Eugène Onéguine, opéra en trois actes de Piotr Ilitch Tchaïkovski, basé sur le roman en vers d'Alexandre Pouchkine, est une œuvre complexe qui pose des défis aux metteurs en scène. Cet article se propose d'analyser différentes interprétations de l'œuvre, en mettant notamment l'accent sur la mise en scène de Frederic Wake-Walker et en explorant les thèmes centraux de l'opéra, tels que l'amour impossible, les rendez-vous manqués et la critique de la société russe.
Un opéra intimiste et psychologique
Tchaïkovski lui-même reconnaissait le caractère peu dramatique d'Eugène Onéguine, le qualifiant d'opéra intimiste. L'action est mince, privilégiant la poésie et la psychologie des personnages plutôt qu'un récit théâtral conventionnel. Cela représente un véritable défi pour les metteurs en scène, qui doivent trouver des moyens de donner vie à l'œuvre et de la rendre accessible au public.
La mise en scène de Frederic Wake-Walker : Rêve, souvenir ou critique sociale ?
Comment interpréter la mise en scène de Frederic Wake-Walker ? Le metteur en scène nous propose-t-il de situer l'histoire dans l'imagination de Tatiana enfant, se forgeant un récit d'amour impossible ? Ou bien dans le souvenir cruel et cynique de Tatiana adulte, se remémorant sa jeunesse et ses regrets ?
La mise en scène de Wake-Walker est truffée d'éléments oniriques : Tatiana assise au centre de la scène, dos au public, la démarche étrange de Madame Larina et de Filipievna, la maison des Larine transformée en boîte de nuit éclairée au néon, la polonaise du troisième acte dansée avec des poupées. Cependant, ces indications ne doivent pas nous induire en erreur.
L'hypothèse d'une imagination infantile ou d'une rêverie anonyme semble peu probable, car ni une enfant ni une citadine lambda ne posséderaient les codes de la haute société, si présents dans le dernier acte et dans le discours de Grémine.
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Reste la possibilité d'un souvenir brouillé de Tatiana vieillissante. La femme aurait alors gardé une vision très négative de sa jeunesse, d'où la vision sombre et poussiéreuse de sa maison familiale vide, une envie de vengeance et, surtout, le remords de ne pas avoir vécu sa propre vie.
En marge de cette interprétation, le travail de Frederic Wake-Walker laisse transparaître un parti pris négatif sur la société russe qui entoure Tatiana, toile de fond de l'histoire d'Onéguine. Madame Larina se montre détachée de ses filles, les paysans semblent sombres et tristes, les participants au bal des Larine ont des comportements déjantés, leur boîte de nuit est minable, la maison de Grémine est tapissée de livres factices et les invités sont des pantins. Pour le metteur en scène, la société qui entoure les protagonistes semble privilégier le « paraître » à « l'être ».
Une distribution vocale et une direction musicale remarquables
Les artistes sur scène ont magnifiquement bien chanté et représenté leurs personnages, donnant un fort témoignage tant de leurs qualités individuelles que de la cohérence de l'ensemble. Bogdan Baciu a été un Onéguine veule à souhait au départ et passionné à la fin du conte. Ekaterina Morozova a peaufiné au maximum son travail dramatique. Sa voix, un peu légère pour le personnage adulte au troisième acte s'accordait bien avec celui de la jeune Tatiana des actes précédents et donc, lors de la scène de la lettre elle a offert un moment lyrique mémorable d'intensité et de vérité. Son attirance pour Onéguine, semblait réelle, et donc crédible. Le ténor arménien Liparit Avetisyan a bien profité des avantages offerts par le compositeur pour le rôle de Lenski. Il a chanté avec un beau legato, et fait ressortir les mélodies à la perfection. Marina Viotti a assumé avec tact et modestie le personnage d'Olga, à la fois vivace et effacé ; Margarita Nekrasova, a été une grande Filipievna, par sa voix et par son physique aussi. Doris Lamprecht a interprété une étonnante Madame Larina, joyeuse et juvénile. Désireuse de marier ses filles, elle fait au départ un très bon accueil à Lenski et à son ami, mais, surtout intéressée par sa propre vie de jouissance, elle abandonne vite leurs histoires. Seule la prestation de Mikhail Kazarov a déçu, malgré le bel instrument vocal de l'artiste. Bien que la basse russe ait chanté toutes les notes de la partition, il n'a pas réussi à trouver la mélodie de la chanson de Grémine.
