L'année 1874 marque un tournant décisif dans l'histoire de l'art avec l'organisation, en marge du Salon officiel, d'une exposition par un groupe d'artistes indépendants. Cet événement, qui s'est tenu dans l'ancien atelier du photographe Nadar, au 35 boulevard des Capucines à Paris, est aujourd'hui reconnu comme la première exposition impressionniste. Elle a non seulement défié les conventions artistiques de l'époque, mais a aussi donné naissance à un mouvement qui allait révolutionner le monde de l'art : l'impressionnisme.
Le Contexte : Déclin du Salon et Émergence d'une Nouvelle Génération d'Artistes
Depuis la fin du XVIIe siècle, le Salon de peinture et de sculpture de Paris était l’événement artistique majeur, attirant un public international nombreux. Cependant, au cours du XIXe siècle, et plus encore après la chute du Second Empire, le Salon est de plus en plus critiqué pour son conservatisme. L'institution, autrefois pilier de la reconnaissance artistique, est en déclin.
Dans ce contexte de remise en question, une nouvelle génération d'artistes émerge, cherchant à s'affranchir des codes académiques et à explorer de nouvelles voies. En 1862, Claude Monet, initialement caricaturiste, se tourne vers la peinture de paysage sous l'influence d'Eugène Boudin. À Paris, dans l'atelier de Charles Gleyre, il se lie d'amitié avec Alfred Sisley, Auguste Renoir et Frédéric Bazille. Ils sont rejoints par Camille Pissarro, Edgar Degas, Berthe Morisot et Paul Cézanne, tous désireux de tracer leur propre chemin entre paysages peints en plein air et scènes réalistes de la vie moderne.
Le Salon officiel, qui expose uniquement les œuvres approuvées par l’Académie des beaux-arts, représente alors la principale voie de réussite. L'organisation du Salon des refusés en 1863, voulu par Napoléon III, suscite l'espoir du quatuor. "Le bain (Le déjeuner sur l’herbe)" d’Édouard Manet, une œuvre au goût de scandale, suscite leur admiration.
La Société Anonyme des Artistes : Un Acte de Rébellion Artistique
Refusés tour à tour par le Salon, à l’image du provocateur Cézanne, systématiquement recalé des cimaises officielles, ces artistes se rassemblent derrière Manet dans le groupe dit "des Batignolles" en 1869. Ce groupe, fruit d'un choc de tempéraments et de styles, envisage de monter une exposition indépendante. La guerre franco-prussienne, qui emporte Bazille en novembre 1870, puis la Commune de Paris stoppent leur élan.
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L'idée d'une exposition indépendante naît dès la fin des années 1860, au sein d'un petit groupe de peintres refusés au Salon. La "Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs, graveurs et lithographes" est créée en 1873 par Monet, Pissarro, Renoir, Sisley, entre autres. L’objectif de cette association est de permettre aux artistes qui en font partie d’exposer librement leur travail, par eux-mêmes, sans dépendre d’une institution ou d’un marchand. Selon Sylvie Patry, co-commissaire de l'exposition "Paris 1874. Inventer l’impressionnisme", "L'accès au marché de l'art est (une motivation importante)" pour ces peintres.
Le 15 avril 1874, le projet voit enfin le jour. Dans les anciens studios du photographe Nadar, au 35, boulevard des Capucines, une trentaine d’artistes présentent leurs réalisations, dont un grand nombre sont aujourd’hui considérées comme des chefs-d’œuvre. L’espace est vaste, lumineux, éclairé par une grande verrière, mais aussi, comble de la modernité, par le gaz, et on peut même y accéder par un ascenseur.
Une Exposition Éclectique : Diversité des Styles et des Approches
Une trentaine d’artistes y exposent leurs œuvres. Parmi eux : Eugène Boudin, Paul Cézanne, Edgar Degas, Claude Monet, Berthe Morisot, Camille Pissarro, Pierre-Auguste Renoir, Alfred Sisley, que la postérité a retenus, mais aussi des artistes aujourd'hui méconnus, comme Adolphe-Félix Cals, Giuseppe De Nittis, Ludovic-Napoléon Lepic, Stanislas Lépine, Alfred Meyer ou Auguste Ottin. Entre ces artistes, il est difficile de mettre en évidence un grand nombre de similarités : d’âge et d'horizons divers, ils n’ont pas de principe esthétique commun.
La diversité des styles, des techniques et des sujets traités prévaut, et les esthétiques proposées sont très éclectiques. Sur les trente exposants, seuls sept sont aujourd'hui considérés comme impressionnistes. Certaines des œuvres présentées, comme "Impression, soleil levant" de Monet, ou "Une moderne Olympia" de Cézanne, nous apparaissent aujourd'hui comme fondatrices de l’avant-garde du 19e siècle, d’autres au contraire sont de facture plus classique, voire académique. Anne Robbins, co-commissaire de l'exposition "Paris 1874. Inventer l’impressionnisme", explique : "Ils ne veulent pas apparaître comme des révoltés. Ils tiennent à cette idée et veulent se donner de la crédibilité." Elle ajoute : "Dans le recrutement d'artistes, on va trouver des profils extrêmement divers, dont certains qui sont des habitués du Salon, comme Lépine et De Nittis. C'est consciemment recherché." Les œuvres exposées frappent par leur diversité : peintures, estampes, gravures, dessins, aquarelles voisinent, aux côtés de sculptures et même d’émaux.
