Introduction
L'allaitement maternel, un geste naturel et ancestral, est reconnu mondialement pour ses bienfaits inestimables pour la santé et le développement de l'enfant. En Algérie, malgré les efforts déployés pour promouvoir cette pratique, l'allaitement maternel exclusif jusqu'à six mois connaît un recul préoccupant. Cet article explore les facteurs contribuant à cette tendance, les enjeux de santé publique qui en découlent, et les recommandations pour améliorer l'alimentation infantile et encourager l'allaitement maternel.
Un creux historique et une lente progression
En Algérie, l’allaitement maternel a atteint un creux historique en 2006, avec seulement 7 % des enfants allaités à six mois. C’était le règne du biberon, devenu symbole de la modernité ! Malgré les efforts considérables déployés depuis les années soixante, la 6ème enquête par grappes à indicateurs multiples (MICS), menée en 2019 par le ministère de la Santé, de la Population et de la Réforme Hospitalière avec le soutien de l’UNICEF, a révélé que le taux d’allaitement exclusif jusqu’à six mois restait faible, à 28,7 %.
Facteurs influençant la décision d'allaiter
Plusieurs facteurs influencent la décision d'allaiter son enfant. Tout universel que soit l’allaitement, les croyances, les pratiques, les normes qui l’entourent varient et l’influencent selon les lieux et les époques. Actuellement les réseaux sociaux constituent l'une des sources d'information principales des mères sur l'allaitement maternel. L'influence du biberon, perçu comme un symbole de modernité, le manque d'information des mères sur les bénéfices de l'allaitement, ainsi que le marketing agressif des substituts de lait maternel, contribuent à ce recul. Les réseaux sociaux jouent un rôle important dans cette tendance, créant des enjeux de santé publique en termes d'hygiène et de nutrition.
Le non-allaitement total et/ou exclusif les 6 premiers mois : des problématiques de santé publique
L'allaitement au cours des premières années de vie protège les enfants des infections et constitue une source idéale de nutriments. Il est aussi économique et sans danger. Le non-allaitement total ou exclusif pendant les six premiers mois de la vie pose des problèmes de santé publique importants.
Risque infectieux et diarrhées
Le lait maternel est le seul aliment qui contient tous les nutriments dont a besoin le nourrisson. Le type de lait de substitution au lait maternel prend donc toute son importance compte tenu du risque infectieux dans les régions tropicales. « Dans les pays à mortalité infantile élevée, la consommation de lait artificiel multiplie par quatorze le risque de décès par diarrhée et par quatre celui de décès par pneumonie chez les enfants », a indiqué le Pr Christophe Dupont(pédiatre, hôpital Saint-Vincent-de-Paul). Dans les pays à mortalité infantile basse, le lait artificiel est associé à un risque cinq fois plus élevé d’hospitalisation.
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Le Pr M. Touhami (Oran, Algérie) a rapporté les résultats d’une étude sur 206 nourrissons (âge à l’inclusion : 21 jours), menée dans un quartier relativement favorisé d’Oran, la majorité des parents ayant suivi des études secondaires. 67 % des enfants étaient nourris au lait maternel exclusivement, 27 % partiellement et 6 % ne recevaient pas de lait maternel. Les résultats montrent que le risque de diarrhées est de 0,76 dans le groupe « lait maternel exclusif », contre 1,87 dans le groupe « lait maternel partiel », et de 2,47 dans le groupe « sans lait maternel ». Dans ce contexte, les laits fermentés sembleraient être bénéfiques : dans une étude sur 108 nourrissons, il ressort que le lait acidifié à S. thermophilus et L. helveticus réduit de 4 à 2,1 le nombre d’épisodes de diarrhées/enfant/an en comparaison à un lait non fermenté, ce qui représente une différence de 8,5 jours de diarrhées/enfant/an.
Prévention de la maladie cœliaque
En outre, en ce qui concerne la prévention de la maladie cœliaque, il est recommandé d’introduire le gluten dans l’alimentation du nourrisson deux mois avant le sevrage, l’allaitement maternel devant être poursuivi jusqu’à 6 mois. En conclusion, il ressort que l’allaitement maternel devrait être poursuivi le plus longtemps possible. Lors du sevrage, les aliments semi-solides ou solides peuvent être mélangés au lait maternel.
Recommandations et régime alimentaire minimum acceptable
L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande un allaitement maternel exclusif durant les 6 premiers mois de la vie du nourrisson, car il contribue efficacement à la croissance et au développement de l’enfant.
Sevrage : Transition vers une alimentation diversifiée
Le sevrage est une période très importante pour le nourrisson dans la perspective de sa santé et de sa nutrition, ainsi que pour son développement psychologique. Il commence par l’introduction d’aliments en plus du lait maternel et se poursuit jusqu’à la fin de l’allaitement (qui peut se poursuivre au delà de 1 an, largement, sans problème), moment où l’enfant est complètement intégré dans le régime familial. À l’âge de 5/6 mois on peut introduire une nourriture semi-solide, puis solide, pendant un allaitement maternel soutenu.
