L'avortement aux États-Unis incarne une lutte emblématique et persistante au sein du paysage social et politique américain. Au fil des décennies, cette question a engendré des affrontements idéologiques, légaux et moraux profonds, reflétant les divisions au sein de la société.
Contexte Historique et Juridique
À la création des États-Unis en tant que nation en 1776, l'avortement n'était pas une pratique aussi controversée. Il était pratiqué discrètement, mais assez régulièrement par ceux que les médecins considéraient comme des non-professionnels : les homéopathes et les sages-femmes. Cependant, les médecins vont chercher à asseoir leur autorité face à leurs concurrents en instrumentalisant l’avortement. Ils vont donc faire naître le mouvement d’opposition publique et politique à l’IVG, propageant des idées selon lesquelles l’avortement est une pratique dangereuse pour la femme, et qui plus est immorale. Par ailleurs, c’est une période pendant laquelle les femmes commencent à s’émanciper et à vouloir moins d’enfants. Contrôler le corps des femmes par l’interdiction de l’avortement deviendra donc un nouveau moyen de domination. Dans la sphère politique, l'avortement va alors devenir un sujet clef non seulement pour le corps médical, mais aussi politique et religieux. Il est perçu comme un délit, sachant que la vocation de la femme est avant tout d’être une mère. Le lobbying des médecins porte ses fruits, puisque la plupart des États américains vont lentement adopter des lois anti-avortement.
Les Années 1960 : Crises Sanitaires et Émergence du Débat
La fin des années 1960 marque un tournant. L’avortement ne disparaît pas pour autant. De nombreuses femmes ont eu recours à des avortements illégaux, dangereux, douloureux, voire mortels. A cela s’ajoutent deux crises sanitaires majeures, qui commencent à remettre l’avortement au coeur du débat :
- Le cas de la thalidomide : Ce médicament, censé traiter les nausées matinales, l’anxiété et l’insomnie des femmes enceintes, a connu un lourd scandale. Environ 10 000 bébés nés dont la mère avait pris de la thalidomide souffraient de graves malformations physiques. Le scandale a principalement été rendu public par l’actrice Sherri Finkbine qui avait pris le médicament par inadvertance pendant sa grossesse et qui a dû se rendre en Suède pour avorter, ce qui lui a valu des menaces de mort ainsi que la perte de son emploi.
- L’épidémie de rubéole : De nombreuses femmes enceintes ayant contracté la maladie ont fait des fausses couches ou ont perdu leurs nouveaux-nés après accouchement. Quelque 20 000 nourrissons sont également nés avec des malformations, des anatomies atypiques, des déficiences intellectuelles, des problèmes cardiaques ou encore de la surdité.
Ces crises sanitaires ont réellement participé à la “dédiabolisation” de l’avortement auprès de l’opinion publique.
Roe v. Wade (1973) : Une Décision Historique
En 1966, au Texas, État très conservateur du Sud des États-Unis, Norma McCorvey (22 ans) souhaite avorter. Or, le gouvernement texan n’autorise que les “avortements thérapeutiques” c’est-à-dire quand la grossesse met en danger la vie de la mère, ce qui n’est pas le cas de Norma. Elle décide alors de faire appel à des avocates qui contesteront la constitutionnalité de cette loi.
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Norma, qui a depuis accouché et choisi de faire adopter l’enfant, souhaite rester anonyme, et est donc identifiée sous le pseudonyme de Jane Roe. Dans cette affaire, le représentant de l’État du Texas est le procureur de Dallas, Henry Wade. Jane Roe perd son procès, mais une de ses avocates fait immédiatement appel de la décision.
La Cour suprême rend sa décision le 22 janvier 1973, concluant que :
Les lois pénales de l’État [du Texas] sur l’avortement, comme celles qui sont en cause ici […] violent la clause de procédure régulière du quatorzième amendement, qui protège contre l’action de l’État le droit à la vie privée, y compris le droit qualifié d’une femme d’interrompre sa grossesse.
En d’autres mots, la Cour suprême consacre le droit à l’avortement, et rend totalement anticonstitutionnelle toute loi interdisant le recours à l’avortement, puisqu’il relève de la vie privé et d’un choix personnel. Une personne peut choisir d’avorter jusqu’à ce que le fœtus devienne viable, sur la base du droit à la vie privée contenu dans la clause de procédure régulière du quatorzième amendement.
