Thomas Cailley s'est imposé comme une figure marquante du cinéma français contemporain, oscillant entre réalisme poignant et explorations fantastiques audacieuses. Son parcours atypique, ses thématiques récurrentes et son approche singulière de la mise en scène en font un cinéaste à part, capable de captiver un large public tout en suscitant une réflexion profonde sur notre rapport au monde et à nous-mêmes.
Formation et Premiers Pas
Après des études en sciences politiques, Thomas Cailley intègre la prestigieuse Fémis à Paris, en cursus scénario. Cette formation lui permet d'acquérir une solide base théorique et pratique, tout en développant son propre univers créatif. En 2010, il réalise Paris Shanghai, un court métrage primé dans de nombreux festivals, qui témoigne déjà de son talent et de son originalité. Par ailleurs, il collabore à l’écriture de plusieurs longs métrages comme A domicile ou encore Ma révolution.
Les Combattants : Révélation et Reconnaissance
En 2014, Thomas Cailley saute le pas et met en scène son premier long métrage, Les Combattants, une comédie romantique et un film d'aventures original porté par les prometteurs Adèle Haenel et Kevin Azaïs. Le film raconte une curieuse histoire d’amour en Gascogne, juste avant la fin du monde. Présenté au Festival de Cannes, il y remporte les Prix SACD, Label Europa Cinema et Art Cinema Award, consacrant Cailley comme un réalisateur à suivre. Les Combattants est un film empreint de réalisme qui glisse progressivement dans un univers fantastique avec des personnages convaincus que la fin du monde est imminente.
Diversification et Exploration de Nouveaux Formats
Après le succès des Combattants, Thomas Cailley ne se repose pas sur ses lauriers et explore de nouveaux horizons. Il réalise le clip de Louise Attaque Anomalie ainsi que 6 épisodes de Ad Vitam, une série de SF qu'il crée avec Sébastien Mounier. Parallèlement, il travaille sur les scénarios de la mini-série Trepalium et la comédie Ami-ami avec William Lebghil. Ad Vitam (mini-série de six épisodes) a été diffusée sur Arte en 2018 mais aura nécessité trois ans de préparation.
Le Règne Animal : Une Œuvre Ambitieuse et Récompensée
En 2024, Thomas Cailley marque son retour au long métrage avec Le Règne animal, un émouvant conte fantastique, lauréat de cinq césars. Le film met en scène un monde où des humains se transforment progressivement en animaux, explorant ainsi les thèmes de la mutation, de la différence et du vivre-ensemble. Pour Thomas Cailley, Le Règne animal est avant tout un film de personnages et d'émotion. Il s'agit d'un film fantastique ancré dans la réalité, qui se veut loin de toute science-fiction ou dystopie.
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Genèse du Projet
En 2019, Thomas Cailley a été sollicité par son ancienne école de cinéma, la Fémis, pour faire partie d’un jury devant se prononcer sur les scénarios réalisés par les élèves de dernière année. En les lisant, l’un d’eux, celui écrit par Pauline Munier, a fait écho en lui. Elle y évoquait des humains dotés de traits animaux. Une idée qui était au carrefour de toutes ses envies d’écriture, à la fois basée sur le fantastique et totalement ancrée dans notre époque. J’ai tout de suite proposé à Pauline qu’on écrive ensemble.
