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Trilussa : Naissance, Définition et Héritage d'une Voix Romaine

Introduction

Pasquin, plus qu'une simple statue romaine, est un symbole complexe et stratifié de l'expression populaire et de la satire. Cet article explore la naissance et l'évolution de cette figure emblématique, en mettant en lumière sa fonction sociale, son statut unique et son impact sur la vie urbaine de Rome.

Pasquin : La Statue Parlante de Rome

Située à Rome sur la place éponyme, Pasquin est aujourd'hui la dernière statue parlante de la capitale. Toutefois, après sa récente restauration, la pratique de la pasquinade, c'est-à-dire de l'affichage spontané de morceaux de papier contenant des vers satiriques et dénigrants envers le pouvoir constitué sur le socle, disparaît petit à petit et la fonction sociale et le statut de Pasquin se transforment.

Le Socle de Pasquin : Un Palimpseste Urbain

Avant sa restauration, le socle de la statue était entièrement recouvert de pasquinades en papier, différentes tant par leur contenu que par leur origine. Les morceaux de papier se superposaient en formant différentes couches, se rapprochant ainsi d’un palimpseste. Nous pouvons donc considérer la fonction du socle en marbre à celle d’un parchemin, bien que le marbre soit plus résistant que le parchemin, le papier ou le papyrus, qui abrite des textes en quelque sorte différents, en grande partie des manuscrits et où il reste des traces des textes précédents sur les couches inférieures.

Genèse et Évolution de la Pasquinade

L’évolution qu’a subie à Rome la pratique sociale de l’écriture affichée, liée aux statues parlantes, commence il y a très longtemps et donne vie à une réalité historique et socioculturelle complexe et stratifiée. L’origine du phénomène remonte à 1501, année où le torse de Pasquin en marbre a été placé par le cardinal Oliviero Carafa sur la place où la statue se trouve encore aujourd’hui. L’origine de la pratique de la pasquinade s’inscrit dans une double dimension : d’un coté, la dimension des compétitions poétiques de la Renaissance liées aux écoles de rhétorique du rione Parione. Ces compétitions ont donné vie aux premières collections de pasquinades, d’abord en latin, ensuite en langue vulgaire, qui devinrent célèbres même au-delà des frontières nationales. De l’autre coté, la dimension « populaire » du phénomène, c’est-à-dire de l’utilisation de Pasquin pour afficher des vers satiriques contre le Pape et la Curie de Rome. Cette dimension populaire se répandit très vite comme forme littéraire de la satire protestante européenne à l’époque de la Contre-réforme, tandis qu’à Rome, c’était une pratique utilisée par le peuple pour exprimer son désaccord avec le pouvoir ou pour communiquer les événements importants de la vie de la capitale.

Pasquin : Une Voix Démystificatrice Anti-Curie

L’affichage de panneaux, d’affiches et de vers satiriques sur les statues, les portes et près des carrefours est très diffusé à Rome dès l’époque des épigrammes et, même s’il n’était pas la seule statue parlante à Rome, Pasquin fut tout de suite doté d’un statut spécial. D’abord lié à Marforio, avec lequel il entretenait des dialogues sur les évènements de la ville, Pasquin devint très vite la voix démystifiante anti-Curie et il fut destiné à divulguer les vices, les secrets et les horreurs de la Curie. Pour cette raison, la pasquinade populaire fut très longtemps une pratique illégale et devint une véritable attaque envers le mauvais gouvernement de la ville.

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Pasquin : Un Baromètre Social à Travers les Époques

Au cours du temps, l’affichage de pasquinades a connu des moments d’arrêt et de « silence », mais cette pratique reste toutefois un élément de continuité historique très important dans la vie sociale de Rome. La ville a chargé les vers démystifiants de Pasquin de dénoncer non seulement les évènements quotidiens et le mauvais gouvernement, mais aussi d’encourager à la résistance à l’occupation étrangère, comme dans le cas des pasquinades lors de la visite de Napoléon ou encore dans le cas d’un désaccord beaucoup plus grave, comme lors de l’arrivée à Rome d’Hitler en 1938.

La Pasquinade : Un Commentaire Social du Présent

Dans ce cas, la pasquinade se révèle être un véritable commentaire social du présent, qui concerne essentiellement la vie urbaine. En fait, le corpus des pasquinades ne forme pas une narration d’auteur séquentielle et unitaire, mais, dans son ensemble, elle forme un commentaire continu, au « temps présent » car justement, au présent, la pasquinata se manifeste par sa nature éphémère et fragile. Si nous analysons ce corpus, c’est-à-dire l’ensemble des pasquinades d’une très longue période, il apparaît comme une « chronique constante du contemporain » au sens le plus vaste du terme.

