Introduction
L'élevage caprin est fortement tributaire d'une gestion efficace de la reproduction, un pilier de la productivité et de la rentabilité des exploitations. Les progrès génétiques, conjugués aux techniques de gestion de la reproduction, transforment les pratiques d'élevage, notamment à travers l'adoption de la lactation longue. Cet article explore l'impact des progrès génétiques sur la lactation longue, en abordant les techniques de reproduction, la sélection des chèvres, l'alimentation, les avantages et les inconvénients de la lactation longue, ainsi que la préparation des boucs à la reproduction.
Gestion de la reproduction chez les chèvres
Les éleveurs caprins utilisent une variété de techniques de gestion de la reproduction, allant de la monte naturelle à l'insémination artificielle (IA), en fonction de leurs objectifs de sélection. La période de mise au bouc doit être soigneusement planifiée lors de la préparation des chèvres à la reproduction.
Sélection des chèvres pour le renouvellement du troupeau
La sélection des chèvres destinées au renouvellement du troupeau est une étape stratégique. Les critères de sélection peuvent inclure la santé, la conformation, la production laitière et la facilité de mise bas.
Alimentation : un facteur clé
L'alimentation joue un rôle crucial dans la préparation des chèvres à la reproduction. Il est préférable de minimiser les changements dans l'alimentation des chèvres (fourrages et concentrés) un mois avant et un mois après le début de la reproduction, en particulier pour l'IA. Si les apports protéiques sont excédentaires un mois avant la reproduction, il est nécessaire de rééquilibrer la ration en réduisant les apports protéiques et en augmentant les apports énergétiques. Une cure d'hépatoprotecteur (5 à 10 jours) suivie d'un flushing pré-repro peut également être bénéfique.
Lactation longue : une pratique en évolution
Les lactations longues permettent aux chèvres de produire du lait sur une période étendue, ce qui peut conduire à une production laitière plus élevée par chèvre au cours de sa vie. Par exemple, une augmentation de 239 kg de lait a été observée chez les chèvres Saanen (données : Seenovia 2023). Cette pratique peut être choisie ou subie, permettant de conserver des chèvres qui seraient en échec à la reproduction. Cependant, pour maintenir un renouvellement suffisant sans achat extérieur (pour éviter tout risque sanitaire), il est conseillé de ne pas dépasser 50 % du troupeau en lactation longue.
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Avantages de la lactation longue
- Augmentation de la production laitière: La lactation longue permet d'augmenter la production laitière par chèvre sur sa durée de vie.
- Conservation des chèvres en échec de reproduction: La lactation longue permet de conserver les chèvres qui ne parviennent pas à se reproduire, évitant ainsi la réforme prématurée.
- Amélioration de la condition physique: Avec des gestations moins fréquentes, les chèvres s'épuisent moins et reconstituent leurs réserves corporelles en vue de la prochaine reproduction.
- Organisation du travail: La traite est répartie sur toute l'année, réduisant la charge de travail au moment des mises bas.
Inconvénients de la lactation longue
- Ralentissement du progrès génétique: Avec moins de reproductions, la sélection génétique est moins rapide.
Préparation des boucs à la reproduction
La préparation des boucs pour la reproduction est essentielle pour garantir le succès de la reproduction et la qualité de la descendance.
Examen complet
Avant la saison de reproduction, les boucs doivent subir un examen complet pour évaluer leur santé générale, leur état corporel et leur système reproducteur.
Alimentation équilibrée
Une alimentation équilibrée et adaptée est essentielle pour maintenir la condition physique et la fertilité des boucs reproducteurs. Une alimentation de qualité contribue également à améliorer la qualité du sperme. Pendant la période des saillies, les boucs dépensent beaucoup d'énergie, il est donc important d'ajuster leur ration deux mois avant leur introduction avec les chèvres (durée de la spermatogenèse). Il est recommandé de leur donner les mêmes aliments que les chèvres (fourrages et concentrés) pour faciliter la digestion. La complémentation en concentrés doit être augmentée (300 à 600 g) en fonction de leur état corporel. Une supplémentation en vitamines peut être utile, mais pas indispensable. Il est recommandé de laisser à disposition des pierres à lécher à base de mélasse et d'oligoéléments (dont le zinc, indispensable tout au long de la spermatogenèse). Une fois dans les lots de chèvres, l'ingestion de fourrages peut diminuer, nécessitant un apport supplémentaire de concentrés.
