L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un sujet profondément personnel et sociétal, marqué par des expériences variées et des enjeux persistants. Cet article explore des témoignages poignants et des réalités complexes entourant l'IVG en France, cinquante ans après la loi Veil.
Un Tournant Historique : La Loi Veil et ses Conséquences
Le 17 janvier 1975, la loi Veil a marqué un tournant décisif dans l'histoire des droits des femmes en France en dépénalisant l'IVG. Avant cette date, des milliers de femmes étaient contraintes de recourir à des avortements clandestins, souvent dans des conditions dangereuses. Marcelle Marquise et Huguette Hérin, parmi tant d'autres, témoignent de cette époque sombre.
Marcelle Marquise, originaire d'Avignon, se souvient avoir avorté illégalement à deux reprises dans les années 60. Mère de cinq enfants, elle a pris des mesures désespérées, comme faire bouillir du persil et boire la macération, pour interrompre ses grossesses. Ces tentatives ont entraîné des douleurs terribles et, lors de la seconde, une hémorragie importante. "Je n'ai jamais rien dit parce qu'il ne fallait rien dire, c'était une honte", confie-t-elle.
Huguette Hérin, quant à elle, raconte avoir risqué sa vie en se jetant dans les escaliers du métro pour provoquer une fausse couche. "J'ai senti au bout de quelques mètres, comme si mon ventre se coupait en deux", se souvient-elle. À l'hôpital, elle a été confrontée à la réaction brutale de son médecin, qui l'a traitée de "salope". Elle décrit cette expérience comme un "tsunami", soulignant la violence et l'horreur de devoir recourir à un avortement clandestin.
Ces témoignages mettent en lumière les risques considérables auxquels les femmes étaient exposées avant la loi Veil : complications pour la santé, danger d'être dénoncées, et dans de nombreux cas, la mort. Israël Nisand, professeur de gynécologie-obstétrique, rappelle que 300 femmes décédaient chaque année des suites d'avortements clandestins.
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Parcours du Combattant : Accéder à l'IVG Avant 1975
Face à l'interdiction de l'avortement, des femmes ont bravé les interdits et les dangers pour mettre fin à leur grossesse. Certaines ont eu recours à des "faiseuses d'ange", des femmes souvent sans formation médicale qui pratiquaient des avortements dans des conditions insalubres. Christiane Taubira, alors mineure, a vécu cette expérience traumatisante en 1971 à Cayenne, et a même pensé qu'elle n'y survivrait pas.
D'autres femmes, comme Colette de Biscarosse, ont contacté des médecins prêts à prendre des risques. Colette a été conduite dans un HLM à Rennes, où une femme l'a avortée dans des conditions difficiles, malgré une piqûre anesthésiante.
Annie Chemla, qui a rejoint le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (Mlac) en 1973, témoigne des solutions extrêmes auxquelles les femmes étaient réduites : "soit les 'faiseuses d'ange', soit pour celles qui avaient de l'argent le fait d'aller voir un médecin. Et puis, il y avait le fait de se charcuter, c’est-à-dire d'introduire soi-même dans son utérus une sonde ou un morceau de métal pour déclencher des saignements et ensuite on allait à l'hôpital. Et c'est là que les femmes étaient maltraitées. (…) Souvent, on laissait les femmes saigner et les médecins disaient que comme ça, elles ne recommenceraient plus…"
Au début des années 70, certains médecins pratiquaient illégalement des avortements, comme à Rouen, où un cabinet médical clandestin s'était monté dans les locaux du planning familial. Mais face à l'afflux de demandes, de nombreuses femmes se rendaient à l'étranger, notamment aux Pays-Bas et en Angleterre, où l'avortement était légal. Anne-Marie Cardon, qui a avorté en Hollande, se souvient des "autocars les uns derrière les autres" remplis de Françaises se rendant dans les cliniques.
René Frydman, médecin et gynécologue, s'est engagé pour la légalisation de l'avortement, rejoignant le Groupe information santé (GIS) et promouvant la méthode Karman, une technique d'aspiration simple et peu douloureuse. Il témoigne de la bataille idéologique de l'époque, où certains considéraient que faciliter l'avortement encouragerait cette pratique, et qu'il valait mieux que les femmes en souffrent.
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L'IVG Aujourd'hui : Un Droit Garanti, Mais Fragile
Grâce au courage de ces médecins et militants, la loi Veil a été promulguée, dépénalisant l'IVG. En 2012, l'IVG a été remboursée à 100% par la Sécurité sociale. Et le 4 mars 2024, la « liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse » a été inscrite dans la Constitution.
Cependant, l'accès à l'IVG reste inégal selon les régions, et des actions de militants anti-IVG compliquent parfois la démarche. Des femmes témoignent des difficultés qu'elles rencontrent encore aujourd'hui.
