L'obstétrique, en tant que discipline médicale, se caractérise par son ancrage dans un référentiel biologique et sa volonté de se conformer aux normes scientifiques actuelles. Cependant, cette orientation peut occulter les problématiques politiques et sociales qui la traversent, et dont les répercussions sont manifestes dans le discours des femmes ayant accouché. Cet article propose d'examiner l'épistémologie médicale à travers le prisme des études de genre, en s'appuyant sur les travaux existants et sur une recherche menée en service de maternité.
La Construction Sociale du Corps et le Rôle de la Médecine
Les sciences humaines ont démontré que les corps et leurs représentations sont largement façonnés par leur époque, à travers les normes qui les traversent, induisent les représentations, et modèlent la façon dont ils sont manipulés par les acteurs sociaux. Ainsi, les corps ne peuvent être envisagés en dehors d'un référentiel socialement et historiquement situé. La médecine, depuis le XVIIIe siècle, incarne un savoir "officiel" sur le corps, un processus étroitement lié à la médicalisation, où des conditions de la vie quotidienne deviennent des questions médicales. Le corps est alors réduit à une anatomie, pris dans une dialectique santé-maladie, et mesuré à travers ses organes et constantes vitales.
Apport des Études de Genre à l'Obstétrique
L'émergence des études de genre permet de penser la dimension située du corps, ainsi que la spécificité des représentations et du traitement de certains corps par rapport à d'autres, en tant que le corps est un lieu d'expression du genre. Appliquées à l'obstétrique, ces études amènent à une réflexion épistémologique sur la discipline, analysant sa structure interne actuelle et la façon dont un savoir s'est constitué, en tenant compte de son contexte historique et social.
L'Objectivité en Question : Décontextualisation du Savoir Médical
La médecine moderne, y compris l'obstétrique, tend à produire un savoir universel et objectif autour du corps humain, suivant des principes qui se veulent scientifiques. Or, présenter un champ de connaissance comme objectif revient à nier l'influence de ses conditions d'émergence et de diffusion, ce qui peut entraîner une décontextualisation du savoir et l'illusion d'une vérité apolitique, asociale et anhistorique.
Historicisation de l'Obstétrique : Déplacements et Transmission du Savoir
Le recours à l'histoire permet de mettre en lumière les ressorts de la construction de l'obstétrique comme science, définissant ainsi les modalités de la médicalisation de la grossesse et de l'accouchement. Cette démarche révèle la façon dont cette discipline s'est constituée sur un ensemble de déplacements, qui définissent également les modalités de transmission du savoir obstétrical. L'historicisation permet de souligner l'inscription effective de la science obstétricale dans un référentiel social et historique, ce qui permet ensuite d'en circonscrire les effets sur les corps.
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L'Épistémologie comme Outil d'Analyse : Conditions Constitutives du Savoir
Une démarche épistémologique cherche non pas à évaluer les concepts ou les pratiques, mais à forger une théorie de la connaissance en tant qu'elle s'intéresse aux "conditions constitutives" d'un savoir. La façon dont l'obstétrique s'est constituée en tant que discipline scientifique spécifique et délimitée influence les pratiques, sous-tend la prise en charge, et guide le regard médical.
La Médicalisation de la Grossesse et de l'Accouchement : Un Processus Historique
La prise en charge de la grossesse et de l'accouchement s'inscrit dans un mouvement de médicalisation qui a hissé le savoir médical au rang de savoir légitime et officiel. Jusqu'au XVIIIe siècle, l'accouchement était un événement essentiellement féminin, se déroulant à domicile, entouré de femmes proches et accompagné par l'accoucheuse ou matrone. Le savoir de cette dernière, basé sur l'expérience et l'observation, se transmettait oralement.
L'Émergence de la Médecine sur la Scène de l'Accouchement : Facteurs et Résistances
Au début du XVIIIe siècle, la mortalité infantile commence à être perçue comme un gaspillage, et l'État porte un intérêt nouveau à la grossesse et à l'accouchement. Parallèlement, le XVIIIe siècle est une période de profonds changements sociaux, avec l'avènement du siècle des Lumières. La prise en charge de la grossesse et de l'accouchement commence à être envisagée comme relevant de la compétence des médecins, et la naissance devient une "scène médicale". Cependant, ce processus de médicalisation ne se fait pas sans résistances, notamment en raison de la présence masculine dans un domaine traditionnellement féminin. Les médecins accoucheurs étaient parfois suspectés d'intentions lubriques, et les femmes hésitaient à consulter un homme pour cette raison.
Redéfinition des Pratiques et des Représentations : Le Changement de Paradigme
L'arrivée de la médecine sur la scène de la grossesse et de l'accouchement entraîne une série de mutations, qui concernent le savoir, sa détention, sa transmission et ont des effets sur les pratiques actuelles. L'opposition entre empirisme et démarche scientifique en est un exemple, et est l'un des ressorts centraux de l'histoire de la constitution de la science obstétricale. Aux débuts de la médicalisation, savoir et savoir-faire sont présentés comme clivés entre les professions : la pratique sans la théorie pour les matrones, la théorie sans la pratique pour les accoucheurs.
L'Évolution du Vocabulaire et la Construction d'un Discours Scientifique
Petit à petit, le vocabulaire s'étoffe et s'inscrit dans un référentiel médical, l'utilisation de la langue latine devient fréquente, les corps sont représentés par des coupes anatomiques, et les enseignements se font plus théoriques. La médecine moderne articule un savoir-faire au plus près du corps avec un discours rationnel, correspondant au référentiel scientifique dominant. Ce discours scientifique devient l'apanage d'un groupe de spécialistes.
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La Disparition du Savoir d'Expérience Féminin : Empirisme versus Scientificité
L'empirisme, qui représente un savoir d'expérience, ne fait plus foi et s'oppose à la démarche scientifique. Avec la disparition des matrones, c'est aussi la disparition d'un savoir d'expérience traditionnel féminin qui est considéré comme dangereux par le nouveau paradigme médical, qui le qualifie d'obscurantisme. Cette opposition disqualifie le monde des femmes, empirique et affectif, face au monde des hommes, rationnel et novateur.
L'Obstétrique comme Savoir de Référence : Un Choc Épistémologique
Les mutations qui concernent le savoir obstétrical participent à faire de l'obstétrique le savoir de référence autour de la grossesse et de l'accouchement, et des médecins les détenteurs quasi exclusifs de ce dernier. L'histoire pointe un choc épistémologique, où la légitimation d'un savoir entraîne l'effacement de son caractère situé, ainsi que des caractéristiques sociales du contexte dans lequel ce savoir émerge.
Régime de Vérité et Coconstruction de la Santé et du Genre
Les systèmes de savoir fournissent les critères d'énonciation et de diffusion de ce qui est reçu comme vrai à un moment donné. L'analyse de ces modalités de constitution du discours scientifique permet de penser l'accouchement comme un moment mobilisant des vécus corporels et psychiques qui peuvent être soutenus par un savoir qui ne s'y oppose pas, mais les accompagne. Le genre peut être un outil de pensée crucial permettant de mettre au jour une "coconstruction de la santé et du genre". La médecine naît d'une société pétrie par des représentations de genre qui transparaissent dans son histoire et en conditionnent la pratique, mais devient également vectrice de normes, jusqu'à produire une norme de santé féminine.
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