Introduction
La berceuse, un chant ou une musique douce destinée à endormir les enfants, est un élément fondamental de nombreuses cultures à travers le monde. Cet article explore les différentes facettes de la berceuse, de sa définition première à ses expressions contemporaines, en passant par son histoire et son évolution.
Définitions et Usages de la Berceuse
Le terme "berceuse" peut désigner plusieurs choses :
- Chanson ou musique douce : C'est la définition la plus courante, désignant une mélodie simple et répétitive, chantée ou jouée pour favoriser l'endormissement des enfants. "Maman chante une berceuse à son petit garçon."
- Meuble : Il peut s'agir d'un fauteuil à bascule monté sur des berceaux, servant à bercer une personne pour la calmer ou l'endormir. "Grand-mère se repose dans sa berceuse sur la terrasse." Ces fauteuils sont souvent appelés "rocking-chairs".
- Mouvement : Le terme peut également décrire un mouvement qui balance doucement, ayant un effet apaisant. "Le mouvement berceur de la balançoire apaise le bébé."
La berceuse peut aussi évoquer un effet apaisant, une sensation de calme et de réconfort. "Sa voix berceuse lui rappelait son enfance."
Le terme "berceur" désigne une personne chargée de bercer un enfant. "Le berceur chantait doucement pour endormir le bébé." Il peut aussi désigner un graveur qui utilise un outil appelé berceau pour préparer les plaques. "Le berceur travaille méticuleusement sur la plaque de cuivre." Le mot "berceur" est dérivé du verbe "bercer", lui-même issu du latin "bercare" qui signifie "bercer".
Origines et Histoire de la Berceuse
La berceuse est un genre ancien, transmis oralement de génération en génération. Elle appartient à ce qu’on appelle, de façon un peu condescendante, les petits genres de la littérature orale. Musique chantée, chansonnette, elle est associée à une action précise : le bercement. Chant de l’attente, elle est en attente d’un sommeil qui tarde à venir parfois et que l’adulte qui chante s’efforce d’apprivoiser. Son rythme régulier est souvent construit sur deux notes alternatives qui reproduisent les oscillations du berceau et sont supposées favoriser l’endormissement.
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Ce genre nous est transmis aujourd’hui en partie de bouche à oreille (souvent dans des versions très fragmentaires) et en partie sous forme écrite.
Les premières traces écrites de berceuses remontent au XVIe siècle. Ainsi dans la Friquassée crotestyllonnée (Blanchemain & Bricout, 2013 [1601]) paru à Rouen en 1601, on peut lire mêlées à d’autres comptines, proverbes, dictons et facéties, quelques berceuses. Le mouvement de collectes est particulièrement important au xixe siècle. À titre d’exemples je citerai : L’Emprô genevois de J.-D.
Au XIXe siècle, les berceuses sont transcrites et intégrées dans des recueils, ce qui marque un passage de l'oralité à l'écrit. Ces retranscriptions, soumises à l’ordre graphique, s’alignent sur la page blanche, les unes au-dessous des autres. Regroupées, elles occupent une place précise dans chaque recueil : au chapitre II, dans la liste des « Kyrielles enfantines » après « Le hoquet » et « L’éternuement » et avant « Les marionnettes » et « Les sauteuses » chez J.-D. Blavignac ; entre la rubrique « Les heures, Les cloches » et la rubrique « Risettes, joies de la mère » chez P.
L’assignation graphique non seulement fait entrer dans les normes typographiques mais a aussi pour effet de tout uniformiser sur son passage : visuellement les berceuses ressemblent aux rondes, qui ressemblent aux formulettes et ainsi de suite. […] quand un énoncé est mis par écrit, il peut être examiné bien plus en détail, pris comme un tout ou décomposé en éléments, manipulé en tous sens, extrait ou non de son contexte. Autrement dit, il peut être soumis à un tout autre type d’analyse et de critique qu’un énoncé purement verbal. Le discours ne dépend plus d’une « circonstance » : il devient intemporel. Il n’est plus solidaire d’une personne ; mis sur papier, il devient plus abstrait, plus dépersonnalisé.
La Berceuse : Entre Oralité et Écriture
La berceuse est intrinsèquement liée à l'oralité. On sait à quel moment la berceuse commence mais on ne sait pas quand elle finit car le signe de son efficacité est marquée par son interruption même. L’adulte qui berce suit l’avancée du sommeil, la voix diminue en intensité, la parole se défait, devient sons répétés, murmures fredonnés pour laisser, en toute fin, place au silence. En effet, la berceuse suppose un échange ouvert, « in process » : les interactions sont liées ici à une situation de communication paradoxale parce qu’aucune réponse articulée n’est attendue. L’in-fans auquel s’adresse le chant ne sait pas encore parler. C’est bien l’effet performatif qui compte. Et pour ce faire il y a toujours une part d’improvisation laissée à celui qui berce dans le choix des paroles qui peuvent être répétées, oubliées, plus ou moins inventées, empruntées à d’autres chansons : on ne sait pas à quel moment va avoir lieu l’endormissement. Mais quand la berceuse devient texte, la mémoire incorporée et sélective laisse place à une mémoire artificielle au pouvoir de stockage infini.
