L'histoire du sacrifice d'Abraham est un récit fondamental partagé par les traditions juives, chrétiennes et musulmanes. Cependant, l'identité du fils qu'Abraham était prêt à sacrifier à Dieu diffère selon les traditions, ce qui donne lieu à des interprétations variées et à une riche discussion théologique. Cet article explore les différentes perspectives sur cette histoire complexe et sa signification profonde.
Le récit biblique : Isaac, l'enfant de la promesse
Dans le livre de la Genèse, Dieu met Abraham à l'épreuve en lui demandant de sacrifier son fils unique, Isaac, sur une montagne. Abraham, obéissant à Dieu, se prépare à accomplir le sacrifice. Au moment où il s'apprête à immoler Isaac, un ange intervient et l'arrête, lui disant que Dieu a vu sa foi. Un bélier est alors offert en sacrifice à la place d'Isaac.
Le nom Isaac, en hébreu, signifie « j’ai bien ri », en référence au rire de Sarah, sa mère, à l’annonce de sa naissance alors qu’elle était déjà très avancée en âge. Auparavant, Sarah avait envoyé son mari vers Agar, une servante égyptienne, afin d’assurer leur descendance, et Ismaël était né, aujourd’hui considéré comme l’ancêtre des musulmans. Mais l’épisode des trois « hommes-anges » venus annoncer à Abraham la réalisation de la promesse de Dieu, celle d’avoir une descendance nombreuse (avec Sarah !), avait été suivi de la naissance d’Isaac.
Traditionnellement, on explique cet épisode par la volonté de Dieu de tester Abraham, de tester sa foi. On parle de la tentation d’Abraham. Dieu éprouve Abraham et lui demande ce qu’il a de plus précieux pour voir s’il est prêt à tout pour lui obéir. Et Abraham est prêt à sacrifier pour Dieu ce qu’il aime le plus au monde : son fils.
La perspective islamique : Ismaël, l'ancêtre des Arabes
Dans le Coran, l'histoire du sacrifice d'Abraham est également présente, mais le nom du fils n'est pas explicitement mentionné. La tradition islamique identifie généralement ce fils comme étant Ismaël, l'ancêtre des Arabes. Le Coran rapporte qu’Abraham eut une vision nocturne au cours de laquelle il se vit immolant son fils : « quand ce dernier parvint à l’âge actif, il [Abraham] lui dit : “Mon enfant je me suis vu en rêve t’égorger. Examine quel parti prendre ». Le Coran présente un fils totalement soumis à la volonté de Dieu : « Père, faites ce dont vous avez reçu commandement. Vous me trouverez, si Dieu veut, patient entre tous. Ayant ainsi tous deux manifesté leur soumission, il le jeta à terre sur la tempe ». Dieu alors, pour récompenser Abraham et son fils de leur profonde foi et de leur soumission, remplaça le fils par un bélier : « alors Nous l’appelâmes : Abraham ! Tu as avéré la vision. Ainsi les bel-agissants Nous rétribuons. Ce n’était là qu’épreuve d’élucidation.
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L'Aïd al-Adha, la fête du sacrifice, est une commémoration importante dans l'islam qui rappelle cet événement. Les musulmans du monde entier sacrifient un animal, généralement un mouton, en souvenir de la soumission d'Abraham à Dieu.
Interprétations et significations
L'histoire du sacrifice d'Abraham est riche en significations et a donné lieu à de nombreuses interprétations au fil des siècles.
L'épreuve de la foi
Une interprétation courante est que cette histoire représente l'épreuve ultime de la foi. Dieu demande à Abraham de sacrifier ce qu'il a de plus précieux, son fils, pour tester sa loyauté et sa confiance en Lui. Abraham, par son obéissance, démontre sa foi inébranlable en Dieu.
L'abolition du sacrifice humain
Une autre interprétation est que cette histoire marque la fin des sacrifices humains. À l'époque d'Abraham, on pratiquait le sacrifice des enfants, notamment des garçons premiers-nés. Il ne s’agissait donc pas forcément d’une demande curieuse de la part de Dieu, puisque cela était répandu en Canaan en l’honneur du dieu Moloch (cf Lévitique 18:21). Dieu, en arrêtant Abraham, montre qu'il ne désire pas de sacrifices humains, mais plutôt une obéissance et une foi sincères. Dieu demande à Abraham de lui consacrer un fils vivant : il casse les traditions et les codes de l’époque ! Et il demande à Abraham de modifier sa manière de croire : les sacrifices humains sont abolis.
La soumission à la volonté divine
L'histoire du sacrifice d'Abraham souligne également l'importance de la soumission à la volonté divine. Abraham, même s'il ne comprend pas la demande de Dieu, est prêt à obéir sans hésitation. Cette soumission est considérée comme un exemple de piété et de dévotion.
