Introduction
Adolphe Pinard (1844-1934), médecin obstétricien et homme politique français, est une figure marquante de l'histoire de la puériculture en France. Promoteur de cette discipline, qu'il définit comme « la science ayant pour but la recherche des connaissances relatives à la reproduction, à la conservation et à l’amélioration de l’espèce », Pinard est considéré comme l'un des précurseurs de l'eugénisme dans le pays. Cet article se propose d'examiner les liens entre la puériculture d'Adolphe Pinard et le solidarisme théorisé par Léon Bourgeois, en explorant comment Pinard a tenté de concilier l'eugénisme avec les impératifs de justice sociale. Il s'agira de comprendre comment, dans une tentative de constitution d’une forme d’eugénisme pensée comme progressiste et humaniste, Pinard noue l’eugénisme qu’il développe avec les impératifs de justice sociale promus par ce dernier.
Adolphe Pinard : Pionnier de la Puériculture et Figure Influente
La recherche sur l’eugénisme en France renseigne abondamment sur l’importance de la figure d’Adolphe Pinard. Contrairement à d’autres pionniers de l’eugénisme en France, Pinard dispose d’une assise institutionnelle qui lui permet de développer et propager le contenu de cette nouvelle science. Maire de sa commune natale, puis député radical de 1919 à 1928, il utilise la tribune que lui confère la présidence d’âge à partir de 1924 pour promouvoir la puériculture lors des discours d’ouverture des sessions parlementaires et tente de transformer ses idées en lois par le dépôt de propositions législatives en 1920 et en 1926, qui ne sont toutefois pas débattues. La définition et le champ assignés à cette discipline portent la recherche et son domaine d’action sur la sélection du conjoint, la sexualité, les comportements des membres du couple, notamment ceux de la femme ou mère, ainsi que sur l’éducation des enfants, dans une théorie sociale cohérente construite et martelée pendant une quarantaine d’années par son artisan qui revendique le titre de puériculteur.
Si la littérature scientifique est féconde sur la position de Pinard et sur sa centralité dans la reconfiguration de la gynécologie-obstétrique, dans de nombreuses associations ou organisations publiques hygiénistes et populationnistes, ainsi que sa proximité avec des personnalités politiques comme Paul Strauss, force est de constater que peu de travaux concentrent leurs recherches sur les liens entre l’eugénisme théorisé par Pinard et les pensées politiques et économiques élaborées à la même époque.
Le Solidarisme de Léon Bourgeois : Un Contexte Idéologique
Le solidarisme est une doctrine philosophique, juridique, économique et sociale qui émerge à la fin du XIXe siècle sous la plume de divers penseurs, dont Alfred Fouillée, Charles Gide ou encore Émile Durkheim. Dans son versant socio-économique, le solidarisme repose sur la volonté d’améliorer les conditions de vie du plus grand nombre par le biais de l’intervention de l’État pour mener à bien des réformes sociales et éducatives, le tout au sein du système capitaliste. Léon Bourgeois (1851-1925) est considéré comme l’auteur le plus influent de ce courant. Juriste et homme politique, il est président d’honneur de la première réunion de la Société française d’eugénique tenue le 22 décembre 1912 alors qu’il est ministre du Travail et de la Prévoyance sociale.
Bourgeois a « l’audace » en 1913 de demander au médecin de prononcer une communication sur le « problème moral le plus profond peut-être de notre temps », à savoir le « respect de l’espèce, [le] respect des trésors que contient l’individu et qu’il doit transmettre intacts et agrandis ». Après le discours de l’obstétricien sur son sujet de prédilection, Bourgeois affirme, en s’adressant à Pinard, que, « conduits par votre science éclairée, par votre éloquence, soyez en [sic] certains, nous ne nous laisserons pas séparer de vous ».
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L'Eugénisme Solidariste de Pinard : Une Tentative de Synthèse
L’hypothèse de cette étude est que, contrairement à d’autres eugénistes français dont les approches racialistes et les recommandations de stérilisation d’une partie de la population « heurtent les convictions solidaristes d’un Léon Bourgeois », le puériculteur tente de faire de son eugénisme une composante essentielle d’une solidarité universelle. Cette inscription se comprend comme le choix du puériculteur de proposer une forme d’eugénisme, pensée comme progressiste et humaniste, tendant, d’une part, à l’amélioration des conditions matérielles d’existence de l’humanité et étant, d’autre part, soumise au respect de droits fondamentaux reconnus à tous les individus.
Pour tester cette hypothèse, il est d’abord nécessaire de comparer les structures théoriques du solidarisme et de la puériculture qui basent leur scientificité sur les sciences du vivant alors en plein épanouissement. Cette première partie montre le paradigme commun qui anime les deux théories dont l’origine, comme pour d’autres auteurs français, se situe davantage du côté du néo-lamarckisme que du darwinisme. Un deuxième temps examine l’entremêlement de la puériculture et du solidarisme ainsi que la redéfinition notionnelle qu’opère l’obstétricien. Un dernier point est consacré aux leviers économiques pensés par Pinard pour répondre aux dangers qui guettent la France, à savoir la dépopulation et la dégénérescence.
Le Néo-Lamarckisme : Un Fondement Scientifique Commun
Le solidarisme et la puériculture revendiquent tous deux une base scientifique. Ils puisent cette essence dans les sciences naturelles et se proposent d’en être, respectivement, une application politico-sociale et une application eugéniste. Cependant, cette essence connaît à l’époque de l’élaboration, chronologiquement proche, du solidarisme et de la puériculture des interprétations concurrentes.