Conditions environnementales
Les conditions environnementales jouent un rôle crucial dans la santé et le bien-être des boucs reproducteurs. Ils doivent disposer d'un environnement propre, sec et bien ventilé, avec un abreuvement de qualité et suffisamment d'espace (minimum 2 m² par bouc).
Plan de gestion de la reproduction
Il est essentiel d'établir un plan de gestion de la reproduction qui inclut la synchronisation des chaleurs et la surveillance étroite de la performance reproductive. Il faut s'assurer que les boucs sont prêts et en bonne condition physique au début de la saison de reproduction.
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Progrès génétiques : une perspective historique
Depuis le début des années 90, les conditions de production ont évolué, avec des systèmes et des méthodes de travail différents, ainsi que l'arrivée de conduites plus économes. La génétique a joué un rôle majeur, avec un progrès annuel régulier de 100 kilos jusqu'en 2012, expliquant l'augmentation des performances constatées au Contrôle Laitier. L'index lait moyen des taureaux d'insémination utilisés entre 2007 et 2014 est resté stable, et leurs filles en production reflètent ce choix génétique.
Évolution des taux butyreux (TB) et protéiques (TP)
Durant les vingt dernières années, le niveau génétique du TB a diminué de 3 points, ce qui explique en grande partie la baisse du TB relevée dans les résultats du Contrôle Laitier. Grâce à la sélection, le TP s'est amélioré depuis 1996, malgré l'opposition génétique entre quantité de lait et taux. Le progrès amorcé en 2015 devrait se poursuivre, pour atteindre un progrès de 0,4 points en 2020.
Alimentation et progrès génétiques chez la truie
La fin de la gestation est une étape critique dans le cycle de reproduction de la truie. L'amélioration génétique et une meilleure connaissance des besoins nutritionnels en fin de gestation montrent que l'augmentation typique de l'alimentation pendant les dernières semaines de gestation ("bump feeding") n'est pas la meilleure pratique. Les progrès génétiques ont apporté des bénéfices (augmentation de la taille de la portée) mais aussi des problèmes comme une plus grande variation sur la taille de la portée et un plus faible poids à la naissance. Une alimentation adaptée en fin de gestation peut générer des bénéfices substantiels pour la truie, la portée et la rentabilité globale de l'élevage.
Besoins spécifiques en acides aminés
Le "bump feeding" (augmentation systématique de la quantité d'aliment administré pendant les dernières semaines de gestation) satisfait les besoins énergétiques mais pas les besoins en protéines ni les changements de besoins concernant les acides aminés spécifiques. Il n'est pas recommandé d'augmenter la quantité administrée jusqu'à atteindre les besoins de protéine, car si les truies prennent trop de poids, leur production de lait pendant la lactation sera faible.
Les résultats de plusieurs études ont démontré que le schéma idéal des acides aminés par rapport à la lysine change en fin de gestation. Les besoins de lysine augmentent d'environ 55 % depuis le milieu jusqu'à la fin de la gestation. Les déficiences en lysine en fin de gestation peuvent influer négativement l'insuline et la prolactine, perturbant ainsi une transition fluide vers la lactogénèse.
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La glutamine est un autre acide aminé important en fin de gestation pour améliorer le retard de la croissance fœtale et prévenir la mortalité pré-sevrage. Les besoins de glutamine seraient plus importants en fin de gestation que pendant la lactation. L'arginine, un vasodilatateur, peut améliorer l'administration des nutriments et de l'oxygène de la truie aux fœtus. La supplémentation avec de l'arginine (1%) a démontré améliorer le poids à la naissance, l'usage des nutriments, la survie fœtale, l'immunité et la réponse vaccinale des truies.
Acides gras, minéraux et vitamines
La manipulation du profil des acides gras dans les rations de fin de gestation peut améliorer la qualité du colostrum et la vitalité des porcelets nouveau-nés. L'acide linoléique conjugué et l'huile de poisson (riche en acide gras oméga 3) ont été utilisés avec succès dans les rations de fin de gestation et de lactation à un taux de 0,5%.
Plus de 50% de la rétention totale de minéraux se produit pendant les deux dernières semaines de gestation. Les truies très productives ont des besoins plus importants en minéraux, en particulier en fin de gestation et en lactation. Pour ne pas compromettre la longévité de la truie, une utilisation "stratégique" de minéraux de haute qualité et de haute biodisponibilité (organiques) est recommandée en fin de gestation et pendant la lactation. Il est également recommandé d'apporter des minéraux et des vitamines qui assurent la protection anti-oxydante nécessaire (sélénium organique, vitamine E, vitamine C) pour la truie et sa progéniture.