L'orchestre, sous la direction de Marko Letonja, a été toute la soirée au service de l'histoire, de la scène et de chacun de ses interprètes, que ce fût lors des moments les plus connus et attendus (Tatiana, Grémine et Lenski) comme dans les brefs passages symphoniques, ou encore pendant les scènes d'ensemble avec les solistes et les chœurs.
Les rendez-vous manqués : le cœur de l'opéra
Eugène Onéguine est avant tout l'opéra des rendez-vous manqués avec l'amour : entre Tatiana amoureuse trop tôt d'Onéguine, et celui-ci, épris trop tard de la jeune femme ; entre Olga et Lenski, l'ami très proche d'Onéguine, qui meurt tragiquement en pleine période de fiançailles, des mains même de son meilleur ami. Reconnaissons d'emblée que Tchaïkovski a frappé fort : musique et chant atteignent des sommets tant au niveau de la partition musicale que celle concernant le chant, et tant pour les personnages principaux que les dits secondaires traités, eux aussi, avec la plus grande finesse et l'empathie la plus chaleureuse.
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D'autres mises en scène : Transpositions et fidélité à l'œuvre originale
Transposer cet opéra à toute époque et en tout lieu n'est pas le plus difficile, mais encore faut-il y réussir. Florent Siaud, metteur en scène doit ici tenir et gagner le pari de faire comprendre au public et démontrer comment la poésie de la vie quotidienne entre à l'opéra grâce à Tchaïkovski. Ou, peut-on se contenter de représenter Eugène Onéguine dans son XIXè siècle russe natal ?
La tentative de Florent Siaud est réussie. Sa production est éminemment picturale, séduisante d'un bout à l'autre, inspirée aussi bien par la création des lumières de Nicolas Descôteaux que par les décors de Romain Fabre et la série des costumes travaillés de Jean-Daniel Vuillermoz. On est dans la Russie des tsars. Rarement mise en scène aura été aussi lyrique, dans la profondeur et dans l'intimité. La limpidité du dispositif scénique en rajoute et on pense alors au titre de l'ouvrage : Scènes lyriques en sept tableaux. Astucieux les deux plans superposés facilitant les entrées-sorties durant les deux premiers actes ainsi que les plans sujets à l'utilisation des miroirs. Dans cette heureuse succession d'images, la tempête des cœurs peut s'orchestrer avec bonheur ce que réussit avec brio Patrick Lange.
La complexité des personnages : Onéguine, Tatiana, Lenski et les autres
Stéphane Degout est Eugène Onéguine. Exempt de tout air, il n'y a pas de réelle performance vocale. Tout doit passer et passe par la théâtralité du personnage. Mais, il y a le timbre adéquat, la solidité sans faille des aigus et les multiples couleurs d'une voix entendue jusqu'au dernier rang du Paradis lui permettant de cerner chacun des sentiments et tourments d'Onéguine. Son phrasé, sa diction du russe est exemplaire. Il passe de la morgue à la passion avec toute l'aisance forçant l'admiration. Il incarne à la perfection ce personnage cynique, silhouette de poète désabusé archétypique d'un romantisme noir cher au compositeur, qui refuse de s'avouer qu'il aime et réalise -trop tard- qu'il s'est égaré dans son égoïsme.
La fragilité, apparente, de Valentina Fedeneva s'accorde parfaitement à l'héroïne rêveuse et poétique, brûlante de passion, mais tourmentée, effarouchée par ses propres élans. Elle est remarquable de nuances, vocalement éblouissante, le timbre est beau, parfaitement homogène, le chant est toujours très soigné, la diction sans reproches, sachant refléter les tourments de cette jeune fille découvrant les souffrances de l'amour, et magnifiquement hautaine à la fin tout en avouant que l'amour est toujours là, mais la droiture vaincra.