La Pasquinade : Entre Oralité et Écriture

Si nous nous concentrons sur cette dimension « synchronique » de la pasquinade en soi, elle apparaît comme une forme d’expression à mi-chemin entre l’oral et l’écrit. Elle représente la vox populi, dans une forme destinée à disparaître après quelques jours. C’est une voix collective, et non celle d’un unique auteur. Grâce à l’anonymat, c’est l’œuvre de chaque citoyen de Rome. Elle remonte au temps de pratiques anciennes telles que l’écriture affichée ou la satire elles-mêmes, qu’il faut toujours considérer comme facteurs de continuité, du moins au niveau de l’analyse du sens symbolique du document.

Contenu et Symbolisme de la Pasquinade

Pour ce qui est du contenu, nous pouvons aussi dire que la pasquinade rassemble les différents aspects de la satire, de l’épigramme et de l’usage de l’obscène et du rire sous forme rituelle et cathartique, surtout lorsque il s’adresse au pouvoir constitué, dans une espèce d’inversion rituelle qui prend de la valeur dès ses origines à la Renaissance.

Pasquin : Un Symbole Urbain Complexe

En plus, on retrouve en Pasquin des éléments contradictoires, symboliques et fonctionnels à l’intérieur du scénario urbain. Le marbre nous ramène tout de suite à l’esprit « d’immuabilité » qui inscrit la statue dans le concept de « ruines illustres », les vestiges du passé liés à une image précise de la capitale comme la « ville éternelle », gardienne de la magnificence du passé. L’histoire même du torse renforce ce concept. En fait, il a vu le jour dans le cadre d’un long processus de restauration et de rénovation de la capitale, le célèbre Renovatio Urbis Romae auquel des personnalités importantes du monde artistique et littéraire participèrent, comme Bramante, qui collabora à la restauration de toute la zone du Stade de Domitien, ou Pietro Arentino, qui prit partie au concours littéraire qui fit naître Pasquin. En ce sens, Pasquin fait partie du « passé », de l’énorme patrimoine architectural de Rome, ornement du Stade de Domitien, modèle de la beauté classique auquel le cardinal Carafe, mécène particulier, rendit son ancienne splendeur. En même temps, la « voix » de Pasquin, qui l’a rendu célèbre, n’apparaît que dans le présent. Il s’agit d’une pratique très « mondaine », liée aussi bien au contexte socio-culturel qu’au moment historique, qui change constamment dans sa forme et son contenu. Pasquin se place en fait entre le passé, représenté par sa statue ancienne, le présent, représenté par le fin commentaire de la pasquinade, et le futur, car c’est un élément atemporel et éternellement typique de la tradition, une pratique presque indissoluble et inaltérable malgré les changements entre le passé et le présent. Pour ce qui est de sa forme traditionnelle, c’est-à-dire l’affichage des pasquinate, Pasquin représente en même temps le changement et la continuité, un point de repère symbolique et une partie de l’identité sociale de Rome.

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Pasquin : Un Symbole Plus Qu'un Lieu

Ce qui reste identique, c’est que Pasquin, en tant que phénomène historiquement déterminé, ne peut pas être vu comme un lieu. Il est plutôt un symbole dont l’identité se définit en fonction de son emplacement. Pasquin est un monument tout à fait particulier, qui n’est pas seulement destiné à incarner la mémoire d’un événement spécifique de l’histoire « officielle » (c’est-à-dire le contexte auquel fait référence un monument, la création de la mémoire par les autorités) mais il doit être aussi l’incarnation d’une mémoire « populaire », une alternative à la mémoire officielle, une mémoire collective, spontanée, informelle. En ce sens, contrairement à ce que suggère sa nature écrite, la pasquinade se rapproche beaucoup du concept d’histoire orale, en gardant sa nature éphémère et sa forme d’expression particulière. Ni le contenu, ni la forme ne rendent les pasquinades différentes des autres formes d’affichage spontané de vers satirique, mais plutôt sa stratification et la durée de cette pratique en soi. Nous avons défini le lieu où se trouve le torse de Pasquin comme étant fondamental pour déterminer son identité. De même, elle est fondamentale pour comprendre la valeur symbolique du phénomène. Pasquin se place en fait à l’intérieur du rione Parione. Ainsi, dans le cas de Rome et de Pasquin, il y a deux éléments particuliers : l’existence d’une tradition populaire ancienne (liée aux fêtes et aux rituels) et le fait que cette tradition naît d’une pratique très ancienne et caractéristique du monde latin, l’écriture affichée. Enfin, la statue de Pasquin et les pratiques liées à cette dernière s’inscrivent dans un scénario historique et sociale très vaste, ancré dans une zone de Rome bien précise, le rione Parione, qui a gardé et développé sa propre identité socioculturelle à travers le temps. À l’époque de la Renaissance, le rione Parione était le noyau du commerce et de la production de livres. Campo d’Agone aussi a longtemps abrité le marché de la ville, avant que celui-ci ne soit transféré dans le Campo de’ Fiori, à proximité. Au fil des siècles, cet emplacement a fait passer Pasquin par différents changements en ce qui concerne son sens et sa fonction, tout en gardant son statut de « narrateur subtil », la personnification de ce qui, aujourd’hui encore, est vu comme « l’esprit du peuple de Rome ». En ce sens, son utilisation elle-même, son « caractère transgressif » constituent un patrimoine et s’imposent dans le débat médiatique de la capitale, tandis que l’affichage de pasquinades est une « violation du monument » et en même temps une « tradition ». Définir Pasquin comme « narrateur subtil » nous ramène à l’esprit d’image éternelle du chanteur ou du mime, une voix « sans âge », et dans ce cas une voix « muette » qui parle, au moyen de ses vers, de « ce qu’il ne faut pas dire ».

