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Associations de soutien à l'allaitement maternel en France : Entre aide aux mères et reproduction des normes sociales

Introduction

Depuis le milieu des années 1970, diverses associations de mères se sont constituées en France pour soutenir les femmes souhaitant allaiter leur enfant, notamment au moyen de groupes d’entraide. Ces associations se démarquent d’une approche purement médicale de l’allaitement, par une meilleure prise en considération de l’expérience subjective des femmes et des difficultés qu’elles sont susceptibles de rencontrer. Cet article se propose d'examiner de plus près le recrutement social et le travail qu’accomplissent ces associations.

L'essor des associations de soutien à l'allaitement maternel

À partir du milieu des années 1970, diverses associations de mères se sont constituées en France pour soutenir les femmes souhaitant allaiter leur enfant, notamment au moyen de groupes d’entraide. Peu étudiées en France, les associations de soutien à l’allaitement maternel ont fait l’objet de recherches approfondies aux États‑Unis, où elles ont connu un développement plus précoce et plus important. La Leche League, une association d’origine américaine implantée en France depuis le milieu des années 1970, est l'une des plus importantes.

Une approche centrée sur l'expérience des mères

À travers une analyse du recrutement social de certaines de ces associations et du travail qu’elles accomplissent auprès des mères ou futures mères, cet article montre que ces associations se démarquent d’une approche purement médicale de l’allaitement, par une meilleure prise en considération de l’expérience subjective des femmes et des difficultés qu’elles sont susceptibles de rencontrer. Animant des groupes d’entraide entre mères, elles présentent des formes organisationnelles similaires à celles des associations étudiées par Verta Taylor. Comme ces dernières, elles ne minimisent pas les difficultés que peuvent rencontrer les mères de nourrissons ou de jeunes enfants et constituent des lieux où ces difficultés peuvent être exposées et discutées.

Des associations qui ne remettent pas en question l'ordre patriarcal

Néanmoins, elles n’incitent pas les mères à prendre conscience de l’ordre patriarcal et à le contester, tant dans la sphère domestique que sur les lieux de travail. En cela, malgré certains points communs, les groupes de mères que nous avons observés diffèrent fortement des groupes de self‑help féministes radicaux des années 1960‑1970. Elles considèrent que l’élevage des enfants doit être assuré principalement par les femmes et ne remettent pas en cause, sinon à la marge, la répartition du travail domestique au sein des couples hétérosexuels. En outre, les discussions au sein des groupes incitent plutôt les participantes à composer avec les contraintes spécifiques qu’exerce le monde du travail sur les femmes, plutôt qu’à les contester.

Le recrutement social : un public de classes moyennes et supérieures

Nous montrerons que même si les associations de soutien à l’allaitement maternel s’efforcent parfois d’attirer des mères des classes populaires, elles s’adressent principalement aux mères des classes moyennes et supérieures, et se caractérisent par des modes de fonctionnement et des conceptions en matière de soins aux enfants très ajustés aux attentes de ces dernières. Par exemple, Linda Blum (1999) montre que La Leche League américaine valorise une conception de la maternité propre aux classes moyennes blanches en ascension sociale, conduisant à disqualifier les femmes - principalement issues des classes populaires et/ou de populations racialisées - ne se conformant pas à cette norme.

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La norme sociale de l'allaitement maternel : une injonction de plus en plus forte

La norme sociale de l’allaitement maternel est devenue plus contraignante depuis les années 2000, et son contenu a évolué : se référant aux recommandations de l’OMS, les autorités sanitaires françaises incitent non seulement les femmes à allaiter leur enfant à la naissance, mais aussi à allaiter de manière plus exclusive et sur une plus longue durée. Une telle norme peut être source de difficultés chez les mères, et plus particulièrement parmi les mères les plus diplômées, plus disposées à en reconnaître le bien‑fondé tout en étant aussi plus nombreuses à reprendre le travail à l’issue de leur congé maternité.

L'allaitement maternel : une priorité de santé publique

L’augmentation du taux d’initiation et de la durée moyenne de l’allaitement maternel sont érigées en priorités de santé publique par le ministère de la Santé à partir de 2001, dans le cadre du Programme national nutrition‑santé (PNNS), un plan de cinq ans visant à prévenir l’obésité et les maladies liées à l’alimentation et à la sédentarité. Partant du constat que les Françaises allaitent moins souvent et moins longtemps que les femmes des autres pays européens, les responsables du PNNS estiment nécessaire de combler ce retard. Cet objectif est réaffirmé par le PNNS 2 (2006‑2010) et le PNNS 3 (2011‑2015), qui soulignent la nécessité non seulement d’encourager davantage de femmes à allaiter, mais également d’inciter davantage de femmes à allaiter de manière exclusive, c’est‑à‑dire à ne pas donner à leur nouveau‑né d’aliment autre que le lait maternel. Le Programme national nutrition‑santé (PNNS) recommande un allaitement maternel exclusif pendant six mois révolus (l’allaitement peut être poursuivi ensuite, avec des aliments complémentaires, jusqu’à deux ans voire davantage).

