Loading...

La symbolique des menstruations : Une perspective anthropologique

Les menstruations, un phénomène biologique naturel chez les femmes, sont bien plus qu'un simple processus physiologique. Elles sont chargées de significations culturelles, sociales et symboliques profondes, qui varient considérablement à travers le temps et les sociétés. Cet article explore la symbolique des menstruations d'un point de vue anthropologique, en examinant comment elles ont été perçues, ritualisées et interprétées dans différentes cultures.

Introduction : Au-delà du biologique

Les menstruations, un saignement vaginal mensuel normal de la puberté à la ménopause, marquent la période fertile de la vie d'une femme. Bien que scientifiquement étudiées depuis le XVIIe siècle, l'expérience personnelle de celles qui les vivent reste peu exposée socialement. Ce manque d'exposition est dû en partie au tabou qui entoure encore les "règles".

Le tabou des menstruations : Histoire et significations

Le sang menstruel a traditionnellement été considéré comme une forme d'impureté risquant de contaminer l'environnement. Cette perception a conduit à l'isolement des femmes pendant leurs menstruations. Bien que ce discours, souvent lié à des conceptions religieuses, soit moins dominant dans les cultures occidentales modernes, une certaine tendance à la dissimulation et au secret entoure encore cette période du mois. Le langage lui-même utilisé pour désigner les "règles" évite souvent le terme direct, le remplaçant par des expressions qui peuvent être dénigrantes et contribuer à l'invisibilité sociale de la période menstruelle.

La perception négative et internalisée

Cette absence de regard positif et expérientiel sur les menstruations influence la manière dont les femmes vivent ce moment de leur cycle. De nombreuses femmes ressentent les menstruations comme dégoûtantes, dérangeantes ou honteuses. Cette honte internalisée encouragerait une tendance à se complexer ainsi qu'une vision dévalorisante de la corporéité féminine.

La domination du paradigme médical

Les premières connaissances offertes aux jeunes filles quant à leur cycle menstruel se limitent souvent à une lecture physiologique, où les menstruations sont présentées sous le prisme de la douleur ou de la pathologie, comme le syndrome prémenstruel (SPM). La dimension expérientielle et le sens qu'il peut prendre ne sont pas pris en compte. Cette manière d'envisager les menstruations véhicule une vision implicite du corps, perçu comme déficient et incontrôlable. Pour enrayer l'épanchement aléatoire des flux, leurs contraintes sur la sexualité et la capacité à travailler, il serait donc préférable de les abolir chimiquement ou de les réduire jusqu'à les rendre presque invisibles.

Lire aussi: Nouveau papa : idées cadeaux

Rituels menstruels : Espaces sacrés et réappropriation

Au-delà de l'interprétation des menstruations comme quelque chose de sale et souillant, le retrait opéré culturellement pendant cette période du mois peut également être perçu comme la création d'un espace sécuritaire et sacré permettant de protéger l'expérience particulière vécue par les femmes à ce moment. Les rituels de menstruation présents dans les sociétés traditionnelles avaient pour fonction de célébrer la capacité à porter la vie tout en préservant la femme des dangers de la liminalité à laquelle l'état menstruel pouvait l'ouvrir.

Renouveau contemporain : Réappropriation et empowerment

On assiste à un renouveau autour de la manière d'accueillir et de représenter les menstruations en Occident. Des mouvements de "tente rouge" favorisent les échanges entre les femmes à propos de leur vécu menstruel. Certaines célébrations des ménarches sont proposées aux jeunes filles, parfois sur un mode essentiellement commercial et festif, parfois dans une orientation plus rituélique et sororale.

L'idée d'un accompagnement personnel des menstruations à travers de pratiques rituelles individuelles émergent dans plusieurs recherches. Certains auteurs mentionnent l'importance du repos, l'utilisation de calendrier lunaire durant les règles, le don du sang à la terre, l'art menstruel ou encore la pratique de la méditation, du yoga, de l'écriture réflexive, de la danse, du Qi Gong. Ce renouveau contemporain autour des rituels menstruels exprime le besoin d'une réappropriation d'un corps cyclique et la reliance à une cosmologie. En redonnant du sens à cette expérience corporelle, ces pratiques participent à une reconquête symbolique du féminin, souvent occulté ou dévalorisé dans les sociétés modernes.