L'Écriture Affichée : Une Forme de Mémoire Urbaine

Nous avons défini la pasquinade comme une forme particulière d’écriture affichée. Ainsi, elle existe seulement si la volonté de la produire existe aussi. L’écriture exposée est une forme de la mémoire, car elle capte l’attention du passant en mettant en exergue, grace à travers la dérision, l’exagération, la caricature et la satire, les contradictions de la vie quotidienne, de l’histoire ou du pouvoir. L’écriture affichée est une écriture publique, dans le sens où elle est toujours visible ; en même temps, elle n’est pas nécessairement durable, elle est liée au contexte spatial, historique et social. Elle est liée au niveau d’alphabétisation et de literacy du contexte de référence, elle peut aussi bien être officielle, comportant des inscriptions, des plaques, des gravures, des affiches, que spontanée, avec des graffiti, des pasquinades, des réactions de protestation et des affichages en tout genre. En outre, elle est étroitement liée au lieu où elle est utilisée. Le fait d’être rendue publique, dans le cas de Pasquin dans un espace architectural, est très important, car non seulement il s’agit d’un espace monumental, mais surtout il s’agit d’un espace fixe et inaltérable. Le passant s’attend à y trouver un message et, ainsi, il requalifie l’espace tout autour de lui comme un « lieu de l’écriture affichée », devenant un point de repère symbolique et social.

L'Écriture à Rome : Entre Pouvoir et Spontanéité

Dès ses origines, le paysage de l’Urbs se caractérise par la présence massive de l’écriture, non seulement sur des socles posite in loco telles que des plaques signalétiques en pierre, du marbre, des panneaux et des colonnes mais également sur toute surface architecturale à disposition. Le rôle social de ces écritures « impérissables » ne peut pas être dissocié de leur fonction de « remémorer ». Dans ce cas, le lien entre mémoire et écriture a une valeur culturelle particulière. Dès les origines de Rome, il existe une ligne de démarcation précise entre les écritures liées au pouvoir et à la sacralité (magistralement analysées et identifiées par Armando Petrucci) et les écritures « spontanées ». Elles sont, elles aussi, littéraires, souvent satiriques et dérisoires envers le pouvoir (voir par exemple la tradition satirique de Martial et Juvénal). Toutefois, il est fondamental de rappeler ici que les pratiques de la satire et de l’épigramme ne peuvent absolument pas être attribuées à un phénomène populaire, elles doivent plutôt être inscrites dans un contexte littéraire et élitaire, sans oublier que le niveau d’alphabétisation et de literacy fait partie de notre analyse.

Pasquin : Un Masque et un Bouffon Social

Dans cette perspective, nous devons tenir compte que Pasquin est très vite devenu le symbole du citoyen romain. Ses représentations en marbre ont incarné l’ancienne et célèbre vox populi selon un principe mimétique qui se rapproche du concept originaire de mimo. En fait, le concept était plutôt celui de l’« imitation » lié à la mise en scène d’une « plaisanterie » ou à quelqu’un qui fait le « bouffon ». Pasquin est donc un médiateur entre le sacré et profane, mais il est aussi un masque, un personnage de carnaval, qui représente la population de la ville. Ainsi, Pasquin est aussi bien une personne, dans le sens étymologique du terme, que l’auteur des vers affichés et que quelqu’un à qui les vers anonymes sont adressés. Pasquin est un nom collectif, une identité sociale indéfinie (le peuple) et en même temps très précise (le peuple mécontent), une réalité ancienne et moderne, un commentaire subtil à propos de l’histoire et une personnification rituelle. Pasquin est donc un bouffon archétypal, un trickster qui détruit l’ordre établi et constitué, qui amène le chaos mais aussi la renaissance. Il est fou, difforme, monstrueux, irrévérencieux et imprévisible. En effet, les activités favorites du bouffon sont la plaisanterie et la fourberie et c’est à travers ces dernières que le bouffon crée un nouvel ordre. Le bouffon est effectivement un intermédiaire important avec le sacré, il fait l’objet de pratiques dévotionnelles et mythiques.

Pasquin et la Dévotion Populaire

En outre, en tant que statue, Pasquin concentre aussi en lui la dévotion populaire, l’acte de demander, par le biais de la statue du saint patron ou de la Vierge, l’intervention du…

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