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Analyse de la fécondité du poisson dans "Breaking Bad" : Une étude philosophique du racisme larvaire et du Blackface accidentel dans "Malcolm"

Afin de démarrer l’année de façon plus légère, cet article propose une analyse de l'épisode final de la série "Malcolm", afin de comprendre la place du racisme dans la série. L'analyse se concentrera sur une scène particulière du dernier épisode, où un "Blackface accidentel" se produit, et explorera les implications de cette scène en relation avec les thèmes du racisme, de la classe sociale et de l'identité.

Introduction

"Malcolm in the middle" (2000-2006), série comique initialement diffusée sur la Fox, ne figure pas au Panthéon des productions télévisuelles constitué par la critique dédiée à leur analyse. Construite autour des pérégrinations d’une famille prolétaire, la série mérite pourtant qu’on s’y arrête. Ici, le décryptage d’une séquence de l’épisode sur lequel elle s’achève nous permettra, d’une part, de nous interroger sur la place qu’elle concède à un racisme larvaire et, d’autre part, de mettre en relief la logique inconsciente qui la traverse au moment où ses scénaristes se trouvent justement confrontés à sa fin.

Le contexte de la scène du Blackface

Dans l'épisode final, Loïs et Hal (Bryan Cranston, Heisenberg dans Breaking Bad, AMC 2008-2013), les parents du génial Malcolm - surdoué au QI de 165 - élèvent tant bien que mal leurs turbulentes progénitures. L’aîné, Francis, se débrouille pour alimenter à distance l’inquiétude de ses parents. Du reste, au sein de sa famille, Malcolm fait l’objet d’attentes démesurées. Loïs n’est pas en reste, qui confie à son fils que « cette famille a beaucoup trop investi en [lui] » pour le laisser libre de ses choix (S06E20). Elle lui impose un avenir brillant, le pressant de devenir président pour améliorer le sort des "petites gens".

La valeur problématique de la séquence tient à la contextualisation grotesque du discours de Loïs - le véritable discours de l’épisode, faussement tendu vers celui que Malcolm prépare en qualité de major de promotion. Tandis que Loïs s’exprime, tous les protagonistes de la scène (c’est à dire aussi Hal, Francis et sa femme, la mère de Loïs, Reese, Dewey et Jamie - le benjamin de la famille) se trouvent accidentellement recouverts d’une boue noirâtre. Il s’agit, en l’espèce, d’une mixture concoctée par Reese à partir d’ordures, de goudron et d’excréments. C’est pour salir son ancien lycée, où il travaille désormais en tant qu’assistant concierge, que Reese a élaboré ce répugnant cocktail. De fait, le fût dans lequel est stocké le mélange explose dans le break familial (qui conduira les personnages jusqu’au lycée où Malcolm fera malgré tout son allocution). L’explosion est déclenchée par les vibrations que produit la voix de Malcolm au moment où il éclate de colère, frustré que sa mère ait décidé de son avenir en refusant l’offre « à six chiffres » qu’on venait de lui faire. Les dix personnages se retrouvent donc dans le jardin familial, souillés de la tête au pied, à écouter l’injonction que Loïs adresse à Malcolm : tu seras Président. Le point crucial tient à cela qu’en étant éclaboussés, l’ensemble des personnages est en même temps grimé.

Interprétations du Blackface accidentel

Prudents, les scénaristes n’ont imaginé qu’un Blackface accidentel et ont dispensé les protagonistes d’y faire référence dans une de leurs répliques. Mis hors-champ du discours de Loïs qu’il habille pourtant, le Blackface imaginé par les scénaristes semble d’abord loin du cliché raciste : en effet, si l’on est attentif au sens politique de la parole de Loïs, il paraît beaucoup plus qu’à travers lui la famille de Malcolm soit identifiée aux Noirs américains du temps où le Blackface était pratiqué à leur détriment. L’originalité de ce Blackface résiderait dans le fait qu’il ne s’agirait pas d’y substituer des semblancs de Noirs aux Noirs pour présentifier, et moquer, des Noirs tout en leur barrant l’accès à la scène : bien plutôt consisterait-elle à substituer des semblancs de Noirs aux Blancs pour présentifier les Blancs comme exclus. « Nous, quasi white trash, sommes des invisibles, des exploités » : voilà ce que pourrait signifier la partition jouée par la famille, réunie au complet et portée par la voix de la mère.