Rituels personnels : Repos, cyclicité et autosoin

La ritualisation des menstruations semble permettre de répondre au besoin de repos. Les femmes ayant une relation positive à leurs menstruations reconnaissent un désir de pause émergeant lors de leurs règles. Le cycle menstruel peut être divisé en deux dimensions : la phase légère de l'ovulation et la phase sombre des menstruations. La culture postmoderne linéaire valoriserait le moment de l'ovulation où la femme est dans une phase énergétique, productive et extériorisée, alors que la phase menstruelle est davantage dépréciée, notamment dans ce qu'elle peut amener comme besoin de respiration, de pause, de non-productivité et de retour à soi.

Au moment des menstruations, les participantes honorent leur envie de calme et de repos, pratiquant des activités apaisantes et s'installant avec le moins de bruits et de stimulations possibles. Elles semblent vouloir revenir à une écoute d'elles-mêmes et se soustraient à certaines obligations et rythmes venant de l'extérieur. En organisant leur routine autour de leur cycle menstruel, elles affirment une autre manière d'être productives, travaillant à un rythme adapté à leur réalité corporelle.

Lire aussi: Récit universel de la naissance

La cyclicité ouvre également la possibilité d'une reliance avec celle de la nature. Le rituel agit ici comme une forme de réancrage cyclique, à la fois corporel et terrien. L'écoute sensible des variations subtiles de l'organisme fait écho avec la conscience des changements du vivant. Les différentes phases du cycle menstruel sont vécues comme des traversées de monde, régies par des niveaux d'énergie, des animaux totems et des archétypes féminins différents, à l'instar des différents quartiers de lune.

Les rituels personnels créés apparaissent également comme une forme d'autosoin. Les participantes disent se sentir plus apaisées et soutenues grâce à ces derniers. Les effets bénéfiques qui en découlent semblent également s'élargir à leur entourage. D'autres pratiques sont mentionnées comme des éléments venant rythmer le retour du sang menstruel et favoriser cette intériorité : création de tisanes et de recettes spéciales, bains de vapeur vaginaux (Yoni Steam).

Réappropriation du corps et du sang menstruel

La pratique rituélique semble ici au service d'une forme de dialogue, voire de reprise de contrôle sur son corps. On observe une réappropriation du corps et de ses processus physiologiques.

Le contact accru avec ses besoins et différentes parties du corps peut également concerner le sang menstruel lui-même, touché et manipulé concrètement lors des rituels mensuels. La pratique de l'art menstruel (dessiner à partir de son propre sang) peut en être un exemple. De même, l'utilisation de Diva Cup favorise une plus grande proximité consciente au flux menstruel, mais aussi un contact plus charnel avec lui, couplé à la possibilité de sa récupération. Les pratiques rituelles associées peuvent être de verser son sang menstruel dans la terre ou dans ses plantes. Le sang est ici perçu dans sa force de vie, fertilisante, au service de la croissance d'autres vies que celle d'un fœtus. À la modification de la représentation du sang menstruel, qui n'est plus vu comme un simple déchet mais comme un flux intime reliant l'individu à la nature, s'ajoute la possibilité d'un engagement écologique par le remplacement des serviettes hygiéniques, à forte empreinte environnementale. Certaines femmes versent directement le sang de leur cup menstruelle aux plantes qu'elles trouvent plus faibles ou font tremper leurs serviettes menstruelles dans une eau vinaigrée et redonnent ce mélange à des arbres, à leur jardin et même à une pierre. Grâce aux propriétés nourrissantes du sang, elles entendent ramener la vie du sol de leur jardin, après qu'il a été endommagé. Non seulement le sang semble aider la terre mais le rituel apporte de la guérison dans leur propre quotidien.