La promotion de l'allaitement maternel par les pouvoirs publics

À partir du début des années 2000, l’allaitement fait même l’objet d’une attention plus marquée de la part des pouvoirs publics, les mères étant incitées à allaiter et, surtout, à allaiter plus exclusivement et plus longtemps. Ces prises de position s’accompagnent également d’un accroissement du nombre de mères qui allaitent leur enfant à la naissance. Cette norme demeure toutefois très inégalement suivie. Le gouvernement français reprend à son compte, tout en les assouplissant légèrement, les préconisations de l’OMS, qui a adopté en 2002 une « stratégie mondiale pour l’alimentation du nourrisson et du jeune enfant » (OMS, 2003)6. Dans les documents d’orientation du PNNS, l’insuffisance du nombre de femmes qui allaitent - et notamment du nombre de femmes qui allaitent au‑delà de quelques semaines - est expliquée avant tout par un manque de connaissances concernant l’allaitement, tant parmi les parents que parmi les professionnels de santé. Cela conduit les responsables du PNNS à préconiser des mesures visant principalement à mieux sensibiliser les soignants sur l’accompagnement des femmes allaitant ou souhaitant allaiter leurs enfants et à mieux informer les parents ou futurs parents sur les bienfaits de l’allaitement. Ces préconisations se traduisent par l’élaboration de recommandations à destination des soignants et des parents.

La supériorité de l'allaitement maternel : un discours dominant

L’ensemble de ces documents défend la supériorité de l’allaitement maternel sur tout autre mode d’alimentation des nourrissons. Bien que le recours aux laits infantiles soit présenté comme une alternative à l’allaitement maternel et que les auteurs de ces recommandations rappellent toujours que « la décision d’allaiter puis de poursuivre l’allaitement appartient à chaque femme, à chaque couple, et [que] tous les choix sont respectables » (INPES, 2005), ces deux options ne sont jamais présentées de manière symétrique7. Tout d’abord, lorsque ces guides abordent la question de l’alimentation, ils le font toujours en commençant par l’allaitement, qui apparaît de ce fait comme la manière la plus évidente d’alimenter les nourrissons. Cette dissymétrie est par exemple manifeste dans le livre J’élève mon enfant de Laurence Pernoud, l’un des guides parentaux les plus diffusés en France. La première page du chapitre consacré à l’alimentation comporte une grande photographie d’un bébé au sein. Vaut‑il mieux allaiter son enfant ou lui donner le biberon ? Dans ce livre, nous avons toujours été pour l’allaitement maternel, nous l’avons défendu avec conviction, mais souvent avec difficultés, car pendant longtemps les opposants ont été plus nombreux que les partisans. Aujourd’hui, la tendance s’est inversée. Tant mieux. Mais il y a des mères qui ne veulent ou ne peuvent allaiter. Et certaines n’ont pas encore pris leur décision : la présence du bébé, ou l’ambiance de la maternité où d’autres mères allaitent, peuvent modifier leur choix. Sein ou biberon ? Dans cet extrait, il apparaît très clairement que si l’auteur admet qu’il revient aux mères de choisir la manière dont elles vont nourrir leur enfant, l’allaitement est considéré comme la norme et toute autre mode d’alimentation comme une déviation par rapport à cette norme (« Mais il y a des mères… »). Cette dissymétrie dans la présentation de l’allaitement au sein ou au biberon se retrouve également dans l’emploi de certains arguments.

L'évolution de l'allaitement maternel en France

La part des femmes qui allaitent au sein leur enfant à la naissance a très fortement augmenté en France depuis le début des années 1970 : alors qu’en 1972, seules 36,5 % des femmes allaitent leur enfant (exclusivement ou non) à la sortie de la maternité, elles étaient 68,7 % à le faire en 201012. Les données existantes suggèrent que cette évolution peut être décomposée en trois moments clés : une hausse rapide du taux d’initiation à l’allaitement maternel dans les années 1970, suivi…

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