Angela Merkel, figure emblématique de la politique allemande et première femme chancelière, incarne un paradoxe. Si elle a brisé les barrières de genre au plus haut niveau de l'État, sa politique familiale et son approche de la maternité reflètent les tensions et les contradictions de la société allemande face à l'évolution du rôle des femmes. Cet article explore les multiples facettes de la maternité et de la vie de famille en Allemagne, à travers le prisme de l'ascension et des actions d'Angela Merkel.
Le poids du passé : Modèle patriarcal et héritage du Nazisme
Les racines du modèle patriarcal en Allemagne sont profondes. Le réformateur protestant Martin Luther prônait des épouses entièrement dévouées à leur foyer, comparables à des nonnes vouées à Dieu. Philosophes et pédagogues ont ensuite sanctifié la femme discrète, pieuse et mère irréprochable. L'apogée de cette vision fut atteinte sous le régime nazi, qui s'efforçait de transformer la femme en une machine à enfanter au service du Reich.
Ce passé a laissé des traces durables. La nounou Birgit Steuer, par exemple, a été élevée dans une famille typique de l'après-guerre, avec une mère au foyer et un père seul pourvoyeur des besoins financiers. Elle a vu sa mère dépendre financièrement de son père, une situation qu’elle a voulu éviter.
Alice Schwarzer, figure de proue du féminisme allemand, souligne que les stigmates du nazisme n'ont pas disparu. "La figure de la mère écrase encore nos concitoyennes", déplore-t-elle. Les femmes sont tiraillées entre l'envie d'égaler les hommes au travail et celle d'être des mères à 100 %, une conciliation difficile.
L'égalité en théorie, les inégalités en pratique
Bien que la Loi fondamentale de 1949 stipule l'égalité entre les hommes et les femmes, cette égalité reste un objectif à atteindre. Une Allemande gagne en moyenne 24 % de moins qu'un homme, un écart qui n'a pas évolué depuis des années. Près de 60 % des femmes travaillent, mais près d'une sur deux exerce à temps partiel. La répartition sexuelle des métiers reste une réalité, avec une concentration de femmes dans les métiers de coiffeuses, vendeuses, infirmières et nounous.
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La longueur des études, souvent au-delà de 30 ans, empêche les femmes les plus qualifiées de fonder une famille. Le manque d'infrastructures de garde d'enfants, qui ferment en milieu d'après-midi quand elles existent, condamne les mères célibataires au temps partiel. Kathrin Göring-Eckardt, vice-présidente du Bundestag (Verts), confirme que la situation des femmes élevant seules leurs enfants ne cesse de se compliquer, les exposant à la pauvreté.
La maternité : un parcours d'obstacles
Pour Marlène Guitard, mère française vivant à Cologne, l'emploi du temps d'une maman en Allemagne relève souvent du parcours d'obstacles. Elle travaille à 80 % pour s'occuper de sa fille Lucie, et doit anticiper tous ses déplacements professionnels.
Dorothéa Böhm, médecin, milite pour la reconnaissance de la maternité à temps plein comme activité professionnelle. Elle estime que la durée maximale du congé parental (trois ans) est trop courte. Jutta Hoffritz, journaliste, dénonce cette vision, affirmant que l'Allemagne ne sait voir dans les mères que des "Übermütter" (hypermères) ou des "Rabenmütter" (mamans-corbeaux).
Le débat sur la petite enfance et l'opportunité de mettre les tout-petits à la crèche est un thème récurrent dans les médias allemands, parfois qualifié de "guerre de religion".
La crise démographique : une menace pour l'avenir
L'Allemagne affiche un des plus faibles taux de natalité de l'OCDE, avec 1,3 enfant par femme. L'économiste Alex Plünnecke estime que cette "grève des ventres" pourrait coûter cher au pays, la France pouvant dépasser l'Allemagne en termes de PIB par habitant dans les années 2030 si la démographie reste atone.
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Cette situation a conduit le gouvernement à prendre des mesures pour favoriser la natalité. Ursula von der Leyen, ministre de la famille, a instauré l'"Elterngeld", un congé parental importé de Suède, qui permet aux deux parents de prendre en charge à tour de rôle le nouveau-né. Elle a également fixé l'objectif de tripler le nombre de places en crèche d'ici 2013.
Angela Merkel et la question féministe
Angela Merkel a longtemps hésité à se déclarer féministe. Ce n'est qu'en 2017, face à l'écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, qu'elle a finalement prononcé le mot. Pourtant, sous son ère, une révolution silencieuse a eu lieu.
Ursula von der Leyen, ministre de la famille sous Merkel, a mis en place une politique nataliste visant à permettre aux jeunes femmes de mieux concilier travail et enfants. L'"Elterngeld" est une mesure phare de cette politique, s'adressant en priorité aux femmes actives et hautement qualifiées.
Cependant, malgré ces efforts, le vieux modèle familial allemand a la vie dure. Beaucoup de femmes renoncent à la maternité, redoutant d'être montrées du doigt si elles laissent leur progéniture à la crèche. Le réseau de crèches reste sous-développé, en particulier dans l'ex-Allemagne de l'Ouest.
Kinderlosigkeit : Le choix de ne pas être mère
En Allemagne, une femme sur cinq ne fera pas d'enfant, une proportion qui grimpe jusqu'à 40 % chez les surdiplômées. Delphine Bauer a rencontré ces femmes allemandes qui ont choisi de ne pas être mères, pour une enquête publiée dans "Marie-Claire".
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Plusieurs raisons expliquent cette "Kinderlosigkeit" (infécondité). Des raisons culturelles, la société allemande restant très rigide sur la question de la femme qui travaille, perçue comme une "mauvaise" mère. Des raisons historiques, le taux de natalité global ayant rejoint le taux de l'ouest après la réunification. Des raisons structurelles, le manque de places dans les crèches et les horaires d'ouverture peu pratiques pour une femme active. Et des raisons économiques, les études durant longtemps et le monde du travail étant très compétitif.
Les femmes qui font le choix de ne pas avoir d'enfant l'assument totalement. Elles pensent que la transmission aux générations futures peut passer par autre chose qu'un lien biologique.
Les effets de la politique familiale de Merkel
Le gouvernement d'Angela Merkel a mis en place un programme de politique familiale très onéreux (200 milliards d'euros par an), censé faciliter le travail des femmes et leur vie de mère. Ce programme comprend la création de 500 000 places de crèches, l'indemnisation pendant le congé maternité, et la garantie de retrouver son emploi.
Pour le moment, les démographes remarquent une légère inversion de la tendance chez les naissances, mais il est trop tôt pour affirmer que la politique familiale de Merkel fonctionne.
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