Thématiques et Inspirations
Avec Le Règne animal, Thomas Cailley a voulu utiliser la transformation pour évoquer la transmission et la question de différence : « Qu'est-ce que c'est que de transmettre un monde ? À quoi ça sert de léguer ? Comment construire un monde ensemble ? La mutation est une métaphore qui permet de parler du vivre-ensemble. On tenait beaucoup à ce qu’elle soit progressive, mais qu’elle soit le plus réaliste possible. Cela permettait quelque chose de très troublant : effacer progressivement cette frontière artificielle qu'on a créée, nous, entre notre espèce et le reste du vivant. Ça pose la question de la différence et d’à quel moment, on n'est plus le semblable de l'autre. Ça peut toucher n'importe qui, un voisin, une collègue de bureau, ses propres enfants…. »
Thomas Cailley donne sa vision du Règne animal : « Pour moi, c'est avant tout un film de personnages et d'émotion. On a essayé d'être juste. Les films de genre qui comptent pour moi, sont ceux de Spielberg, Shyamalan et à peu près toute l'œuvre de Miyazaki. Je pense que ce sont des films qu'on peut regarder sans avoir une appétence particulière pour le film de genre. »
Un Tournage Éprouvant
Le tournage du Règne animal a été marqué par les incendies qui ont ravagé la forêt de Gascogne à l'été 2022. Thomas Cailley raconte : « On a commencé le tournage sous la sécheresse, on l'a poursuivi sous la canicule et on l'a terminé avec les incendies. On a dû interrompre le tournage. On a dû renvoyer l'équipe. Je suis resté sous une pluie de cendres à chercher des décors de substitution. Il y a eu un petit miracle. Je suis tombé sur une forêt qui n'avait pas été touchée depuis le XIIᵉ siècle. »
L'Importance de la Jeunesse
On sent dans les œuvres de Thomas Cailley une volonté de célébrer une jeunesse éprise de liberté, en quête d’horizons grandioses et aérés. La jeunesse, dans notre société, fait souvent l’objet d’un constat pessimiste parce qu’elle ne saurait pas ce qu’elle veut, parce qu’elle aurait du mal à trouver sa place dans un monde soi-disant hostile, etc. On la dit perdue. Je préfère m’employer à montrer au contraire la puissance des générations nouvelles, à mettre en valeur ce qu’elles sont capables d’apporter et ce qu’elles voient avant les autres. Dans le film, l’aspect visionnaire de cette jeunesse est manifeste, on constate qu’elle a un temps d’avance sur les adultes par rapport aux bouleversements du monde. Pour l’incarner à l’écran, j’ai pu m’appuyer sur un réservoir d’acteurs impressionnant. Paul Kircher (le fils de Romain Duris dans le film) et toute la nouvelle génération qui l’entoure sont pétris de talent. Naissance d’un acteurRomain Duris est exceptionnel dans le film, mais c'est le comédien qui joue son fils, Paul Kircher, qui crève l’écran. Thomas Cailley : « Je l'ai rencontré à 19 ans et il avait 20 ans lors du tournage. Paul est exceptionnel. Il m'a bouleversé dès la première rencontre, il y a quelque chose d’à la fois fragile et d'une puissance exceptionnelle en lui. Un truc explosif, prêt à se réveiller. Il ne se rend pas compte de sa puissance. Je pense que ça le dépasse. Mais il a quelque chose d’évident avec la caméra. Il la capte immédiatement. Et puis, il a tous les âges. Il est à la fois déjà un jeune adulte pas encore adolescent, et il porte quelque chose de presque universel de l'enfance. »
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Une Approche Singulière de la Mise en Scène
Thomas Cailley pratique le cinéma comme d’autres la « magie », avec l’excitation de voir apparaître sur l’écran, dans la succession des plans, ce qui n’est pas « prévu et n’est parfois même pas contenu dans les images ». Il pratique le cinéma comme d’autres la magie.
En France, il est rare pour un cinéaste, a fortiori quand celui-ci évolue dans la catégorie cinéma d’auteur, de recourir au genre fantastique et aux effets spéciaux. Vous, vous n’avez pas eu peur, pourquoi ? Il s’agit d’un choix inconscient. J’y suis venu naturellement parce que le sujet du film l’exigeait. Je n’ai ni cherché à reproduire un cinéma qui m’aurait marqué étant enfant pour rendre hommage à un cinéma de genre, ni voulu plaquer les recettes du cinéma asiatique ou américain sur un scénario français. En revanche, c’est vrai que l’imaginaire et les monstres en particulier m’ont toujours passionné. La nouveauté pour moi dans ce projet a été de me familiariser avec la technique et à tous ces corps de métiers différents (dessinateurs, sculpteurs, storyboarders, maquilleurs, animatroniciens…). Entre un film d’auteur classique et un film riche en effets spéciaux, la différence tient à la durée de la préparation. Pour Le Règne animal, il m’a fallu un an et demi alors qu’habituellement, j’ai besoin de quatre mois tout au plus.
Le Règne animal est un film fantastique ancré dans la réalité, qui se veut loin de toute science-fiction ou dystopie. Dans le film, les créatures amènent à un dérèglement, à une anomalie qui fait dysfonctionner le réel. Ce qui débouche sur des scènes d’action, de comédie, de drame, d’émotion et génère des perturbations dans un monde qu’on pense comprendre et maîtriser. Situer l’histoire dans un monde fictionnel et futuriste aurait affaibli le propos, l’aurait rendue moins crédible. Je ne voulais pas explorer le territoire du conte ou créer un univers dystopique.