Réception Critique et Naissance du Terme "Impressionnisme"
Parmi les quelque 3 500 visiteurs qui viennent voir l’exposition de 1874, quelques journalistes rendent compte du choc esthétique qu’elle constitue, parfois avec une grande virulence. Louis Leroy, peintre et écrivain, critique d’art pour Le Charivari, y publie le 25 avril 1874 un article resté célèbre, dans lequel il étrille l’exposition en forgeant le terme d’"impressionniste". Sur un ton résolument satirique et moqueur, il lance un néologisme, inventé à partir du titre du tableau "Impression, soleil levant", qui marque les esprits et donne peu à peu son nom au mouvement pictural qui est alors en train de se constituer.
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Sylvie Patry nuance : "Les peintures (de l'exposition) vont surprendre et déconcerter le public de l'époque, mais le scandale va se fabriquer avec l'histoire. Cela va faire événement a posteriori, après coup".
Le mot «impressionniste» est employé pour la première fois de manière sarcastique par un critique d'art, Louis Leroy, dans sa critique d’œuvres présentées à l’exposition indépendante de 1874, et en particulier du tableau de Claude Monet, "Impression, soleil levant". Par ce terme, il s’agit pour lui de souligner la nature éphémère et suggestive des œuvres exposées, mais aussi leur caractère informel et la représentation hâtive de la lumière et de l'atmosphère qu’elles proposent. Finalement, les artistes eux-mêmes vont adopter ce qualificatif, et ainsi donner à leur mouvement artistique le nom d’Impressionnisme.
L'Impact de l'Exposition et l'Émergence d'un Mouvement Artistique
À ce propos, d’où vient le terme «Impressionnisme»? Le mot «impressionniste» est employé pour la première fois de manière sarcastique par un critique d'art, Louis Leroy, dans sa critique d’œuvres présentées à l’exposition indépendante de 1874, et en particulier du tableau de Claude Monet, "Impression, soleil levant". Par ce terme, il s’agit pour lui de souligner la nature éphémère et suggestive des œuvres exposées, mais aussi leur caractère informel et la représentation hâtive de la lumière et de l'atmosphère qu’elles proposent. Finalement, les artistes eux-mêmes vont adopter ce qualificatif, et ainsi donner à leur mouvement artistique le nom d’Impressionnisme.
Par la suite, entre 1876 et 1886, sept autres manifestations collectives sont organisées. Les lieux, les artistes et l'organisation, le succès public, critique ou financier sont variables, mais la vitalité des expositions indépendantes semble démontrer qu’un nouveau mouvement pictural est né.
L'Impressionnisme : Une Révolution Artistique
L’art impressionniste n’est pas né en 1874. Dès la fin des années 1860, certains artistes précurseurs, tels que Camille Pissarro, Eugène Boudin et Édouard Manet, ont commencé à remettre en question les conventions artistiques établies de l'époque, en privilégiant une représentation plus directe de la nature et de la vie quotidienne. D’autres, comme Claude Monet, Auguste Renoir, Edgar Degas, Alfred Sisley, Camille Pissarro, toujours, ou Frédéric Bazille, proposent également une peinture nouvelle, où la perception et le ressenti de l’homme ou la femme artiste l’emportent sur le réalisme de l’œuvre.
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Mais le contexte historique et politique de cette seconde moitié du 19e siècle va retarder l’émergence au grand jour de ces futurs artistes qu’on nommera plus tard «impressionnistes». En effet, après la défaite française lors de la guerre franco-prussienne de 1870, qui précipite la chute du Second Empire (1852-70) et inaugure la 3e République, la Commune de Paris (18 mars - 28 mai 1871) génère à son tour son lot de troubles et de destructions. En ce début des années 1870, en pleine transition, la société française est alors aussi en pleine reconstruction. Ces événements entraînent des changements sociaux, économiques et politiques profonds, créant un terreau fertile pour l'émergence de nouvelles formes d'expression artistique.
Les artistes impressionnistes proposent ainsi un art ancré dans la modernité et dans le présent, en peignant «ce qu’ils voient […] comme ils le voient», et en rapprochant l’art de la vie. Sur la forme, ils se distinguent par leur utilisation de coups de pinceau visibles, leur palette de couleurs vives et leur captation de la lumière changeante. Sur le fond, ils innovent par les thématiques abordées: ils délaissent les sujets historiques, religieux et mythologiques traditionnels, au profit de scènes de la vie quotidienne, de portraits et de paysages -nature, campagne, mais aussi zones industrielles et urbaines, témoins de l’évolution des temps-, représentés à travers la sensibilité, la spontanéité et la subjectivité de leur regard et de leurs impressions.
Un point de vue alors révolutionnaire! Car à l’époque, et depuis deux siècles, la vie artistique est déterminée officiellement lors du Salon, ce grand événement parisien qui met en avant les œuvres d’artistes sélectionnés par un jury choisi par la Direction des Beaux-Arts. La foule de visiteurs peut alors y découvrir près de 2000 peintures parfaitement réalisées mais souvent bien peu audacieuses.
Finalement, après cette première exposition en 1874, sept autres manifestations du genre se suivront jusqu’en 1886. Parmi elles, celle du printemps 1877 est particulièrement marquante. C’est en effet à cette occasion, et pour la première et unique fois, que les artistes impressionnistes se nommeront eux-mêmes comme tels.
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