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Se détachant sur fond d’un Blackface, la colère de classe de Loïs charrierait-elle une forme d’hommage au combat livré contre l’apartheid ? Ce Blackface n’aurait alors rien de raciste et témoignerait d’une forme de télescopage historique révélant le mouvement pour les droits civiques comme l’étalon de mesure à partir duquel tout américain serait susceptible de jauger ses revendications sociales. Mais nous croyons qu’il est fécond d’interroger plus avant la scène en cherchant au-delà du sens politiquement correct qu’on serait trop pressé de lui accorder.

La pluralité du signifiant : métaphore et métonymie

Il est temps de souligner que le mélange venant travestir les personnages, initialement le moyen grâce auquel Reese espère se soustraire à la précarité de son emploi, est un signifiant pluriel. Il convient de distinguer sa valeur sur un plan métaphorique et sa valeur sur un plan métonymique. Métaphorique, au sens où il existe un rapport d’analogie entre la situation dans laquelle se trouvent les travailleurs précarisés et la composition du scabreux mélange, rapport qui s’incarne, en français comme en anglais, dans l’expression familière être dans la merde. Métonymique aussi puisque, nous l’avons dit plus haut, la couleur du mélange qui transforme les personnages évoque la pratique du Blackface.

L’absence de toute dimension raciste dans ce Blackface n’est plus du tout évidente à partir du moment où l’on s’interroge, justement, sur la pluralité du signifiant qu’est la pâte élaborée par Reese. La légitimité d’un mélange d’excréments et de détritus comme signifiant du malaise social qu’expriment Reese et Loïs dans l’épisode peut-elle vraiment éclipser la violence qui consiste à prendre, dans la même scène, le même mélange pour un signifiant « racial » ? Le noir qui change la famille en semblancs de Noirs n’est ni du charbon ni de la peinture, mais, notamment, de la « merde » ; « merde » que Reese siphonne du tuyau d’évacuation de toilettes devant lesquels des ouvriers blancs font la queue.

Abstraite de sa composition, la couleur du mélange serait un signifiant « racial » mais certainement pas raciste ? Pareille distinction, irénique, est tout bonnement intenable ; bien plutôt faut-il prendre acte du fait que, dans la scène, la mixture qui travestit les personnages n’incarne qu’un seul signifiant, dès lors moins pluriel que complexe.

L'essentialisme larvaire et la conjuration de la pauvreté

De quoi la mixture est-elle alors le signifiant, une fois que l’on accepte de la saisir telle quelle, c’est-à-dire en neutralisant le prisme qui en isole d’un côté la chimie, de l’autre la couleur ? Notre hypothèse est la suivante : le Blackface qu’arborent ici les personnages est le signifiant d’un essentialisme larvaire qui pose l’exploité comme ontologiquement Noir. Si c’est bien le racisme qui fait retour dans la séquence, alors force est de constater que le sens de celle-là irait finalement à rebours d’un supposé hommage au mouvement pour les droits civiques. De quoi témoigne le fait que Loïs se révèle Noire au moment où elle exprime son ras-le-bol de classe, sinon d’une ontologie assignant à chacun sa place en fonction de sa couleur ? La logique à l’œuvre dans ce Blackface ne serait, décidément, pas identificatoire mais, bien plutôt, conjuratoire.

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Le racisme dénoncé dans d'autres épisodes

Ne faut-il pas rétablir quelque peu la balance et rappeler que, plus tôt dans la série, le racisme envers les afro-américains est dénoncé sans détour ? Pensons à la scène où Ida, l’odieuse et envahissante mère de Loïs, se ridiculise en s’empressant de quitter la maison familiale parce que les amis Noirs de sa fille y sont, eux, les bienvenus (S04E21). Or, on aura beau jeu de relever que le racisme ici moqué est celui d’Ida, personnage dont la culture polonaise est abondamment caricaturée tout au long de la série.

Penchons-nous sur d’autres séquences de la série qui font ouvertement référence au racisme. Nous verrons ensuite comment il est possible de les articuler à la scène du Blackface tirée du dernier épisode. Les séquences que nous retiendrons sont toutes liées aux parties de poker que livre Hal avec ses amis afro-américains. C’est dans la troisième saison qu’Abe Kenarban, le père du meilleur ami de Malcolm, invite Hal pour la première fois à l’une des séances de jeu qu’il organise (S03E08).