L'Influence Familiale et l'Engagement
Le cinéma est une histoire de famille chez les Cailley. Thomas Cailley a décidé, à 26 ans, de quitter son métier de producteur pour passer le concours de la Fémis, pour devenir réalisateur, suivant les pas de son frère, qui avait quitté son travail de professeur de biologie pour faire du cinéma : « Notre adolescence a été assez marquée par l'arrivée des caméscopes, par les essais filmés. On faisait des sketchs, des fausses pubs, des clips, des pilotes de séries qui n’ont jamais existé. On s'est beaucoup amusés avec ça. Puis on a eu nos vies, on a fait des études sérieuses et il a fallu du temps pour se dire que c'était possible et assumer d’écrire des histoires, et d'être artiste… »
Thomas Cailley a fait tourner l’actrice Adèle Haenel qui a décidé de quitter le milieu du cinéma où elle ne supportait plus : « La complaisance généralisée du métier vis à vis des agresseurs sexuels et plus généralement la manière dont ce milieu collabore avec l'ordre mortifère, écocide et raciste. » : « Ce sont des mots violents, mais la situation qu'elle décrit est violente elle aussi. Moi, la parole d'Adèle, je l'écoute. Et puis je l'ai lue, je l'entends, je la comprends, je la respecte. Mais ensuite, chacun a ses façons de se positionner par rapport à elle. Je crois que quelque part, les thèmes qu’elle aborde sont dans mon film : celle du rapport à l'autre, à la planète dans laquelle on vit. J'ai plutôt décidé d'en faire des histoires, mais je respecte son combat. »
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Frère de Thomas Cailley et César de la photo
Une fois n’est pas coutume, c’est devant la caméra que l’on retrouve David Cailley, ce vendredi 9 mai, à Gradignan. En plateau, installé ce jour au centre de documentation et d’information (CDI) de l’établissement, la prise d’images…En plateau, installé ce jour au centre de documentation et d’information (CDI) de l’établissement, la prise d’images est sobre - un plan frontal fixe -, la lumière est celle des plafonniers de la salle et pour ce qui concerne la machinerie nécessaire aux mouvements de la caméra, le professeur en charge du boîtier numérique se charge des travellings. On est loin de la sophistication cinématographique qui a valu à David Cailley de se voir décerner le César de la photo, lors de la 49e cérémonie de 2024, pour le second long-métrage réalisé par son frère Thomas Cailley.
L’objet du jour n’est pas de préparer la réalisation d’un film, ni même d’un documentaire. Mais de sensibiliser les jeunes aux métiers de l’art et de la culture. Pour ce faire, le dispositif Un César à l’école, en partenariat avec l’Académie des César, invite les lauréats « à retourner dans l’un des établissements dans lesquels ils ont été eux-mêmes élèves pour partager leur expérience, évoquer leur métier avec les élèves et répondre à leurs nombreuses questions », explique Juliette Pannequin, coordinatrice du projet.
« De belles années »Face aux trois classes de seconde qui ont préparé leurs interventions, un ancien du bahut donc. « Un peu ému », admet David Cailley, même si son ressenti est moindre qu’il « y a deux ans quand on est revenu pour tourner certaines scènes du ‘‘Règne animal’’ ici ». Enfant de Gradignan, David Cailley a été scolarisé au lycée des Graves de 1994 à 1997, année où il décroche son bac S, à l’époque. « De belles années », se souvient-il. Une scolarité tournée vers les sciences, avec lesquelles il était « à l’aise », à un âge où il était « loin d’envisager le cinéma comme un métier ». Et pourtant, « la règle de trois, les calculs de cosinus pour orienter les lumières, l’optique géométrique, les règles de la réfraction et de la diffraction, je m’en sers tous les jours », répond le professionnel de la caméra à un élève l’interrogeant sur « l’utilité de [son] parcours au lycée ». David Cailley en convient, « après, l’apprentissage du terrain » est bien plus profitable à son métier que sa maîtrise en électronique ou son Capes en physique qui l’avaient mené initialement à l’enseignement. Le Girondin le confie aux lycéens, « j’ai appris un peu tard qu’il y avait des écoles de cinéma ». Ce qui ne l’a pas empêché d’intégrer à 27 ans l’École Louis Lumière, à Lyon, « pour reprendre trois ans d’études ». Le professionnel du septième art a bien conscience d’avoir face à lui « des jeunes, comme je l’étais à leur âge, pour qui il est difficile encore de se projeter ». D’où son implication dans le dispositif Un César à l’école.
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