Au nom de Gabrielle Chanel sont associés le parfum N° 5, le tailleur de Jackie Kennedy, le sac matelassé, et une silhouette élancée de femme aux cheveux courts, à la petite robe noire et aux escarpins bicolores. Coco Chanel, de son vrai nom Gabrielle Bonheur Chanel, est une figure emblématique de la mode française. Son parcours, marqué par l'audace, l'innovation et une vision avant-gardiste, a révolutionné l'industrie de la mode et continue d'inspirer les créateurs d'aujourd'hui. Cet article explore la vie de cette créatrice hors pair, de ses humbles débuts à sa consécration en tant qu'icône mondiale, tout en abordant les zones d'ombre et les controverses qui ont jalonné son existence.
Une légende complexe : les défis de la biographie
« La mode, c’est autre chose que de la couture, c’est une mise en récit, une écriture ». La légende de Chanel laissera la place au mythe. Mais le mythe « s’accommode mal de la biographie ». Et Jean Lebrun confesse volontiers que « celle de Chanel s’avère quasi impossible à boucler ». Paradoxalement, les livres sur Coco Chanel surabondent alors même que ses archives personnelles font défaut. Nombreuses ont été les accusations, qui ne se sont pas taries après sa mort, portant sur les activités secrètes que Chanel aurait menées pendant l’Occupation. Jean Lebrun maîtrise incontestablement son sujet. « La vie de Chanel a été tournée vers sa communication. (…) Or, il n’y a pas de communication sans dissimulation ».
Les origines modestes et une enfance énigmatique
Gabrielle Chanel est née à Saumur à l’été 1883, la deuxième d’une fratrie de six enfants. Son père, plus souvent emprisonné qu’en liberté, dissémina les enfants en 1895 après que la mort prématurée de sa mère les eut laissés orphelins ; il disparaîtra dans la foulée. On ne sait pas exactement où elle fut placée, et Jean Lebrun s’interroge en confrontant les sources : Edmonde Charles-Roux, biographe de la couturière et ancienne rédactrice en chef de Vogue Paris, avance que Chanel a été placée avec deux de ses sœurs à Aubazine, grande abbaye ralliée à l’ordre de Cîteaux au XIIe siècle. Cet orphelinat composé « d’austères bâtiments classiques qui jouxtaient une grande église romane », était dirigé par de modestes religieuses. Henri Ponchon, autre biographe de la Grande Mademoiselle, n’est pas convaincu, notamment parce qu’il est « impossible de trouver une trace écrite de la présence de Gabrielle à Aubazine » - et surtout parce que l’intéressée n’aurait jamais parlé ni d’Aubazine ni d’orphelinat mais de « tantes qui l’auraient recueillie dans leur maison ». Pour corroborer sa version, il avance même que le nom de Gabrielle Chanel est inscrit dans la liste du recensement de 1896 de la ville de Thiers. À 13 ans, elle y aurait été bonne d’enfants et domestique chez des cousines germaines de sa mère, qui tenaient une blanchisserie et qu’elle aurait finalement quittées en mauvais termes, autour de 1900. Elle serait ensuite réputée avoir passé son adolescence à Moulins, ville de garnison, avec sa tante Adrienne âgée d’un an de plus qu’elle, « sa grande complice ».
L'ascension d'une créatrice audacieuse
À 18 ans Gabrielle Chanel se rend chez sa tante paternelle Louise Costier à Moulins et s'inscrit chez les dames chanoinesses de l'institut Notre-Dame, où elle se perfectionne dans le métier de couseuse. En 1903, devenue habile à manier le fil et l'aiguille, elle est placée en qualité de couseuse, à la maison Grampayre, atelier de couture spécialisé en trousseaux et layettes. Mais Chanel ne veut pas partager le sort anonyme des « cousettes », et recherche un avenir. Elle fréquente les cafés-concerts de Moulins, et attirée par la scène, ose bientôt se produire en spectacle. Bien que plusieurs hypothèses existent, c'est dans ce contexte qu'elle aurait acquis son surnom, le public l'appelant « Coco », quand elle avait pour habitude de chanter Qui qu'a vu Coco dans l'Trocadéro ? C'est également dans ces lieux qu'elle rencontre Étienne Balsan, officier et homme du monde, puis l’homme d’affaire Arthur « Boy » Capel, son grand amour.
En 1910, encouragée par Arthur Capel, Coco ouvre Chanel Modes au 21, rue Cambon, puis des boutiques à Deauville et Biarritz. Les créations de Coco Chanel, très épurées, sont à contre-courant de l'élégance de l'époque. Utilisant le jersey pour pallier la pénurie de tissu en ces temps de guerre, elle invente un nouveau style, avec des tenues parfois androgyne, souvent en noir et blanc. Elle dessine des robes droites, ose le pantalon pour les femmes et souhaite libérer le corps en raccourcissant les jupes, supprimant la taille et le corset. Elle crée également des chapeaux qui se portent très bas sur le front. Le succès est immédiat et très vite, elle est débordée par les commandes. Au sortir de la Première Guerre mondiale, elle emploie 300 ouvrières.