Le développement de l’eugénisme à la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle est parallèle à celui des travaux, encore balbutiants, sur l’hérédité. En France, deux camps s’opposent plus ou moins frontalement : les weismanniens et les néo-lamarckiens. Les premiers sont accusés par les seconds de réduire les causes d’apparition, de manifestation et de transmission des tares à la seule transmission héréditaire, condamnant les individus au déterminisme biologique. Les seconds, qui nous intéressent davantage, défendent l’effet transformateur de l’environnement sur l’organisme. À partir d’une actualisation des thèses transformistes de Lamarck, qui pensait l’acquisition par l’individu de modifications qui peuvent parfois être transmises de manière héréditaire, des penseurs réfléchissent aux moyens de transformer positivement l’individu ou d’empêcher sa dégénérescence par l’effet de l’environnement. La modification du milieu permettrait alors d’orienter les traits physiologiques de l’humain potentiellement transmissibles héréditairement. Si le puériculteur ne participe pas aux discussions sur la validité des différentes théories en biologie, il adopte une réflexion néo-lamarckienne dominante en France. Il reconnaît l’existence de ces débats qui font toutefois ressortir « ce fait capital, vérifié chaque jour, du reste, aussi incontesté qu’incontestable, à savoir : l’influence dominante des procréateurs, c’est-à-dire la transmission des parents aux enfants de leurs qualités physiques, psychologiques et morales, physiologiques et pathologiques ». Ces différentes perspectives se retrouvent dans les diverses théories eugénistes.
Ces approches dépassent toutefois les cercles de la médecine et de l’eugénisme. Léon Bourgeois, extérieur à ces débats du fait de sa formation de juriste, essaie d’apporter une valeur scientifique à sa nouvelle doctrine. Il apporte au radicalisme une épaisseur idéologique lorsqu’il publie, en 1896, Solidarité. L’objectif de Bourgeois est de démarquer le radicalisme à la fois du libéralisme et du socialisme par la conciliation des notions a priori contradictoires de justice et de liberté. Pour Bourgeois, l’être humain « n’est plus une fin pour lui et pour le monde : il est à la fois une fin et un moyen. Il est une unité, et il est la partie d’un tout ». L’individu est donc toujours dans un rapport au collectif qui le lie au destin de la communauté. Il est ainsi « soumis à des rapports de dépendance réciproque ».
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Bourgeois s’oppose à ce qu’il considère être le libéralisme et au social-darwinisme : « La thèse d’indifférence des économistes n’est, au fond, que la justification des excès de la force ; dans la libre lutte pour l’existence, le fort détruit le faible : c’est le spectacle que nous offre l’indifférente nature ». La référence à la nature et aux travaux en biologie évolutionniste, par l’utilisation de la formule « lutte pour l’existence », permet à Bourgeois de se distancier de la doctrine du laissez-faire tout en rejetant la stricte transposition d’une loi naturelle aux sociétés humaines.
La Maternité Adolphe Pinard : Un Héritage Architectural et Social
L’ancienne maternité Adolphe Pinard représente un des bâtiments les plus emblématiques de Saint-Vincent-de-Paul. À partir de 1930, la vocation sociale originelle de l’hospice cède la place à une orientation plus spécifiquement hospitalière. D’importantes constructions sont lancées pour héberger des disciplines médicales de plus en plus spécialisées et leurs équipements. Première de ces nouvelles constructions, une grande maternité est réalisée à partir de 1930. Elle reçoit le nom d’Adolphe Pinard (1844-1934), obstétricien et député de la République entre 1919 et 1928, père de la puériculture française. Pinard est notamment un fervent partisan de l'allaitement au sein. Il affirme que « le lait de la mère appartient à l'enfant » et condamne l'usage de la tétine. La paternité de la première école de puériculture de France lui est également reconnue. La maternité qui porte son nom est dessinée par l’architecte Félix Debat (1867-1938). Elle se composait de trois ailes disposées autour d’une cour centrale, dotées de planchers de béton armé et habillées de briques jaunes apparentes. À sa création, largement commentée par la presse spécialisée, la maternité incarne l’entrée de l’hospice dans sa nouvelle phase d’évolution.
Au terme de 85 ans d’activité, la maternité Pinard ferme ses portes fin 2011, suite à l'ouverture du nouveau « Pôle périnatal Port Royal », qui fusionne les activités des trois centres de maternité-périnatalogie de Saint-Vincent-de-Paul, Baudelocque et Port-Royal. L’histoire de ce bâtiment ne s’arrête pas là pour autant.
Un second homme, élève du Pr Hergott, le professeur Albert Frunhinsholz, reprend et supervise le chantier de la future maternité. Ayant observé le fonctionnement des maternités dans plusieurs pays d’Europe, il modèle un projet qui « prône, dès ses débuts, une prise en charge à la fois médicale et sociale de la mère et de l’enfant », explique une plaquette très bien documentée éditée par le CHRU à l’occasion des 90 ans de la maternité Adolphe-Pinard. La maternité de Nancy réunit ainsi « valeur morale, valeur sociale, valeur hospitalière et valeur didactique et éducative ». Le Pr Frunhinsholz met en place l’aide sociale aux mères pauvres et fonde une maison maternelle.
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