Une bouillie préparée à base de céréales constitue une bonne base d’aliments. Elle apporte de l’énergie dont le rendement peut être augmenté en ajoutant un peu d’huile. Les céréales apportent seulement une petite quantité de protides qu’il faut compléter avec des aliments d’origine animale ou végétale. Si le lait est la principale source de calcium, cette nourriture de sevrage doit être complétée par un apport en micro-éléments (vitamines, en particulier la vitamine A) et en minéraux, notamment le fer.
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Informer les mères : un enjeu crucial
Plusieurs enquêtes nationales algériennes portant sur la santé de la mère et l’enfant ont montré un net recul du pourcentage d’enfants allaités. Une étude menée à Constantine et ses environs a révélé des insuffisances au niveau des connaissances sur les bienfaits de l’allaitement maternel pour la mère et son enfant.
Caractéristiques maternelles et allaitement : une étude à Constantine
Une enquête transversale a été conduite auprès de 1024 mères et leurs nourrissons venus aux centres de protection maternelle et infantile pour le suivi vaccinal, durant le premier semestre 2012. Un questionnaire préétabli a permis de recueillir les données nécessaires à établir un score de niveau socio économique du ménage (bas, moyen et élevé). Les caractéristiques de la grossesse et de l’accouchement ont été relevées.
Les résultats ont montré que la moitié des mères interviewées avaient un âge inférieur à 30 ans et l’âge moyen était de 29,8 ±4,9 ans. L’allaitement est pratiqué davantage par les multipares (60 % vs 40 %). Le suivi de la grossesse n’est effectué que par 43 % de l’effectif interrogé et 78 % d’entre elles ont accouché par voie basse. À peine un tiers des mères questionnées reconnaissent les bienfaits de l’allaitement grâce à l’entourage et aux médias. le niveau d’instruction est faible pour la majorité des mères. À la naissance, la prévalence de l’AM est de 93,5 %. Cet effectif se voit diminué au cours du temps particulièrement chez les mères illettrées ou de niveau d’éducation primaire. À 3 mois, 47 % des nourrissons sont nourris exclusivement au sein et 21 % sont en allaitement mixte. À 6 mois seulement 28 % sont allaités exclusivement au sein et 33 % en allaitement mixte. La répartition selon les cinq niveaux d’instruction, ce sont les mères de niveau secondaire (38,1 %) et supérieur (14,3 %) qui allaitent plus longtemps. Les mères de niveau socio économique élevé pratiquent l’AM, suivies de celles de niveau moyen.
Le rôle des réseaux sociaux et du marketing
Actuellement les réseaux sociaux constituent l'une des sources d'information principales des mères sur l'allaitement maternel. Les réseaux sociaux et le marketing agressif des substituts de lait maternel jouent un rôle important dans la baisse des taux d'allaitement, créant des enjeux de santé publique en termes d'hygiène et de nutrition. Il est donc crucial de contrer ces influences par une information fiable et accessible sur les bienfaits de l'allaitement maternel.
Alimentation infantile et genre : une perspective sociologique
La préparation de l’alimentation de l’enfant est profondément ancrée dans les dynamiques de genre au sein des familles algériennes. Les femmes assument une responsabilité disproportionnée dans ce domaine, ce qui peut avoir des effets pervers sur leur santé et leur bien-être.
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La charge mentale et physique des mères
Les femmes, qu'elles exercent ou non une activité professionnelle, sont souvent les principales responsables de la planification, de l'achat et de la préparation des repas pour leurs enfants. Cette charge mentale et physique peut être source de stress et de fatigue, particulièrement pour les femmes qui travaillent à l'extérieur du foyer.
Nassima, âgée de 39 ans, travaille dans une entreprise éloignée de son domicile. Elle a deux enfants, âgés respectivement de 4 et 2 ans. Son mari est commerçant. Elle témoigne de la difficulté de concilier travail et obligations familiales : « Quand je rentre le soir du travail, je suis fatiguée et épuisée. Je suis dans l’incapacité de leur préparer le dîner. »
Même les femmes au foyer peuvent ressentir une pression importante pour assurer une alimentation saine et équilibrée à leurs enfants. Kheira, âgée de 41 ans, n’exerce aucune activité professionnelle. Elle a cinq enfants. Elle se souvient de ses difficultés lors de l’allaitement : « J’avais mal aux seins. »
Stratégies d'adaptation et compromis
Face à ces contraintes, les mères mettent en place des stratégies d'adaptation et font des compromis. Certaines optent pour des plats préparés rapidement ou achètent des aliments transformés, souvent riches en sucre et en lipides. D'autres comptent sur l'aide de leur famille, notamment de leur mère, pour la préparation des repas.
Samira, enseignante au lycée, a recours à des solutions rapides pour nourrir ses enfants : « Je fais le marché (elle pose la main sur son front). C’est fatigant. » Elle privilégie également les aliments stockés dans le réfrigérateur pour gagner du temps.
Inégalités de genre et émancipation des femmes
La répartition inégale des tâches domestiques et de la responsabilité de l'alimentation infantile reflète les inégalités de genre persistantes dans la société algérienne. L'émancipation des femmes passe par une remise en question de ces normes et par un partage plus équitable des responsabilités familiales.
Certaines femmes, conscientes de ces enjeux, cherchent à concilier leur rôle de mère avec leur désir d'autonomie et d'épanouissement personnel. Elles valorisent leur travail et leur autonomie financière comme des moyens de s'affirmer et de contribuer à la société.
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