Introduction
Cet article se penche sur l'œuvre de Philippe Jaccottet, en particulier sur la notion de "poussière d'étoile berceuse" et ce qu'elle révèle de son approche poétique. À travers une analyse de divers textes et témoignages, nous explorerons la manière dont Jaccottet perçoit le monde, son rapport à la traduction, son engagement envers la poésie et son influence sur d'autres écrivains.
L'Héritage de Philippe Jaccottet: Une Fidélité et une Amitié
À l'occasion du centenaire de la naissance de Philippe Jaccottet, Patrick Werly a composé ce quatrième numéro hors-série pour Poesibao. Ces textes témoignent d'une fidélité à son œuvre, d'une lecture toujours à reprendre. Pour la plupart, ils disent une rencontre, même à distance, avec l’œuvre et la personne que construit l’œuvre, dont la mémoire se creuse, s’approfondit, s’enrichit. Ce cahier hors-série de la revue en ligne Poesibao doit son existence d’abord à Isabelle Baladine Howald, qui a proposé de rassembler quelques textes pour cet hommage.
Werly souligne que le temps de la poésie n’est pas seulement celui de l’approfondissement dans la durée, mais aussi celui d’une parole décidée et risquée dans le peu de temps qui nous reste. Les textes critiques ou témoignages personnels présentés ici n’auraient pas la même clarté sans une préoccupation majeure pour ce qu’est la poésie - méditée ici en dialogue avec la mémoire de ce que Philippe Jaccottet nous a invités à reprendre, sous le signe de ce qu’il nous a laissé en héritage.
Jaccottet Traducteur: La Justesse des Mots
Werly raconte sa première rencontre avec les mots de Philippe Jaccottet, à travers sa traduction des Élégies de Duino de Rilke. Ce qui l'a saisie fut la justesse des mots, des rythmes, des intonations choisis par Jaccottet pour le traduire. C’est par ce chemin d’éblouissement, comme d’évidence, qu’elle a poursuivi la lecture de Jaccottet, découvrant alors que chez lui, le poète est en réalité sans cesse traducteur, sans cesse à la recherche d’une justesse avant tout traductive.
À Rilke se substituaient « cette espèce de parole » qui est celle des oiseaux, les voix des roses trémières, les chantonnements d’un pré au soir, les mots épelés par des moutons sur une combe pierreuse, les « ici, ici, ici » ou les « vie, vie, vie » amenés par le vent à travers les pierres, le parler d’une source rejaillie entre les pierres au printemps. Depuis vingt ans, sa poésie, en particulier celle en prose, et ses notes des diverses Semaisons, n’ont jamais cessé de l’accompagner. Elles constituent comme un havre qui possède un pouvoir singulier d’apaisement, de guérison, par le renouvèlement du contact intime avec le monde qu’elles créent, où que j’ouvre ses livres.
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La Singularité de la Poésie de Jaccottet: Un Filtre de Sensations
À la fin du poème « Même lieu, autre moment » du recueil Paysages avec figures absentes, Jaccottet décrit « trois mûriers côte à côte », qui « filtrent le vent ou le jour, on voit bien, en tout cas, cette ombre à leurs pieds qui s’amasse ». Cette phrase condense beaucoup de ce qui fait la singularité de la poésie de Jaccottet, et qui la rend pour moi si indispensable à ma vie quotidienne : après avoir écouté, humblement, silencieusement, ce qu’un paysage a à lui dire, le poème jaccottéen, comme une traduction, se laisse traverser, il agit comme un filtre, qui conserve dans les mots certaines sensations perçues, et en laisse chuter d’autres à ses pieds.
Car tout ne peut être traduit, tout ne peut être dit, pour que perdure la justesse : c’est peut-être là une des plus grandes sagesses jaccottéennes, liées à celle de l’effacement de soi.
"À la lumière d'hiver": Une Berceuse pour les Cœurs Ouverts
Emma Curty se souvient de sa découverte de Jaccottet à l'âge de dix-huit ans, au moment de ses premiers drames et des premières morts. Elle fut amenée à saisir dans la bibliothèque familiale ce recueil au nom si bien destiné, À la lumière d’hiver. Elle devait sélectionner un texte à réciter pour accompagner la cérémonie funéraire d’un être proche, et elle sut intuitivement, en refermant ce livre inconnu, qu’il allait aider à faire passer décembre, les larmes de ceux qui restent et le corps de son grand-père, quelque part, de l’autre côté.
Son choix du dernier poème n’avait rien de savant ni de trop réfléchi - la poésie ne pouvait qu’être jolie ou inintelligible, à ses yeux d’alors. Ce furent, simplement, immédiatement, des mots comme une berceuse, des mots pour garder les cœurs ouverts, des mots capables de sceller un sac d’ombres par un fil de clarté. Elle se rappelle avoir tronqué la dernière strophe pour ne pas lire à voix haute des termes qu’elle jugeais effrayants.