Quant à Lenski, c'est un rôle court, avec peu à chanter mais musicalement d'une grande beauté. À n'en pas douter, le rôle préféré du compositeur. Il est interprété par Bror Magnus Todenes, ténor musical et raffiné aux aigus surprenants qui s'impose par sa conviction. Il est fou amoureux, ne l'oublions pas, et par ses capacités d'émotion, l'incarnation vraie et poétique. On s'en prend à regretter son entêtement !!! Son cœur a choisi. Ce n'est pas le bon choix. Des deux sœurs, ce n'était pas le bon numéro. Olga, impulsive et joueuse même, ne mesure pas ou mal l'ampleur que peut prendre alors sa provocation. On connaît la captivante nature vocale et théâtrale d'Eva Zaïcik. Dans le rôle d'Olga, elle est parfaite.
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Enfin, avec ses deux savoureux couplets vieille France, pastiches d'opéra-comique français comme Tchaïkovski excelle à les contrefaire, le traitement de l'épisodique et désuet monsieur Triquet est fort bien traité avec le ténor Carl Ghazarossian. Juliette Mars dans Madame Larina, Sophie Pondjiclis dans la niania, la Nourrice et Yuri Kissin dans les deux rôles de Capitaine et Zaretski participent à l'excellence du plateau.
Tchaïkovski et Pouchkine : Un écho personnel
En 1877, Tchaïkovski a 37 ans et il s'apprête à composer l'un de ses plus grands chefs-d'œuvre. Il a décidé de s'attaquer à « Eugène Onéguine » le roman en vers de Pouchkine et monument de la littérature russe. On a dit de l'héroïne qu'elle était, en quelque sorte, la « la Madame Bovary » de l'écrivain en raison notamment de leur attachement commun aux livres qui permet de s'évader de la petite vie ennuyeuse de province. Mais l'on peut également associer la jeune fille au compositeur par leur commune impossibilité d'un amour et un mariage qui les enferme dans un certain conformisme. Peu de temps avant la composition de la partition, Tchaïkovski a épousé Antonina Milukova afin de couper court aux ragots concernant son homosexualité. Cette Tatiana, dédaignée par Onéguine et qui réalise un mariage plus acceptable avec le Prince Grémine est-elle donc une sorte de double de Tchaïkovski ?
Des mises en scène variées : De Willy Decker à Ralph Fiennes
Les mises en scène d'Eugène Onéguine à l'Opéra de Paris se suivent (toutes les quinzaines d'années environ), et ne se ressemblent pas. Confier une mise en scène à un artiste dont ce n'est pas la spécialité n'est jamais sans risque. Ralph Fiennes justifie ses décors imprimés et ses arbres par l'attachement de la population russe à sa nature et à ses forêts. Certes ! Mais chez Pouchkine et chez Tchaïkovski, il y a un peu plus que du figuratif. Et ce ne sont pas les décors peinant à différencier les lieux, les tombés de rideaux comme au bon vieux temps, les costumes 1830, les ballets surannés et quelques allusions à la domination masculine dans l'ancienne Russie qui peuvent suffire à nous faire ressentir toute la passion de ces âmes qui se mettent parfois à nu. Deux moments clés, la scène de la lettre dans laquelle se démène au mieux la soprano et le duo final ne transmettent guère d'émotion.
L'importance de la direction musicale
Semyon Bychkov n'a pas démérité dans la montée en tension du drame qui nous a été servi. L'acte I est presque sage, plutôt chambriste, mais prend véritablement son envol lors de la scène de la lettre. Puis ce sera le moment de grâce de l'air de Lenski dans lequel l'interprète, Bogdan Volkov, fait un pas de deux triste en compagnie d'un orchestre avec lequel il semble avoir fusionné. Dans de tels moments, on apprécie d'avoir un chef qui joue d'une telle proximité avec la musique dont il est maître d'œuvre. Le duel, puis l'acte III garderont intacte cette montée en puissance sous le signe de la destruction d'une vie et de l'avenir désormais brouillé d'un homme qui a laissé filer le grand amour et a tué son ami.