Connexion et appartenance

Le thème de la connexion semble se trouver au cœur de l'essence des pratiques menstruelles et transcender toutes les autres fonctions que les rituels peuvent prendre. La pratique menstruelle semble révéler des dimensions d'elles-mêmes qu'elles ne connaissaient pas. La connexion à ses propres besoins et à son rythme propre nourrit un sentiment d'une plus grande appartenance, le sentiment d'être vraiment plus à sa place et de participer ainsi au monde. Au-delà d'une simple pratique personnelle, l'intime rejoint ici le collectif. La conscience de sa rythmicité menstruelle amène à se sentir partie prenante d'un cycle cosmique. En donnant son sang à la Terre, on sent qu'on fait partie de l'écosystème.

Lire aussi: Pourquoi les coins symboliques sont-ils importants?

Cette connexion se traduit en termes plus politique ou plus cosmique. Il peut s'agir d'un sentiment de connexion à une sororité universelle ou d'une posture sociale différente, en s'engageant à éviter les hormones et polluants endocriniens.

Préjugés et superstitions : Un héritage persistant

Les préjugés populaires sur la menstruation persistent, relayés parfois par le discours médical. Dans bien des régions, on pense que la femme, pendant la menstruation, possède le pouvoir de faire pourrir la viande ou de nuire aux récoltes. Dans le Nord de la France, les raffineries de sucre étaient interdites aux femmes au moment de l’ébullition et du refroidissement du sucre, car le précieux produit aurait noirci. A contrario, on utilisait sciemment les propriétés néfastes de la femme indisposée pour détruire les chenilles qui infestaient un champ de choux.

En 1920, le docteur Bela Schick élabore la théorie des ménotoxines, substances nocives éliminées par la peau de la femme indisposée et qui seraient responsables des différents phénomènes de pourrissement et de fanaison.

Toutes les femmes n'ont pas le même pouvoir maléfique pendant leurs règles, et certaines sont plus virulentes que d'autres.

Menstruations et sexualité : Interdits et désir

Certains auteurs estiment que le climat joue un rôle dans la venue des premières règles : la première menstruation serait d'autant plus précoce que l'on avance davantage dans le Midi. C'est donc la chaleur qui déterminerait la précocité de la puberté ; logiquement, les femmes qui sont pubères plus tôt sont, plus que les autres, disposées à l'union sexuelle. De même, les femmes voluptueuses ont des règles plus abondantes que celles qui sont naturellement froides et indifférentes pour les hommes.

D'autres médecins nuancent ce point de vue en faisant de la période des règles un moment de forte excitation érotique, quelle que soit par ailleurs la nature de la femme, voluptueuse ou plus froide ; la menstruation serait même, pour les femmes les moins ardentes, l'occasion d'un réveil périodique des sens.

Pourtant, la plupart des médecins déconseillent formellement les rapports sexuels pendant les règles, rejoignant ainsi les prescriptions des Anciens comme les préjugés populaires. Car l'interdiction des relations sexuelles au moment de la menstruation est universelle. Les médecins justifient l'interdiction de façon scientifique, en invoquant deux raisons au moins. D'abord, pendant cette période particulière du mois, la femme est plus nerveuse, plus irritable. D'autre part, faire l'amour à une femme indisposée ne serait pas sans danger pour l'homme : en effet, la flore microbienne du vagin, voire de l'utérus, se trouve exaltée pendant les menstrues, aussi le danger de contamination par ces microbes est-il plus grand que pendant la période intermenstruelle.

Congé menstruel : Un débat contemporain

Le congé menstruel, déjà adopté dans certains pays, divise en France. D'un point de vue historique, il s'agit d'un point de rupture. Auparavant honnie par les féministes, l'exclusion sociale des femmes menstruées est désormais réinvestie par ce camp.

En raison de la nature compétitive du salariat, les femmes auraient banalisé leur inconfort menstruel, au point de le subir dans une forme de clandestinité sociale, pensée à tort comme un moyen de contrecarrer la domination masculine. Aujourd'hui, à travers le congé menstruel, tout se passe à la façon d'une réappropriation symbolique des menstrues, ancien marqueur de la domination masculine, visant à inverser le rapport de force homme-femme.

tags: #symbolique #des #menstruations #anthropologie

Articles populaires:

Share: