobigny (93) le procès de Marie-Claire Chevalier, une adolescente de 17 ans accusée d’avoir avorté (après un viol). À ses côtés, sa mère, qui comparaît pour complicité, avec deux autres femmes. Actuellement, celles qui se trouvent dans cette situation de détresse, qui s’en préoccupe ? La loi les rejettent non seulement dans l’opprobre, la honte et la solitude, mais aussi dans l’anonymat et l’angoisse des poursuites.
1973 : Le Manifeste des 331 Médecins et la Création du MLAC
En 1973, l’action collective pour le droit à l’avortement prend un tournant décisif. En février, le Groupe Information Santé (GIS) - créé en 1972 par des médecins ayant milité dans des organisations d’extrême gauche, bientôt rejoints par d’autres professionnels de santé pour mener une réflexion critique sur les inégalités de santé et le pouvoir médical - fait paraître dans Le Nouvel Observateur le manifeste des 331 médecins déclarant pratiquer des avortements. Afin de les protéger de poursuites judiciaires et disciplinaires, le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) est lancé en avril 1973 à l’initiative du GIS et du MFPF. La forte médiatisation de cette transgression de la loi précipite la mise à l’agenda gouvernemental, au nom d’un nécessaire retour à l’ordre.
Lire aussi: Pampers : Sécurité, Tendresse et Innovation
1974 : La Loi Veil, un Compromis Historique
Après le timide projet Messmer en 1973 qui consistait à élargir l’accès à l’avortement thérapeutique, Valéry Giscard d’Estaing, plutôt mitigé sur le sujet mais désireux de se poser en président modernisateur, confie le dossier à la ministre de la Santé Simone Veil (1927-2017), une figure féminine consensuelle susceptible de dépasser les frontières partisanes. Au préalable, un texte voté en novembre 1974 vise la normalisation de la contraception avec son remboursement par la Sécurité sociale et son accès facilité pour les mineures. Cependant, la loi Veil apparaît comme une loi de compromis qui ne consacre ni un véritable droit pour les femmes à disposer de leur corps, ni un acte médical comme un autre. Le 17 janvier 1975, la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse, portée par Simone Veil, était promulguée.
1979 : Manifestation Historique pour l'Avortement Libre et Gratuit
Le 6 octobre 1979, une manifestation historique réunit 50 000 personnes à Paris pour l'avortement et la contraception libres et gratuits, ainsi que pour soutenir la loi Veil menacée. Cette mobilisation, organisée par le mouvement des femmes et le Planning Familial, visait à pérenniser la loi Veil, votée cinq ans auparavant à titre provisoire. Les manifestantes revendiquaient l'abrogation de la loi de 1920 et le remboursement de l'IVG par la Sécurité sociale, qui ne sera effectif qu'en 1982.
Les Avancées Postérieures : Remboursement, Délais et Constitutionnalisation
Il faut d’ailleurs attendre 1982 pour que le gouvernement socialiste fasse adopter le remboursement partiel de l’IVG par la Sécurité sociale. Avec la loi du 4 juillet 2001, le délai de recours à l’IVG passe de 10 à 12 semaines. Vingt et un ans plus tard, le délai est à nouveau prolongé à 14 semaines de grossesse avec la loi du 2 mars 2022. Le 4 mars 2024, les parlementaires français réunis en Congrès à Versailles votent à une écrasante majorité en faveur de l’inscription dans la loi fondamentale de la « liberté garantie » pour une femme d’avoir recours à une IVG.
Défis Actuels et Vigilance Nécessaire
Aujourd’hui, derrière l’unanimisme de façade autour du droit à l’avortement en France, il reste beaucoup à faire pour que toutes les femmes puissent effectivement exercer ce droit. Et la constitutionnalisation de « la liberté garantie pour une femme d’avoir recours à l’IVG » en 2024 n’y change rien. Nombre d’obstacles demeurent voire se renforcent : fermetures de centres d’IVG (130 en 15 ans), désinformation orchestrée sur Internet par les opposants anti-choix, prières de rue de catholiques intégristes devant des CIVG… Même dans les pays où l’avortement est légal, des obstacles peuvent encore exister, tels que des procédures particulièrement dissuasives, des coûts élevés, des délais d’attente, des exigences de consentement parental ou conjugal et la stigmatisation sociale.
Lire aussi: Bébés, Berceuses et Tradition
Lire aussi: Comprendre la reproduction porcine
tags: #années #manifestations #IVG #France