Derrière ce frêle manche d’os, la réalité du moment se décharnait avec une franchise sinistre, et elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître dans ces yeux sans paupières le regard déjà perdu, à jamais absent, de son mort. Sans tout comprendre, elle s’étonnait de ce langage sans fard qui l’attaquait d’images trop vives. Ainsi s’ouvraient, dès la rencontre, le sentiment d’une poésie apaisante, enveloppante, le chemin aussi d’une nudité plus tranchante.
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Au gré des lectures et de ses études, les autres livres de Philippe Jaccottet se sont succédé, avec eux l’eau, l’invisible, la nuit, les cols, les oiseaux, les fenêtres, les cerisiers, toutes ces figures qui peuplent une œuvre immense et toujours si proche, accrochée aux pas de ses paysages.
Le Regard de Jaccottet: Une Transaction Complexe
Mathieu Hilfiger explore le regard de Jaccottet, le décrivant comme une "transaction" complexe. Tel un « homme-saumon » (Nietzsche, Quignard), aller à rebours de la dissémination initiale, remonter la source vers le centre lumineux irradiant, cet « immobile foyer de tout mouvement », dit Jaccottet, cette pure dunamis, déjà énergéia en acte. Rebrousser chemin, espérant un éclair initial, un big-bang éblouissant ; c’est-à-dire qu’une offrande scopique nous serait donnée à jamais, garantissant avec bienveillance que nous puissions voir le visible, à condition de regarder en face ce qui s’est réfracté de nous sur les choses regardées, à condition d’être pleinement disposé à accueillir ce reflet de nous que sera alors tout reflet du monde.
En 2015, Hilfiger avait écrit à propos de ce texte : « Qu’est-ce qu’une image ? C’est d’abord une chose, des choses qui reflètent de la lumière. Or, la lumière est mouvement. Une image est en mouvement avant même qu’un œil sensible ne l’accueille. Lorsqu’un tel œil reçoit une image, il est d’emblée touché par ce mouvement ; autrement dit, l’image dans l’œil est un mouvement en mouvement. »
Il décrit comment le regard vacille avant de devenir clairvoyant. Il a suivi le délicat regard de Jaccottet posé sur un cerisier bredouillant une parole de cerf, timide et boisée, une « langue » autre, de sémaphore, enracinée dans le mutisme le plus parlant. (Regard non pas captant, mais voyant, voyant car non captant). Sans le savoir, il a suivi le dessin d’une lumière inconnue indicible. Déjà petit il pressentait que le regard devait s’exercer, qu’il n’était pas donné et devait être exercé (oser la fragilité propre à l’accueil empathique), comme pour toute praxis. Plus tard, le poète lui a montré comment aller plus loin encore, transformer cette fibre en seconde nature. Accepter la « transaction » complexe qui a lieu dans le regard. Regarder toujours et préférer se taire. Laisser malgré tout une parole comme on prend de l’arbre un fruit, mûr de toute façon. Délicatement détacher ce fruit parvenu à maturité de la parole, et l’adresser à ceux de nos semblables qui voudraient le sentir à leur tour. Et ainsi donner humblement à goûter quelque chose de la poussière d’étoile perdue. Étoile certes morte, et pourtant brillant du souvenir de sa pure scintillance originelle.
Une Dette Indélébile: L'Influence de Jaccottet sur la Vie
Hilfiger souligne l'importance des livres qui aident non pas seulement à mieux comprendre le monde, ou d’autres livres, ou les arts, mais aident réellement à vivre mieux, donnent des ailes (et non des conseils de vie) parce qu’ils résultent d’une expérience vécue, singulière, il semble à peu près impossible de dire la dette que nous avons à l’égard de leurs auteurs.
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Il raconte sa rencontre avec Jaccottet à Grignan, où le poète lui consacra un après-midi en 1991. Le jeune homme qu’il était venait lui dire : « vos livres disent des émotions ressenties face à la beauté naturelle, traduisent l’émerveillement et la surprise qui sont source de joie et de gratitude et s’ils aident à vivre mieux, ce n’est pas seulement par leur capacité à restituer l’admiration pour un verger d’amandiers en fleurs, mais par la confrontation, inattendue, entre cette expérience et celle du tragique de l’existence. Vous ne cachez rien de la douleur, intime, celle liée à la mort des proches, et commune, celle liée aux violences qui s’abattent sur les peuples. »
L'Ouverture à l'Infini au Sein du Fini
Sébastien Labrusse souligne que l’expérience que Jaccottet ne cesse de vivre, comme il la formule dans Et, néanmoins, est celle de l’ouverture à l’infini au sein du fini. Sur les menaces qui pèsent sur notre monde, Philippe Jaccottet s’exprime ainsi dans une parenthèse de « Avec les frêles outils de l’art », dans Arbres, chemins, fleurs et fruits, le livre collectif consacré au travail d’Anne-Marie : « (Qui de nous pourrait ignorer, oublier ce qui menace notre monde et le gonflement de ces nuages parmi les plus noirs que nous en aient montrés les pires cauchemars ; et les ravages de toutes les formes de violence, y compris les plus abjectes ; et, plus simplement, qu’aucune vie n’est de bout en bout riante ou facile, aucune campagne idyllique, aucun compagnonnage parfait ?