Fibres et ingrédients fonctionnels
Un aliment spécifique ou un complément (top-dressing) de pré-lactation permet l'usage économique d'ingrédients fonctionnels pour optimiser le post-sevrage jusqu'à la mise-bas. Il faut attentivement prendre en compte le niveau et les sources de fibre pour trouver une balance positive entre la rapidité du transit du digesta (en évitant la constipation) et l'utilisation de l'énergie à libération lente dérivée de la fermentation dans le gros intestin pour améliorer le poids à la naissance.
Adaptation des rations aux progrès génétiques
L'évolution de la génétique chez la truie moderne exige que les nutritionnistes adaptent les rations et les programmes d'alimentation. Les contraintes qui affectent le potentiel génétique des truies dans les élevages commerciaux (ambiance, logement, climat, main d'œuvre) doivent également être prises en compte en personnalisant la nutrition. Il subsiste d'importantes déficiences dans la recherche autour des truies hyper prolifiques qui devraient se solutionner rapidement si l'alimentation prétend aller de pair avec les progrès génétiques. Les nutritionnistes doivent considérer le rôle de l'alimentation sur le métabolisme, la régulation hormonale et la reproduction.
Étude de cas : Lactation longue en élevage caprin
Un éleveur témoigne de sa pratique de la lactation longue : "Il y a environ un quart des chèvres multipares pour qui la reproduction ne prend pas ; pour celles-ci, nous les laissons en lactation jusqu’à la mise à la reproduction de l’année suivante. Cela me permet de garder des chèvres qui ont un bon potentiel laitier, mais qui ont raté leur reproduction, plutôt que de les réformer. Pour les chevrettes, je dirais que nous faisons plutôt des lactations prolongées. Les chevrettes sont censées mettre bas en septembre, mais pour celles en retard, je fais un second passage pour des mises bas en janvier-février. Elles restent donc en lactation jusqu’à septembre de l’année suivante, soit 18 mois en production. Bien que ces lactations longues et prolongées soient subies, elles me permettent de conserver les meilleures laitières malgré un problème à la reproduction sans avoir à entretenir une chèvre improductive pendant un an. Celle-ci dure généralement un peu plus de 700 jours, contre 305 jours en moyenne pour une lactation normale. J’ai généralisé la pratique sur mon troupeau, car les avantages étaient nombreux, autant au niveau de l’organisation et du confort de travail que pour les chèvres elles-mêmes. En effet, avec des gestations, et donc des mises bas, moins fréquentes, les chèvres s’épuisent moins et elles ont le temps de reconstituer leurs réserves en vue de la prochaine mise à la reproduction. Et quand c’est le moment, elles présentent une bonne note d’état corporel. De mon côté, on s’organise pour traire toute l’année, ce n’est plus une contrainte et j’ai beaucoup moins de travail au moment des mises bas, qui sont, de fait, beaucoup moins nombreuses. Le seul bémol, c’est la perte de rapidité dans le progrès génétique. Forcément, avec moins de reproductions, la sélection va moins vite."
Un autre éleveur ajoute : "Parmi nos 300 saanens, nous gardons nos plus vieilles chèvres en lactation longue, cela leur évite la fatigue d’un nouveau cycle reproduction-mise bas et nous permet de conserver leur potentiel laitier. Cela concerne également les chèvres qui ont des soucis locomoteurs qui pourraient les gêner pour la reproduction, mais qui n’empêchent ni la production laitière ni la traite. Encore une fois, nous pouvons ainsi conserver ces bonnes laitières dont nous ne voudrions pas nous séparer, tout en évitant de les garder à l’entretien inutilement."
Le "modèle Roquefort" et la sélection génétique
Le succès des instruments de la sélection génétique technologique (contrôle laitier, insémination artificielle, index génétique) dans la zone Roquefort a conduit à l'amélioration de la race Lacaune, l'une des plus utilisées au monde. Ce succès a conduit les responsables professionnels des Pyrénées-Atlantiques à faire appel aux scientifiques ayant développé ces instrumentations en Roquefort pour les développer dans leur département. Cependant, dès la fin des années 1970, l'adoption et l'utilisation de ces instruments restent faibles, comparativement à ce qui avait été observé dans la zone Roquefort. Des controverses et des départs d'éleveurs très performants en termes de résultats des schémas de sélection ont été constatés, ainsi que l'installation d'éleveurs refusant le modèle proposé.