L'interprétation de Lenski : Un moment d'émotion pure
S'il est un interprète qui a bouleversé le public, c'est Bogdan Volkov dans le rôle de Lenski. Le volume de voix n'est pas forcément imposant, mais la projection passe la rampe sans problème. Il impressionne déjà au premier acte par sa présence de scène hors du commun, par sa capacité à devenir immédiatement Lesnki, à porter une part de passion voire d'exaltation et, de fait, à annoncer le drame avant le drame. Chaque geste réalisé à l'économie, chaque inflexion de voix, joue juste. Puis ce sera la montée au sublime de son air du deuxième acte ou (en l'absence de mise en scène) il explore le tréfonds de son âme avec une voix d'une sensibilité extrême et des aigus piani, presque falsetto, à donner des frissons.
Des choix de mise en scène discutables
Dans le décor nu d'un plateau ouvert sur toute la largeur et la profondeur de scène, baigné de la lumière bleue et glaciale d'un matin d'hiver brouillardeux, Lenski attend Onéguine pour le duel qui signera sa mort. Certes, avec cet air, Tchaïkowski compose l'une de plus belles pages qu'un ténor puisse chanter, mais Edgaras Montvidas en dépasse la stricte technique du chant lyrique. Il sublime l'instant. La voix, parfois si douce puis s'amplifiant à l'extrême, reste d'une clarté d'émission extraordinaire. Un moment d'émotion comme on aime les vivre à l'opéra. Le ténor lituanien est le personnage. A un tel point de perfection théâtrale et vocale qu'il parait inconcevable d'imaginer un quelconque autre chanteur pour ce rôle.
A l'image de la soprano Maija Kovalevska (Tatiana) dont la jolie voix ne suffit pas à en faire l'héroïne de ce drame. Certes, elle exécute ce qu'on lui a dit de faire mais elle n'est pour autant pas le personnage. Dans la scène de la lettre, alors qu'elle livre ses sentiments à Onéguine, en transgressant les bonnes mœurs de la société, on la voit tranquillement assise à sa table s'appliquant à l'écriture alors qu'on l'attend exaltée, aveuglée, au bord de la folie, dévorée par le feu de l'émotion amoureuse. De son côté, le baryton Michael Nagy (Onéguine) n'est pas le dandy voulu par le livret. Malgré une voix au timbre affirmé, sa ligne de chant heurtée en fait un Onéguine peu élégant et sans charisme. Par contre, parmi les autres protagonistes, la mezzo russe Irina Shishkova (Olga) se montre très à l'aise dans un rôle qu'elle possède tant vocalement que théâtralement. Se mouvant avec grâce, la chaleur de sa fort belle voix fait merveille. On retrouve avec émotion le ténor argentin Raúl Giménez (Monsieur Triquet) dont la courte apparition laisse entrevoir le bel artiste qu'il est encore malgré l'inévitable usure des ans. Dans son air signifiant à Onéguine qu'il aime éperdument Tatiana, la basse Vitalij Kowaljow (Le prince Gremine) en possède toutes les notes. Cependant, il ne semble aucunement concerné par l'intensité du propos.
Un retour à la tradition ?
Pour ses débuts dans la mise en scène lyrique, Ralph Fiennes propose dans Eugène Onéguine un condensé de vision traditionnelle. L’acteur et réalisateur britannique s’est associé à Michaël Levine, l’un des fidèles comparses de Robert Carsen. Si on retrouve les feuilles d’automne, les chutes de neige et les troncs des décors qu’il avait créés pour la vision épurée de l’ouvrage de Tchaïkovski signée par le metteur en scène canadien, la symbolisation a laissé la place, sous les lumières placides d’Alessandro Carletti, au papier peint pixelisé - une forêt couleur sépia pour la campagne ou des façades rococo au palais de Grémine. Il n’est pas jusqu’aux costumes d’Annemarie Woods qui ne cèdent aux clichés amidonnés des films historiques hollywoodiens.
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