Il préserve ainsi, à l’heure où tout devient si précaire et obscur, une ouverture. Le désastre qui a déjà commencé - les effondrements tant des glaciers que de la vie animale sauvage - c’est ce qui est le plus probable. Raison de plus pour parier que demain ne réalisera pas, en pire, ce qui s’annonce aujourd’hui. La poésie de Philippe Jaccottet nous apprend à mesurer autrement le réel.
Jaccottet et ses Amis: Un Hommage en Sobriété
Labrusse consacre un livre à Philippe Jaccottet, entouré à chaque page de ses amis poètes et peintres. La préposition par quoi s’ouvre le titre ne pouvait être mieux choisie : la lecture à laquelle nous sommes conviés ne doit rien aux exigences un peu rudes de l’essai critique, elle s’apparente bien davantage à une approche, plus encore à une invitation. Un livre des amis, donc, et des amis qui ont noms ici Gustave Roud, Claude Esteban et Yves Bonnefoy, mais aussi Alexandre Hollan, Giorgio Morandi et Nasser Assar. On ne pouvait rêver de plus bel hommage au poète que ces pages toutes en sobriété, comme il convient quand on veut dire son admiration avec pudeur.
La Chanson: Un Opérateur Anthropologique Puissant
L'article explore également la chanson en tant qu'opérateur anthropologique puissant qui ouvre des fenêtres sur les représentations de l’identité, de l’altérité, de l’intimité et de la sensibilité. En effet, il se joue là, dans et par la chanson, qu’elle soit berceuse ou romance, ritournelle ou ballade, pastourelle ou « tragédie instantanée » (Jean-Paul Sartre), tout un mode d’articulation entre le social et l’intime, l’individuel et le collectif, le public et le privé, la mémoire et l’émoi.
Le Jazz: Une Dialectique de l'Identité et de l'Altérité
À partir de la musique de jazz et de l’un de ses songs, l'article explore cette sorte d’« épopée de la chose » que sont, selon la belle formule d’Alain, musique et chant, et où ce qui s’exprime dans leur apparente contingence est non seulement une modulation mais un modelage du rapport de soi à soi, et de soi à l’autre. Le « chant du jazz », que toutes trois placent au premier plan, traduit bien cette dialectique de l’identité et de l’altérité en jouant sur des associations et des contrastes de couleurs tout autant musicales que charnelles, à l’image de la célèbre suite Black, Brown and Beige que Duke Ellington créa le 23 janvier 1943 au Carnegie Hall de New York.
René Char: Une Poésie de Raffinement et de Simplicité
L'article aborde également l'œuvre de René Char, soulignant que cette poésie combine le raffinement et la simplicité. Où l'esprit ne déracine plus mais replante et soigne, je nais. Où commence l'enfance du peuple, j'aime. Je ne suis pas séparé. Je suis parmi. D'où mon tourment sans attente. L'acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne sa beauté. Il n’y a que mon semblable, la compagne ou le compagnon, qui puisse m’éveiller de ma torpeur, déclencher la poésie, me lancer contre les limites du vieux désert afin que j’en triomphe.
Le Pays Mythique de Char: Un Idéal Vers Lequel Tendre
L'article explore le pays mythique de Char, un pays qu'il a recréé avec les éléments naturels de son pays de Provence, mais à l'image des hommes exigeants qu'il aimerait y voir vivre. C'est le pays de ceux qu'il appelle « Les Matinaux » ou encore « Les Transparents ». C'est aussi celui qu'on découvre dans une pièce de théâtre : « Le Soleil des eaux », écrite pour sauver le pays réel de la pollution des usines implantées près de la source de la Sorgue. Char veut en faire un idéal vers lequel doit tendre l'action.
Les Transparents: Ceux qui Luttent pour la Beauté et la Vérité
Les seuls habitants du pays mythique, les rares habitants du pays réel, ce sont ceux qu'il appelle les Transparents ou les Matinaux. Ils luttent pour la beauté et la vérité. Ils font un avec ce pays. Ils sont des dieux sur terre, mais des dieux qui ont su garder la simplicité.
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