Facteurs explicatifs
Il est nécessaire de se départir d'une vision trop simpliste du problème des changements et de l'innovation, souvent vu par l'angle de l'opposition entre "tradition" et "modernité". Le projet de rationalisation conçu à Roquefort a constitué l'aspect "ostensif" des instruments de la sélection génétique, affirmant leur portée universelle. L'analyse des différentes "crises" qui ont accompagné le développement des instruments de la sélection génétique dans les Pyrénées-Atlantiques permet de montrer les divergences entre le projet (la définition ostensive) porté par les instruments et leur application locale (la définition performative), et d'en identifier les facteurs.
Réussite du "modèle Roquefort"
Le projet mené à Roquefort, du fait de sa réussite, est devenu un modèle de référence, une grammaire de l'action censée être universelle. Ce modèle repose sur des substrats techniques (contrôle de performance, insémination artificielle, index génétique), un modèle organisationnel et une philosophie gestionnaire.
Techniques et objectivité
Le projet de rationalisation de la sélection génétique s'est mis en place progressivement au travers de trois outils principaux : le contrôle de performance, l'insémination artificielle et les index génétiques. Le contrôle des performances des animaux est réalisé "en ferme", c'est-à-dire dans les élevages engagés dans les schémas de sélection. Les informations issues du contrôle de performance, couplées à la connaissance des liens de parenté entre individus, sont ensuite utilisées pour estimer le potentiel génétique de chaque animal. Les index génétiques se doivent de correspondre à une évaluation considérée comme "objective" des performances au travers de l'héritabilité des caractères évalués et permettent donc un choix sécurisé des animaux. L'insémination artificielle (IA) permet de contrôler facilement les accouplements, de multiplier les possibilités d'accouplement pour chaque mâle et de répartir la semence d'un même mâle sur une diversité d'élevages.
Accroître la performance individuelle
La philosophie gestionnaire de la sélection génétique technologique est d'améliorer la performance économique, principalement en augmentant les rendements laitiers, en quantité et en qualité fromagère du lait. Les efforts de sélection ont été concentrés sur un faible nombre de critères quantitatifs, donnant moins d'importance aux critères esthétiques et morphologiques. Cette philosophie gestionnaire est basée sur deux principes de base : l'unité de valeur économique est l'animal et la performance de l'animal est décomposable en facteurs sur lesquels il est possible de travailler. Différents critères d'évaluation ont été élaborés pour pouvoir déterminer la performance des outils de la sélection génétique, révélant la philosophie managériale de ceux-ci.
Schémas de sélection
Les instruments de la sélection génétique ont conduit à deux types d'évolutions organisationnelles : l'une générale aux ruminants et l'autre spécifique aux ovins. Mettre en place des instruments de sélection génétique technologique a supposé la division du travail entre éleveurs participants à la définition des objectifs de sélection, dispositif de recherche encadrant l'évaluation du potentiel génétique des animaux, dispositif national de gestion de l'information génétique et dispositifs de développement réalisant les mesures et produisant les doses de semence. Dans ce modèle organisationnel, les techniciens et les généticiens sont les seuls à réellement maîtriser la procédure de sélection génétique, et les éleveurs deviennent les consommateurs d'un service proposant un gain génétique et une amélioration de la performance de leurs animaux.
L'innovation organisationnelle de la sélection ovine a reposé sur la conception d'un schéma de sélection de forme pyramidale, séparant d'un côté les éleveurs et troupeaux "créateurs de progrès génétique" et de l'autre les éleveurs et troupeaux "utilisateurs du progrès génétique". Ce modèle organisationnel repose sur des relations particulières de coopération entre les éleveurs et les Centres de sélection et des formes spécifiques de prescription.
Du modèle à la norme de référence
Le succès d'une innovation participe à son institutionnalisation, au fait qu'elle soit considérée comme donnée et qu'elle devienne un modèle de référence. Les pratiques de comparaison des schémas de sélection dans différents territoires au "modèle" Roquefort sont encore visibles aujourd'hui. Les instruments conçus par les généticiens sont devenus des "mythes rationnels", reposant sur l'idée que ces instruments de la sélection génétique suffisent à assurer la coopération, du fait de leur efficacité et de leur universalité.
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