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J.-J. Rousseau (1993 [1781], p. 73) dans son Essai sur l’origine des langues dit à propos de l’écriture (chapitre V) qu’« elle substitue l’exactitude à l’expression ». Il ajoute quelques lignes plus bas : « […] il n’est pas possible qu’une langue qu’on écrit garde longtemps la vivacité de celle qui n’est que parlée ». Et c’est bien de ce passage de l’esthésique à l’esthétique que l’on retrouve dans nos berceuses quand de paroles chantées, elles deviennent texte écrit. Ce qui se perd c’est tout un monde de sensations au profit de l’esthétisation plus ou moins grande d’un répertoire patrimonial à conserver et à transmettre. L’évènement de parole, chaque fois unique, qu’est le chant de la berceuse, repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. Qu’il se trouve dans son berceau, qu’il soit enveloppé dans des bras protecteurs, l’enfant reconnaît l’inflexion d’une voix, ressent la chaleur, le souffle de la personne qui le berce. Le rythme du balancement, le rythme des pulsations cardiaques lui rappellent (peut-être) le rythme bienfaisant du temps où il vivait dans le ventre maternel. La répétition de sons ou mots berceurs plus ou moins monosyllabiques (do, do) qui imite le va-et-vient du bercement scande la chanson. Ce balancement phonique tend peut-être à se rapprocher (imaginairement ?) du langage des enfants, les premiers sons appris très tôt. Une fois que les fées ont créé l’ambiance, il ne manque plus que deux rythmes : celui, physique, du berceau ou de la chaise et celui, mental, de la musique. La mère conjugue ces deux rythmes - l’un qui s’adresse au corps, l’autre à l’oreille - et, avec des mesures et des silences divers, les mêle jusqu’au moment où elle obtient le ton juste qui charme l’enfant.
Le Corps et le Geste dans la Berceuse
Le corps et le geste jouent un rôle essentiel dans la berceuse. En effet pour remplir sa fonction, la berceuse peut se passer de mots - elle peut être une sorte de murmure fredonné sur un rythme particulier - elle ne peut pas se passer du corps et du geste. Dans ses réflexions sur « l’anthropologie du geste », M. Jousse précise que si « l’écriture empêche le libre jeu des gestes » (Jousse, 2008 [1969], p. 284), par contre « nos mots sont incarnés profondément dans nos gestes. Si bien que pour avoir le mot, il nous faut faire le geste » (Jousse, 2008 [1969], p. 307).
Évolution Lexicale et Culturelle
Le mot « berceuse » - qui marque l’identification générique - entre dans la langue française un peu avant le début des grandes collectes4 : le complément du Dictionnaire de l’Académie Française de 1842 le mentionne. Par contre l’appellation ancienne que l’on trouve par exemple dans La Friquassée crotestyllonnée (xvie siècle) est « chanson de nourrice ». Quant au Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du ixe au xve siècle de Godefroy, il donne le terme de « berceresse » à traduire par berceuse dans le sens de « femme qui berce ». Il cite aussi le mot « bercere » qui signifie « nourrice qui berce ». Ce changement lexicographique n’est pas un simple jeu de substitution - un mot en remplaçant un autre - c’est un changement de paradigme culturel dans lequel la dimension pragmatique s’efface au profit de la catégorisation littéraire savante.
La Berceuse : Un Rituel de Transition
La chanson/diction du bercement est bien un micro rituel domestique : celui qui berce (la mère souvent, le père ou tout autre personne qui s’occupe de l’enfant) tient le rôle de passeur. Il s’agit d’aider au passage de la présence à la séparation des corps. Et le sommeil, c’est l’expérience de la séparation originelle toujours renouvelée d’avec la mère. Pour glisser dans l’endormissement, il faut s’abandonner : apprivoiser le noir, le silencieux, le solitaire, l’immobile, le hors temps. La berceuse parce qu’elle est paroles chantées et fredonnements, rapprochement de deux corps, balancement régulier, rassure et assure la transition. Quand dans les bras, l’enfant ferme les yeux, le chant devient murmure et l’adulte dépose délicatement dans le berceau le petit dormeur. Ce geste de détachement ne doit pas être fait trop tôt. Le passage doit être accompli (ou presque) sinon tout est à recommencer.