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L'amour et le sacrifice
L'histoire du sacrifice d'Abraham met en évidence la tension entre l'amour paternel et le devoir envers Dieu. Abraham aime son fils, mais il est prêt à le sacrifier par amour pour Dieu. Cette tension illustre la complexité des relations humaines et la nécessité de trouver un équilibre entre nos affections personnelles et nos obligations spirituelles.
Une lecture juive particulière
Une certaine tradition juive dit que l’épreuve n’est pas faite pour apprendre quelque chose à Dieu, mais pour faire découvrir à l’homme une vérité sur lui-même qu’il ignorait. Ici, Abraham a eu besoin de comprendre quelque chose pour progresser ! Car il était enfermé dans une certaine tradition, à l’image de l’âne qu’il a sanglé (l’âne représentant la nature physique de l’être), comme si la nature terrestre d’Abraham était ficelée ! De même, il charge Isaac d’un fardeau bien lourd et écrasant, celui du bois de l’holocauste, représentant peut-être toutes les règles, les contraintes, les idéaux trop élevés que nous nous imposons et que nous imposons parfois aux autres, jusqu’à les paralyser ou les immobiliser (dans la tradition juive, ce récit est d’ailleurs appelé « la ligature d’Isaac »). Abraham s’obligeait même au mensonge en promettant aux serviteurs qu’il reviendrait avec Isaac, alors qu’il n’en croyait rien !
C’est avec Isaac qu’Abraham ira donc offrir le bon sacrifice à Dieu : ainsi, le but n’est pas de renoncer à vivre, mais d’avancer en harmonie avec les différentes dimensions de son existence et ainsi de servir Dieu, avec toutes les composantes qui entourent notre vie, vivre d’une certaine manière. Parfois, on peut mal comprendre ou interpréter la volonté de Dieu, mais Abraham a accepté de se lever de bon matin et de partir, et de se laisser bousculer par Dieu. Il n’est pas resté sur place, il est « monté », il a marché, et il a compris, grâce à Dieu, qu’il ne fallait pas tuer son fils en s’enfermant dans un intégrisme dévastateur !
Divergences et points communs entre les récits biblique et coranique
Bien que les récits biblique et coranique partagent des éléments communs, ils présentent également des différences significatives.
L'identité du fils
La principale divergence réside dans l'identité du fils qu'Abraham était prêt à sacrifier. La Bible identifie ce fils comme étant Isaac, tandis que la tradition islamique le considère comme Ismaël.
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Le contexte
Les récits diffèrent également quant au contexte dans lequel se déroule l'épreuve du sacrifice. Selon la Bible, celle-ci se déroule après qu’Abraham a « renvoyé » Agar, la servante égyptienne et son fils Ismaël dans le désert de Paran. De son côté, le récit du Coran rapporte que les événements du sacrifice se déroulent après les confrontations entre Abraham et son peuple et notamment après que ce dernier a voulu le jeter dans une fosse de feu pour en finir.
Le dialogue
Le Coran rapporte un dialogue entre Abraham et le fils magnanime dont le nom n’est toujours pas mentionné : « Quand celui-ci fut en âge de l’accompagner, il[4] dit : «Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler. Vois donc ce que tu en penses». Il[5] dit : «Ô mon cher père, fais ce qui t’es commandé : tu me trouveras, s’il plaît à Dieu, du nombre des endurants». Puis quand tous deux se furent soumis et qu’il l’eut couché sur le front, voilà que Nous l’appelâmes «Abraham ! Tu viens de confirmer[6] le songe. Ce dialogue ouvre un sens qu’on ne trouve pas dans le récit biblique, à savoir que le fils magnanime sait que le songe de son père est un commandement divin à l’immoler et il dit oui. Il accepte dans son cœur de subir l’immolation dignement avec l’aide de Dieu. Dans le récit biblique, le fils concerné, Isaac, n’est actif que dans la préparation du feu et du bois.
Les récompenses
Deux divergences significatives apparaissent entre les récits de la Bible et du Coran sur la suite que Dieu accorde à l’exemplarité de l’attitude d’Abraham devant cette épreuve. En effet, là où la Bible parle de grande postérité pour Abraham et de sa fonction singulière dans l’histoire du salut de l’humanité, ce que le Coran confirme, celui-ci ajoute l’annonce de la naissance d’un enfant nommé Isaac. Cette annonce est un indice parmi les plus décisifs qui établissent que c’est bien, à la lumière du Coran, Ismaël, le premier né d’Abraham qui a été le fils concerné par l’épreuve du sacrifice.
Points communs
Malgré ces divergences, les deux récits partagent des éléments fondamentaux. Ils mettent tous deux en évidence la foi inébranlable d'Abraham, sa soumission à la volonté divine et l'abolition du sacrifice humain.
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