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En 1921, Coco Chanel acquiert deux nouveaux immeubles rue Cambon et lance le fameux N° 5 de Chanel et dessine cinq ans plus tard sa légendaire Petite robe noire, symbole d’élégance et de simplicité.
L'apogée d'une icône de la mode
Les années 1920 seront des années fastes pour Chanel. Ces « années folles » sont pour elle les « années russes » : Chanel se découvre une passion pour les ballets russes et devient mécène. Elle se lance dans le parfum - et le maquillage - au début des années 1920 et s’associe avec les propriétaires de Bourjois, les frères Wertheimer (qui disposent déjà d’une usine et d’un réseau mondial de points de vente) et le cofondateur des Galeries Lafayette, dans la perspective d’une « maison globale », à l’instar de celle que Poiret a vainement voulu construire et consolider.
Coco Chanel est une originale, une « irrégulière », pour reprendre le titre d’un livre de Edmonde Charles-Roux. Jean Lebrun nous parle de ses marottes : les escaliers - « Chanel a toujours besoin d’un escalier » - les ciseaux, la minceur, le rouge, les bijoux - dont la provenance importe peu (elle ouvre un « rayon fantaisie » en 1924) mais qu’elle affectionne particulièrement pour l’effet produit.
Elle côtoiera les plus grands - notamment Churchill, au détour de chasses sur les domaines de son amant le duc de Westminster, Greta Garbo, Marlène Dietrich, Jean Cocteau ou encore Salvador Dalí - mais elle s’entourera aussi d’hommes qui abuseront d’elle, au sens pécunier. C’est le cas de Paul Iribe, anticommuniste actif qui « fait irruption dans sa vie comme Tartuffe chez Orgon » dans les années 1930.
Les controverses et les zones d'ombre
Mais la réussite de Chanel n’est pas exempt de controverses. Jean Lebrun consacre aussi quelques courtes pages à un autre mystère, qu’il nomme pudiquement les « fautes de parcours de Chanel pendant l’Occupation », en particulier sa prétendue « participation », en 1943-1944, à « un essai de paix séparé qui aurait mis à l’écart les Soviétiques et épargné l’avenir des nazis » - autrement dit une tentative de collaboration, farouchement niée par ses anciens assistants et successeurs (dont Karl Lagerfeld). S'appuyant sur les lois antisémites, elle tente de récupérer sans succès la marque de parfum N° 5, propriété de la famille juive Wertheimer. Ses relations avec le milieu nazi lui vaudront l'accusation de collaboration.
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À la Libération, Gabrielle Chanel part en Suisse et ne revient à Paris qu’en 1954, s’installant définitivement dans ses appartements de l’Hôtel Ritz. Elle crée des nouveaux modèles qui deviendront des classiques comme le tailleur en tweed, le sac Chanel matelassé et les ballerines bicolores.
L'héritage intemporel de Coco Chanel
Beaucoup de chemin aura été parcouru depuis Pau, cette ville escale où Gabrielle a été formée pendant sa jeunesse à l’élégance anglaise, jusqu’à Paris - la rue Cambon où siègera pendant plusieurs décennies la maison Chanel et le Ritz de la place Vendôme où, devenue « mère-la-pudeur acariâtre », elle finira sa vie un dimanche de janvier 1971. Karl Lagerfeld prendra les fonctions de directeur artistique de la maison à sa mort. Pendant son long mandat de trente-six ans, après avoir opéré un tri dans le passé, il s’est « accordé un droit d’inventaire » et a « profondément transformé l’image de la fondatrice ».
Après 100 ans d'existence, le numéro 5 de Chanel caracole toujours en tête des ventes, imperméable aux modes comme au temps qui passe. Pourquoi un tel statut d’immortalité ? Peut-être parce que dès sa conception, N°5 a cassé les codes, flirtant entre abstraction et suprématisme russe. Une avant-garde inscrite pour l’éternité.« J'ai rendu au corps des femmes sa liberté, dira Gabrielle. Ce corps suait dans des habits de parade, sous les dentelles, les corsets, les dessous, le rembourrage.» Ainsi, lorsque Chanel détruit une mode et crée une silhouette toute neuve, on entre dans un autre siècle, celui de la Belle Époque. Il y a une certaine confusion des sexes dans la forme d'élégance qu'elle préconise, mais la coupe à la garçonne, les robes tubulaires, le N°5, c'est son style à elle, inimitable. Une quête incessante de la rigueur, du raffinement et du dépouillement.
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