Ce petit rituel domestique de la berceuse orale qui marque les débuts de la vie est, de fait, parfois présent aussi au moment de la quitter… En effet, il est possible d’esquisser une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. C’est cette homologie - la langue nous y invite, les rites aussi - entre le berceau et la tombe que certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge.
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La Berceuse et la Mort : Une Homologie Culturelle
Il est possible d’établir une homologie entre le sommeil induit par la berceuse et le sommeil éternel de la mort. C’est cette homologie - la langue nous y invite, les rites aussi - entre le berceau et la tombe que certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge.
Vincent Van Gogh, dans son tableau La Berceuse, se demande s’il a « réellement chanté une berceuse avec de la couleur ». Le tableau semble bien aller de l’enfance perdue à la mort prochaine. La série des berceuses (cinq toiles peintes de 1888 à 1889) encadre le fameux épisode de l’oreille coupée et précède le suicide de 1890. La Berceuse ici est moins une chanson dite/écrite qu’un geste. En effet une femme tient une corde accrochée à un berceau, un berceau que l’on ne voit pas. Cette femme cherche peut-être à renouer avec les gestes d’autrefois de la mère qui berçait. Est-ce aussi une quête d’apaisement pour l’adulte vacillant au bord de la raison ? Au bout de la corde y a-t-il un berceau, un cercueil ? De fait, la berceuse, son chant, ses gestes, ses « officiants », son « monde » vont d’un temps et d’un lieu à l’autre. Une corps/oralité retrouvée ? Un temps suspendu ?
La danse sarde de l’argia (une araignée à la piqûre venimeuse) offre un autre exemple de ce continuum symbolique entre le bercement des vivants et des morts. La personne piquée par l’argia doit être exorcisée dans les formes requises par le rite thérapeutique. L’argia, âme coupable et condamnée, vient en effet du monde des (mauvais) morts et elle injecte en quelque façon son tourment indicible à l’individu qu’elle pique. Celui qui est piqué peut être identifié à un enfant ou à un défunt, aussi existe-t-il une grande diversité de chants et d’actions cérémonielles pour prier « la grande argia » de s’en aller. Et le choix du rite approprié se fait en fonction de l’identification. Ainsi l’argia « petite fille » nécessite de placer la victime (un mort que l’on veut faire revenir à la vie) dans un grand berceau protecteur. Puis, on lui chante des ninne nanne. Il faut les chanter en pleurant. Cette oralité rituelle du chanter-pleurer est interrompue par des gémissements et des soupirs.
La littérature offre elle aussi de nombreuses associations berceuse-mort qui travaillent l’imaginaire des textes (bercer les morts, chanter une berceuse pour les morts). Cette littérature - certes écrite - témoigne de mode de bercement funèbre mais elle en souligne les traits d’oralité. C’est bien la mélopée de la voix et la présence directe qui font la force et le pouvoir de ces berceuses rituelles dont la littérature moderne serait comme l’arche culturel. Ainsi, Chateaubriand décrit dans les dernières pages d’Atala, le rite funéraire d’une jeune indienne - « la fille de la fille de René l’Européen» - qui tient son enfant mort sur les genoux : « (Elle) chantait d’une voix tremblante, balançait l’enfant sur ses genoux, humectait ses lèvres du lait maternel, et prodiguait à la mort tous les soins qu’on donne à la vie » (Chateaubriand, 1964 [1801], p. 138).
La Berceuse dans la Littérature de Jeunesse Contemporaine
Aujourd’hui les berceuses font partie à part entière de la littérature de jeunesse. Un premier exemple nous est donné par le site Ricochet (Institut suisse Jeunesse et Médias), plate-forme numérique dédiée à littérature pour l’enfance et la jeunesse. À l’entrée thématique « berceuses », une vingtaine d’occurrences sont répertoriées. Il y a quelques albums mais plus particulièrement des livres-CD. Ce sont ces derniers que nous allons analyser.
Ces livres-CD mettent souvent en avant des interprétations musicales sophistiquées. Mes plus belles berceuses jazz et autres musiques douces pour les petits sont présentées par l’éditeur comme « les plus belles berceuses jazz à mettre entre toutes les oreilles pour s’éveiller à la beauté du monde… ; la présence d’« interprètes exceptionnels » est également signalé. Le berceur de la tradition orale n’a pas besoin d’une technique vocale sophistiquée pour exécuter ce chant plutôt monotone. Mais, ici, la berceuse est en quelque sorte « élevée » au rang de spectacle musical à forte plus-value esthétique.
Cette esthétisation se retrouvent également dans les autres titres : Les plus belles berceuses classiques, Les berceuses de grands musiciens, Henri Dès. Les plus belles berceuses. On vante l’intérêt pédagogique qui permet « d’aborder le répertoire classique ». 27 chansons et berceuses propose des chansons « sélectionnées parmi les plus connues, à lire, à chanter et à regarder à deux ».
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