Depuis des temps immémoriaux, le phénomène des menstruations a suscité la curiosité et l'intérêt, tant du point de vue médical que culturel. Associées au mystère de la féminité, les règles ont été entourées de tabous, de superstitions et de rituels variés selon les époques et les sociétés. Cet article explore la symbolique des menstruations en anthropologie, en mettant en lumière l'évolution des perceptions, les interdits qui y sont liés, les tentatives d'explication scientifique et les formes contemporaines de réappropriation.
Les menstruations à travers l'histoire : un sujet de fascination et de préjugés
Dès la fin du XIXe siècle, le discours médical sur les règles était ambivalent. Si certains médecins considéraient la menstruation comme un garant de l'équilibre féminin, une « saignée naturelle » indispensable à la bonne santé, d'autres la stigmatisaient comme un état pathologique induisant des troubles physiologiques et psychologiques. Cette vision révélait des préjugés tenaces envers les femmes, les médecins apportant un soutien prétendument scientifique à des idées reçues. Comme l'atteste la thèse d'Aimé Schwob sur les psychoses menstruelles, l'étude du flux menstruel ramenait inévitablement au « mystère féminin » et à la « mission spéciale » de la femme.
Le tournant du XIXe et du XXe siècle fut une période charnière, marquée par des incertitudes et des contradictions au sein de la profession médicale. Les théories héritées de l'Antiquité et du système des humeurs étaient remises en question, sans être remplacées par une nouvelle cohérence. Pourtant, les savoirs médicaux ne s'opposaient pas toujours aux « préjugés » et aux « superstitions », les croyances populaires étant parfois intégrées et confirmées par les médecins, comme l'ont montré les anthropologues.
Tabous et interdits : la femme indisposée, source de crainte et de pouvoir
Depuis l'Antiquité, traditions et superstitions ont tenté de canaliser le phénomène menstruel. La femme indisposée faisait peur, et on lui attribuait des pouvoirs maléfiques ou une forte capacité de nuire. Cette crainte était d'autant plus vive que la médecine a longtemps ignoré les origines de la menstruation, énonçant des hypothèses physiologiquement erronées et peinant à en donner une définition cohérente.
Dans de nombreuses cultures, la femme qui a ses règles est considérée comme impure et doit se purifier. Elle est isolée, et il est interdit à l'homme de reposer avec elle dans le même lit. Ces prescriptions religieuses sont souvent justifiées par des préoccupations d'hygiène.
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Au-delà des principes d'hygiène, les affirmations médicales renforçaient les préjugés populaires concernant la nocivité de la femme indisposée et son influence néfaste sur le monde qui l'entoure, notamment sur la nourriture, les animaux et les plantes. Certains médecins justifiaient scientifiquement les superstitions concernant les règles, affirmant qu'elles avaient une certaine valeur.
Les effets délétères attribués à la femme indisposée étaient divers : les liquides s'aigrissaient, les grains perdaient leur fécondité, les essaims d'abeilles mouraient, le cuivre et le fer rouillaient. Dans certaines régions, on pensait que la femme, pendant la menstruation, avait le pouvoir de faire pourrir la viande. Parfois, ce n'était pas seulement le contact, mais le regard même de la femme indisposée qui pouvait provoquer la catastrophe.
À l'inverse, on utilisait parfois sciemment les propriétés néfastes de la femme indisposée pour entreprendre une action de destruction à grande échelle, par exemple pour faire périr les chenilles qui infestaient un champ de choux.
La théorie des ménotoxines : une tentative d'explication scientifique des superstitions
En 1920, le docteur Bela Schick élabora à Vienne la théorie des ménotoxines, qui venait donner une justification médicale au prétendu pouvoir néfaste de la femme indisposée. Partant de l'observation que des roses offertes à une jeune fille réglée avaient fané dès le lendemain, Schick posa le principe de l'existence de ménotoxines, substances nocives éliminées par la peau de la femme indisposée et responsables des différents phénomènes de pourrissement et de fanaison.
Bien que cette théorie ait été largement discréditée par la suite, elle témoigne de la volonté de certains médecins de donner une base scientifique aux croyances populaires concernant la menstruation.
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Menstruations et sexualité : un lien complexe et ambivalent
Le lien entre menstruation et sexualité a toujours été un sujet de débat. Certains auteurs estimaient que le climat jouait un rôle dans la venue des premières règles, la puberté étant plus précoce dans les régions chaudes. Logiquement, les femmes pubères plus tôt étaient plus disposées à l'union sexuelle.