Le Militantisme Anti-IVG : Une Croisade Persistante
Suite à cela, l’avortement est devenu un débat national, opposant deux camps : les « pro-life » (pro-vie) et les « pro-choice » (pro-choix). Les contestations se font dans la rue, dans les médias, sur la scène politique. Sous prétexte de défendre “la vie”, les pro-vie mènent une croisade anti-avortement parfois plus que violente. Les militants pro-vie bloquent l’accès aux cliniques et brandissent souvent des pancartes de foetus, qu’ils montrent aux enfants. De nombreux actes de violence commis par des militants pro-vie sont recensés, comme de l’intimidation, des attentats, des lettres de menaces, des meurtres ou même des fusillades.
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C’est l’Église catholique américaine, longtemps hostile à l’avortement mais traditionnellement très discrète sur le terrain politique, qui déclenche la première croisade contre la décision de la Cour suprême de 1973. La National Conference of Catholic Bishops appelle à la création d’une organisation pro-life dans chacune des 435 circonscriptions électorales. Ce choix d’une stratégie conventionnelle, c’est-à-dire la mobilisation par le mécanisme du lobbying, conduit l’Église catholique à créer et financer une organisation nationale basée dans la capitale américaine et dirigée par des lobbyists professionnels, avocats chevronnés et experts dans le domaine des médias et des relations publiques : le National Committee for a Human Life Amendment (1974).
Influence Politique et Religieuse
Avec l’ascension de la Droite religieuse depuis le début des années 1980, religion et politique constituent, selon l’expression de Kenneth Jost, « un cocktail explosif ». Les organisations religieuses ont largement infiltré un important parti politique : le parti républicain. Grâce à celui-ci, leur influence politique et idéologique ainsi que leur présence dans les structures de pouvoir ont atteint un degré jamais égalé dans l’histoire contemporaine des États-Unis.
Dans cette nébuleuse de la Droite religieuse, les groupes anti-avortement (pro-life) forment la constellation la plus puissante et la plus combative. La mobilisation de ces groupes a pris deux formes, d’un côté celle d’un mouvement social et contestataire et de l’autre celle d’un groupe d’intérêt conventionnel (lobby).
Le Renversement de Roe v. Wade (2022) : Un Séisme Juridique
L’élection de Donald Trump a permis au combat anti-IVG de franchir une étape supplémentaire. Il a eu l’opportunité de nommer trois juges à la Cour suprême. Trump a donc nommé trois juges ardemment conservateurs et opposants à l’avortement. En juin 2022, on comptait 6 juges conservateurs pour 3 juges progressistes.
Le 2 mai 2022, le média américain Politico annonce qu’un projet d’opinion majoritaire, signé par Samuel Alito (juge assesseur de la Cour suprême) a fuité. Sur le document, figure la phrase suivante :
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L’arrêt Roe s’est terriblement trompé, dès le début. Il est temps de respecter la Constitution et de renvoyer la question de l’avortement aux élus du peuple
Le 24 juin 2022, la Cour suprême enterre officiellement Roe v. Wade. Ça y est, la décision d’avorter incombe désormais aux 50 États. Les gouvernements respectifs ne se sont pas fait attendre, puisque 25 avaient déjà prévu en juin de passer des lois anti-avortement, sans même prévoir d’exceptions pour les viols ou incestes. Plusieurs sondages avaient pourtant montré que jusqu’à 70% des Américains étaient opposés à l’annulation de Roe. v Wade. Il est donc clair que l’avortement aux États-Unis est un moyen pour la sphère politique de contrôler le corps des femmes, et de restreindre leur liberté.
Conséquences et Perspectives
Le renversement de Roe v. Wade a plongé les États-Unis dans une crise juridique et sociale sans précédent. La fragmentation de l'accès à l'avortement selon les États a créé des disparités considérables, affectant de manière disproportionnée les femmes à faible revenu et les minorités. La bataille pour les droits reproductifs est loin d'être terminée, et les prochaines années seront cruciales pour déterminer l'avenir de l'avortement aux États-Unis.
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