Sarah, déjà mère de deux enfants, a eu recours à un avortement chirurgical il y a deux ans. Elle estime qu'il faudrait davantage de campagnes de communication au niveau local pour mieux informer les femmes sur les lieux d'accueil. Elle a également été choquée de voir les instruments chirurgicaux avant l'opération, ce qui l'a traumatisée.
En 2022, le nombre d'IVG a atteint son plus haut niveau depuis 1990, avec 234 000 interventions enregistrées en France. Elodie, aujourd'hui directrice de programmes dans l'enseignement supérieur, a avorté à 21 ans pour ne pas compromettre ses études. Elle ne regrette pas sa décision, prise avec le soutien de son entourage. "Si je n'avais pas pu avorter, toute ma vie aurait été foutue en l'air. Cet enfant n'avait sa place nulle part dans ma vie", affirme-t-elle.
Elodie Marie, étudiante en fin de master, a eu recours à l'IMG à deux reprises. Elle explique que la pression du diplôme et l'arrivée sur le marché de l'emploi ont été déterminants dans son choix. "J'ai l'impression d'avoir quelque chose à accomplir avant", confie-t-elle.
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Juliette, jeune trentenaire, a avorté pendant ses études de pharmacie, car elle connaissait la charge de travail qui l'attendait. Elle a longtemps culpabilisé d'avoir ôté la vie à un être, et a été suivie par un psychologue.
Cindy, influenceuse aux 100 000 abonnés, a avorté deux fois avant d'avoir un enfant, car elle souhaitait atteindre des objectifs de carrière. "J'ai senti que ma carrière s'était suffisamment développée quand j'ai atteint un certain niveau de salaire fixe avec les marques pour lesquelles je travaille. A ce moment, je me suis dit O.K., je peux assumer un enfant", explique-t-elle.
Ces témoignages montrent que les raisons qui poussent les femmes à avorter sont variées et complexes, et qu'il est essentiel de respecter leur choix.
Accès à l'IVG : Un Parcours Semé d'Embûches
Malgré la loi Veil et les avancées qui ont suivi, l'accès à l'IVG reste un défi pour de nombreuses femmes. Une étude révèle que plus de huit femmes sur dix ayant avorté rapportent l'existence de freins.
La première difficulté est de trouver des informations claires sur l'avortement. Des sites internet anti-IVG se présentent comme des sites de conseil neutres, mais tentent en réalité de dissuader les femmes d'avorter.
De nombreuses femmes décrivent des tentatives d'immixtion dans leur décision, en faveur ou en défaveur de l'avortement. Aurélie a subi deux IVG "sous pression" de son père et de son conjoint, tandis que Lucile raconte que les "deux premiers médecins" rencontrés ont "carrément tenté de [la] dissuader d'avorter".
Une autre difficulté est de trouver un praticien qui pratique l'IVG dans le délai légal de 14 semaines de grossesse. De nombreux médecins font valoir leur clause de conscience, et seuls 14% des sages-femmes, 19% des gynécologues et 1,5% des médecins généralistes pratiquent l'IVG médicamenteuse en cabinet de ville. De plus, environ 130 centres IVG ont été fermés ces 15 dernières années.
En 2019, le délai moyen pour un premier rendez-vous en vue d'une IVG était de 7,4 jours, contre cinq jours recommandés. Certaines patientes sont obligées de se rendre à plusieurs dizaines, voire centaines, de kilomètres de chez elles pour respecter ce délai. Chaque année, "entre 3 000 et 5 000 femmes" se rendent à l'étranger car elles ont appris leur grossesse trop tardivement ou n'ont pas réussi à trouver un rendez-vous à temps.
Les femmes en situation de précarité sont particulièrement touchées par ces difficultés. Elles manquent souvent d'information, sont éloignées des centres urbains, et peuvent être confrontées à la barrière de la langue. De plus, les dépassements d'honoraires dans le privé peuvent être un obstacle financier.
Témoignages de Femmes : Expériences et Émotions
Les témoignages de femmes ayant eu recours à l'IVG révèlent une diversité d'expériences et d'émotions.
Salomé garde un souvenir cuisant de son avortement. La sage-femme qui l'a reçue lui a dit qu'elle ne comprenait pas qu'elle ait pu tomber accidentellement enceinte au vu de son niveau d'études, et qu'elle n'était pas un distributeur de pilules abortives.
Julie, qui a avorté en 2018 alors qu'elle avait déjà deux enfants, n'en a pas parlé à sa belle-mère, car elle sentait que c'était inabordable. Elle se sent encore honteuse.
Ces témoignages soulignent l'importance de lutter contre le tabou qui entoure l'avortement, et de garantir aux femmes un accès à l'IVG dans des conditions dignes et respectueuses.
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