D'autres médecins nuancent ce point de vue en faisant de la période des règles un moment de forte excitation érotique, quelle que soit par ailleurs la nature de la femme. La menstruation serait même, pour les femmes les moins ardentes, l'occasion d'un réveil périodique des sens.
Pourtant, la plupart des médecins déconseillaient formellement les rapports sexuels pendant les règles, rejoignant ainsi les prescriptions des Anciens et les préjugés populaires. L'interdiction des relations sexuelles au moment de la menstruation était universelle. Les médecins justifiaient cette interdiction de façon scientifique, en invoquant la nervosité et l'irritabilité de la femme pendant cette période, ainsi que le danger de contamination microbienne pour l'homme.
Le congé menstruel : un point de rupture et un renversement des valeurs
Récemment adopté dans certains pays, le congé menstruel divise en France. D'un point de vue historique, il s'agit d'un point de rupture. Auparavant honnie par les féministes, l'exclusion sociale des femmes menstruées est désormais réinvestie par ce camp.
Ce renversement de valeurs s'explique par l'essor de l'écoféminisme, qui prône une réappropriation de son cycle et de sa féminité sacrée. En raison de la nature compétitive du salariat, les femmes auraient banalisé leur inconfort menstruel, au point de le subir dans une forme de clandestinité sociale. Aujourd'hui, à travers le congé menstruel, il s'agit d'une réappropriation symbolique des menstrues, ancien marqueur de la domination masculine, visant à inverser le rapport de force homme-femme.
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Tabou des règles : une construction sociale et culturelle
Le tabou des règles est un interdit qui relève du sacré, que l'on n'ose pas transgresser de peur de répercussions qui nous dépasseraient. Il représente un danger, mais aussi quelque chose de mystérieux, de forte intensité.
En anthropologie, le tabou des règles est souvent lié à l'interdit de l'inceste, qui structure les sociétés. Les règles sont doublement liées à l'instinct de conservation de l'espèce : elles incarnent à la fois la mort, via le sang qui s'écoule, et la vie, parce qu'elles représentent un renouvellement, et renvoient à la conception.
Le tabou des règles pourrait aussi être à l'origine de la division sexuelle du travail, les femmes étant écartées des métiers touchant au sang, comme la chasse ou les métiers des armes. Cette interdiction de mélanger les sangs serait à l'origine des sociétés : l'interdit de l'inceste, de la consanguinité.
Du culte lunaire au patriarcat : une évolution des perceptions
La plupart des premiers cultes et des premières divinités avaient pour point commun un symbole, la Lune. Astarté, Ishtar, Inanna et même Artémis, les anciennes déesses étaient fréquemment associées aux attributs lunaires et à la fertilité. Le lien entre ces cultes et les menstruations est alors évident : le cycle menstruel correspond, plus ou moins, au cycle lunaire.
Jusqu'au Néolithique, les premières religions, qui ont contribué aux fondations de la société, étaient donc des cultes liés aux règles. C'était un phénomène à la fois craint car il représentait le danger, mais aussi respecté, parce qu'investi d'une puissance sacrée : c'était un phénomène tabou.
Néanmoins, la révolution néolithique, apportant son lot de nouveautés pour notre chère espèce, a décidé de rebattre les cartes concernant la place des femmes dans la société. L'instauration des religions monothéistes s'est elle aussi faite au prix de l'effacement, de l'invisibilisation des femmes et du sang menstruel.
La réappropriation contemporaine des menstruations : rituels et pratiques
Depuis une dizaine d'années, on assiste à un renouveau autour de la manière d'accueillir et de représenter les menstruations en Occident. Des mouvements de « tente rouge » entendent favoriser les échanges entre les femmes à propos de leur vécu menstruel. Certaines célébrations des ménarches sont proposées aux jeunes filles, parfois sur un mode essentiellement commercial et festif, parfois dans une orientation plus rituélique et sororale.
L'idée d'un accompagnement personnel des menstruations à travers de pratiques rituelles individuelles émerge dans plusieurs recherches. Certains auteurs mentionnent l'importance du repos, l'utilisation de calendrier lunaire durant les règles, le don du sang à la terre, l'art menstruel ou encore la pratique de la méditation, du yoga, de l'écriture réflexive, de la danse, du Qi Gong.
Ce renouveau contemporain autour des rituels menstruels exprime le besoin d'une réappropriation d'un corps cyclique et la reliance à une cosmologie. En redonnant du sens à cette expérience corporelle, ces pratiques participent à une reconquête symbolique du féminin, souvent occulté ou dévalorisé dans les sociétés modernes.
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