L'histoire de l'avortement est longue et complexe, marquée par la clandestinité, les dangers et la lutte acharnée des femmes pour le droit de disposer de leur corps. Avant la légalisation de l'interruption volontaire de grossesse (IVG), les femmes utilisaient divers moyens pour mettre fin à une grossesse non désirée, souvent au péril de leur vie. Parmi ces méthodes, l'utilisation d'aiguilles à tricoter est devenue un symbole poignant de cette époque sombre.
L'avortement avant la loi Veil : clandestinité et désespoir
Avant la loi Veil du 17 janvier 1975, qui dépénalise l'avortement en France, les femmes qui souhaitaient interrompre une grossesse étaient contraintes de recourir à des pratiques clandestines et dangereuses. "Faire revenir le sang", "défaire son fruit"… les femmes n'ont pas attendu la dépénalisation de l'avortement en 1975 pour chercher - et souvent trouver - des moyens de mettre un terme à des grossesses non désirées.
Automédication et recettes de fortune
Dès l'Antiquité, les femmes utilisaient des plantes aux propriétés abortives, telles que la myrrhe, le silphium, l'ergot de seigle, la camomille, la sabine, le gaïac, l'absinthe, l'armoise, l'achillée ou le safran, ingérées sous forme de tisanes ou de décoctions. "Toutes sortes de potions ont été inventées pour faire "revenir les règles" des jeunes filles", pointe Ghada Hatem, gynécologue et fondatrice de La Maison des femmes, à Saint-Denis (93). Les femmes n'ont jamais manqué d'idées à ce sujet, mijotant leurs propres recettes en détournant de leur usage des produits courants comme l'ail, le poivre, la cannelle, le café, la moutarde ou des médicaments.
Procédés mécaniques et "faiseuses d'anges"
Cette "cuisine douteuse et dangereuse" était souvent complétée par des procédés mécaniques tels que les lavements vaginaux, les saignées ou les traumatismes extra-génitaux (coups sur l'abdomen, sauts, tours en carrosse, etc.). On pensait aussi que la chaleur pouvait faire revenir les règles, via des bains de pieds, de siège ou des fumigations génitales. Quand cela ne suffisait pas, restait à agir directement sur l'utérus : touchers vaginaux ou coïts répétés et, surtout, insertions de toutes sortes d'objets.
C'est dans ce contexte désespéré que les "faiseuses d'anges" intervenaient. Ces femmes, souvent sans qualification médicale, pratiquaient des avortements clandestins, utilisant des méthodes rudimentaires et dangereuses. Parmi elles, les "tricoteuses", qui utilisaient des aiguilles à tricoter pour percer la poche des eaux ou ouvrir le col de l'utérus afin d'entraîner une fausse couche.
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Les aiguilles à tricoter : un symbole de souffrance
L'utilisation d'aiguilles à tricoter, mais aussi de baleines de parapluie, d'épingles à cheveux, de bigoudis, de scoubidous, de branches d'arbres, de tiges de persil, de fils de fer ou de morceaux de bois, était une pratique courante. En somme, tout ce qui tombe sous la main et est susceptible de s'enfoncer et de percer la poche des eaux pour ouvrir le col de l'utérus et entraîner l'infection qui déclencherait des contractions, des saignements et une fausse couche.
Ces interventions, réalisées dans des conditions d'hygiène déplorables, entraînaient souvent des complications graves, telles que des infections, des hémorragies, des perforations utérines, voire la mort. Clotilde Vautier, née en 1939, peintre et mère de deux petites filles, n'a pas eu cette chance. Tombée enceinte en pleine ascension professionnelle, elle décide de ne pas garder son enfant et, devant le refus des médecins de l'avorter, fait appel à une faiseuse d'anges. Elle meurt en mars 1968 d'une infection dont, pendant des décennies, même ses proches ne savent rien.
Inégalités sociales et exil
Pendant que les plus pauvres souffraient sur des tables de cuisine et que les moins chanceuses décédaient dans la honte, les plus riches parvenaient à se faire avorter à l'étranger, légalement : au Royaume-Uni, où l'Abortion Act s'applique dès 1967 (sauf en Irlande du Nord), ou aux Pays-Bas.
La lutte pour la légalisation de l'avortement
Face à cette situation dramatique, des mouvements féministes et des professionnels de santé se sont mobilisés pour réclamer la légalisation de l'avortement.
Les réseaux de solidarité
Dans un contexte juridique toujours répressif, des réseaux de solidarité se mettent en place, notamment au travers de mouvements féministes. Qu'ils aident les femmes à trouver des praticiens clandestins ou à partir avorter à l'étranger, ils ont compté énormément dans la conquête du droit à l'avortement. On peut citer en France le MLAC (Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception) qui organisa moult avortements sûrs et militants.
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Le Manifeste des 343 et les procès de Bobigny
Le 5 avril 1971, 343 femmes, parmi lesquelles de nombreuses célébrités, déclarent publiquement avoir eu recours illégalement à l'avortement dans un coming out féministe rédigé par Simone de Beauvoir et publié par le « Nouvel Obs ». Cet événement marque un tournant dans la lutte pour le droit à l'avortement.
En 1972, le procès de Bobigny, où une jeune fille est jugée pour avoir avorté après un viol, met en lumière les injustices et les absurdités de la loi en vigueur. Gisèle Halimi, l'avocate de la jeune fille, transforme le procès en tribune politique pour la légalisation de l'avortement.
La loi Veil : une avancée historique
Le 26 novembre 1974, Simone Veil, ministre de la Santé, présente à l'Assemblée nationale un projet de loi visant à dépénaliser l'avortement. Les débats sont houleux, mais la loi est finalement votée et promulguée le 17 janvier 1975, autorisant l'IVG pour une période de cinq ans. Elle sera rendue définitive par la loi du 31 décembre 1979.
L'IVG aujourd'hui : un droit fragile
Depuis la loi Veil, l'accès à l'IVG s'est progressivement amélioré en France, avec notamment le remboursement par la Sécurité sociale en 1982, la création du délit d'entrave à l'avortement en 1993, l'allongement du délai légal de recours à l'IVG à 14 semaines en 2022, et enfin l'inscription de la liberté de recourir à l'IVG dans la Constitution en 2024.
Cependant, le droit à l'IVG reste fragile et menacé dans de nombreux pays, comme aux États-Unis ou en Pologne. C'est pourquoi il est essentiel de rester vigilant et de continuer à défendre ce droit fondamental pour les femmes.
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Le cintre : un symbole universel
Le cintre, tout comme l'aiguille à tricoter, est devenu un symbole universel de la lutte pour le droit à l'avortement. Il rappelle les méthodes dangereuses et les souffrances endurées par les femmes avant la légalisation de l'IVG. En brandissant un cintre, les manifestantes et manifestants affirment leur détermination à ne jamais revenir en arrière et à garantir l'accès à l'IVG pour toutes les femmes, partout dans le monde.
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