Les soirées de poker et le racisme neutralisé

1° La première soirée tourne mal. Hal se sent humilié par son hôte après que ses adversaires l’aient dépouillé sans mal. En vérité, Hal a seulement perdu car il est un piètre joueur. Le vous par lequel Hal s’est fantasmatiquement senti persécuté renvoyait au statut social des autres joueurs et non à leur couleur de peau. Le cliché du Blanc pauvre opposé au riche Noir se retrouve dans un certain nombre d’épisodes.

2° Dans l’épisode 3 de la saison 6, une intrigue oppose Loïs à Malcolm. Afin de gagner un peu d’argent, celui-ci travaille occasionnellement dans la grande surface qui emploie sa mère. Cette dernière est scandalisée par un panneau publicitaire vantant les mérites d’une marque de bière sans alcool. Le panneau représente un Noir flanqué d’un balai à frange. Il porte un pack de bières et son uniforme de balayeur est cousu d’une étiquette sur laquelle on peut lire « slappy », que Malcolm traduit par « simplet ». Même si, en aparté, Malcolm confie au téléspectateur qu’il juge le panneau raciste, mu par un ressentiment adolescent à l’endroit de sa mère, il la dénonce à leur supérieur lorsqu’elle prend l’initiative de l’enlever secrètement. Le conflit est tourné en dérision puisque les Noirs assis à la table en nient la pertinence avec humour.

3° Dans une troisième scène, Hal se trouve embarqué de force par Abe et ses amis dans une voiture : à la suite d’un quiproquo, il refuse en effet de se faire soigner la dent gratuitement par Trey, le dentiste de la bande (S07E17). Nous sourions au moment où le policier qui arrête le véhicule exige une explication du sort réservé à Hal, ligoté et bâillonné. L’officier laisse en effet la bande s’éloigner, rassuré par la justification donnée par Abe qui se contente de dire la vérité, aussi loufoque soit-elle, à savoir qu’ils emmènent leur ami se faire soigner la dent.

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Dans chacune de ces trois séquences le problème du racisme est tourné en dérision. Les ressorts comiques mobilisés fonctionnent très bien, mais c’est le sous-texte qu’ils servent qui doit retenir notre attention.

1° Dans la première scène, la thématique du racisme est neutralisée car ce n’est pas la différence de couleur de ses partenaires de jeu que Hal pointe du doigt, mais leur statut social.

2° Dans la deuxième scène, la thématique du racisme est cette fois-ci liquidée par les Noirs eux-mêmes, qui moquent à la fois la stratégie moralisatrice de Loïs et le désir d’émancipation de Malcolm (en détournant la référence au fameux rêve de Martin Luther King).

Quel rapport entre ces séquences, qui ont sans doute pour elle de ne pas être des leçons de morale, et le Blackface d’abord analysé ? Il est possible que celles-là n’aient servi qu’à désamorcer un racisme latent - celui qui finit par éclabousser l’écran dans l’épisode final. Tout se passe comme si, à force d’avoir tourné le racisme en dérision, la série n’avait pu l’empêcher d’éclater à l’heure de son achèvement. La pulsion raciste resurgit de façon aussi violente que subreptice dans le Blackface finalement commis. En passant, notons qu’il est remarquable que ce soit systématiquement autour d’une table de poker - lieu par excellence du mensonge et du bluff - que la question du racisme soit abordée dans la série - toujours, donc, pour être congédiée.

Au-delà de la pulsion raciste : la récusation du devenir-white-trash

Pour autant, il n’est pas sûr que la pulsion raciste constitue le véritable point aveugle de la séquence du Blackface. Elle y est à l’œuvre, mais il n’est pas certain que le sens de celle-ci s’épuise dans la récusation désespérée du devenir-white-trash d’une partie de l’Amérique blanche. La pauvreté que récusent les scénaristes à travers le dit Blackface, c’est, plus précisément, celle qui fit l’étoffe comique de la famille de Malcolm tout au long des sept saisons où on la vit évoluer. Récusation qui passe autant par le visible que le dicible, par le travestissement des personnages que par le discours de Loïs. Par le visible, puisque le Blackface permet à la famille de conjurer son statut victimaire alors même qu’il n’avait jamais été aussi fortement revendiqué dans la série. « Si le pauvre est ontologiquement Noir, les Blancs ne peuvent être pauvres », tel serait finalement le sens réel de la performance opérée par les acteurs, mais qu’il nous faut encore élucider plus avant. Par le dicible, puisque la projection narcissique de Loïs, investissant Malcolm d’un destin présidentiel, conjure la misère familiale sur un …

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