La Lorraine, autrefois berceau du fer français, a connu une transformation radicale en un siècle, passant d'une économie agricole à un eldorado industriel, puis à une phase de déclin et de reconversion. Cet article explore l'histoire de la Lorraine industrielle, son essor, son déclin et les efforts déployés pour se réinventer.
L'Âge d'Or de la Sidérurgie Lorraine
Au début du XXe siècle, la Lorraine était une région prospère grâce à ses abondantes mines de fer. Le fer local, chauffé par le charbon local, permettait la fabrication de la majorité de l'acier français. Les vallées agricoles de la Fensch, de l'Orne et de la Chiers se sont transformées en pays de cocagne industriel. Les hauts fourneaux et les laminoirs ont proliféré au cœur des villes, façonnant un urbanisme dédié à l'industrie. Les "barons de l'acier" ont attiré une main-d'œuvre étrangère qui s'est installée en vagues successives pour travailler dans les usines, donnant naissance à l'adage populaire : "Le Lorrain, il vient d'où ? Le Lorrain, il descend du train."
Cette époque était marquée par le paternalisme industriel, où les maîtres de forges étaient les véritables propriétaires des villes, des commerces et des écoles.
Le Déclin de la Sidérurgie Lorraine
À la fin des années 1960, l'expansion s'est arrêtée. La production d'acier en Europe est devenue excédentaire, et la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) a été chargée de réduire les capacités de production des pays membres. Le manque d'investissements des maîtres de forges a commencé à se faire sentir. Les crises sociales se sont succédé au rythme des fermetures de sites.
Dans les années 1970, la récession a aggravé la situation, tout comme l'arrivée sur le marché de l'acier de nouveaux concurrents d'Asie du Sud-Est et du Brésil. La Lorraine, région mono-industrielle, enclavée et dotée d'un minerai de fer pauvre, a subi de plein fouet les restructurations. La solution choisie, l'importation de minerai et de charbon étranger, s'est avérée coûteuse sur le plan social. La région a également payé le prix du pari industriel de la sidérurgie sur l'eau, avec la création des gigantesques unités de Fos-sur-Mer et de Dunkerque, ravitaillées par des matières premières étrangères directement acheminées sur le site de production. Seules les installations lorraines les plus modernes ont été sauvegardées.
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En 1981, l'arrivée de la gauche au pouvoir a brièvement ravivé l'espoir, mais les reculs de 1983 et la mise en place du cinquième "plan acier" l'année suivante ont provoqué la colère. Le démantèlement de l'outil industriel a donné lieu à de graves conflits, permettant aux ouvriers d'arracher quelques plans sociaux et d'éviter nombre de licenciements secs.
Les Conséquences Sociales et Urbaines du Déclin
Au début des années 1990, l'heure était aux bilans. La Lorraine avait perdu 200 000 emplois liés à la sidérurgie, dont ceux de 50 000 mineurs. Si la nationalisation de 1981 a assuré la sauvegarde d'une activité sidérurgique rentable, elle a coûté 100 milliards de francs à l'État, qui a financé les 40 000 départs en préretraite.
La traversée des trois anciennes vallées sidérurgiques, celles de la Fensch, de l'Orne et de la Moselle, révèle une organisation urbaine particulière. Aux villes coupées en deux par des hectares de parcelles boueuses succèdent celles disposées en cercle autour d'un inutile "espace paysager" ou d'un centre commercial. Les supermarchés, surnuméraires, ont pris la place de l'usine au cœur de la cité.
Inauguré en 1986, le traitement des friches industrielles a été brutal et la "requalification" manifestement hâtive : 95 % des anciennes structures ont été liquidées en moins de dix ans. Terrains et bâtiments sont évalués, "traités" (rasés, parfois dépollués en surface), puis sommairement boisés, avant d'être revendus aux collectivités locales et, plus rarement, à des entreprises.
La Reconversion Économique de la Lorraine
Face à la pénurie d'emplois, bon nombre de Lorrains se sont tournés vers le Nord et ses trois frontières. Partant chaque matin des bassins déshérités de Longwy, Thionville, Forbach ou Sarreguemines, les transfrontaliers font la navette vers le Luxembourg, l'Allemagne ou la Belgique. Ouvriers déclassés, femmes et enfants d'anciens sidérurgistes, ils occupent dans des banques ou de grandes entreprises des postes souvent subalternes, mais mieux rémunérés qu'en France.
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La région a également tenté d'attirer les entreprises à fort taux de main-d'œuvre, en offrant aux investisseurs des aides à l'implantation financées par l'État et par les fonds européens, en leur imposant un minimum de contraintes et en tenant soigneusement à l'écart les syndicats.
Érigé en 1985 sur les décombres de la sidérurgie, le pôle européen de développement (PED) de Longwy est une vaste zone qui regroupe le bassin de Longwy, une partie frontalière de la Belgique et du Luxembourg, trois régions décimées par les restructurations. Dans cet espace, les projets industriels bénéficient d'un taux d'aide publique pouvant atteindre 34 % du montant de l'investissement.
Profitant des largesses publiques et d'une situation géographique privilégiée, les entreprises se sont implantées, ouvrant l'accès à un marché de soixante-dix millions de consommateurs sur un rayon de 300 kilomètres. La Lorraine est ainsi devenue la première région française pour l'accueil des entreprises étrangères. Trois pôles industriels ont fini par émerger : l'automobile, l'électronique et, à moindre échelle, la plasturgie.
L'Importance de la Mémoire Industrielle
L'histoire économique se contentait de calculer les mouvements des prix, les fluctuations de la croissance ou de mesurer l'influence des crises sur les niveaux de production. Vingt ans plus tard, le paysage industriel est profondément bouleversé. Crise, départs anticipés du personnel, disparition ou reprise d'entreprises familiales, fusions-acquisitions… l'environnement économique est devenu instable, concurrentiel. Le personnel bouge et se renouvelle constamment. Fragilisée par des rachats successifs, l'entreprise a besoin de se créer des repères, de retrouver ses valeurs.
L'histoire trouve du même coup droit de cité dans les entreprises qui découvrent que la mémoire du passé rend le présent intelligible et donc, dans une certaine mesure, légitime. On célèbre avec faste les centenaires. On recense avec ferveur les signes et les symboles du passé. On embauche des chercheurs pour ausculter la mémoire et préparer l'avenir en cultivant les racines.
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L'Histoire d'Entreprise : Un Outil de Management
Parallèlement à ce traitement scientifique, la mémoire peut aussi être utilisée comme vecteur de changement. Paradoxalement, ce travail intervient le plus souvent dans le cadre d'une restructuration interne, d'un déménagement, d'une nouvelle identité: la mémoire pour le changement. Peu avant son intégration au groupe Schneider, Merlin Gerin a ressenti le besoin de transcrire son épopée. Le travail de quatre historiens a donné naissance à un livre tandis que journaux d'entreprise, conférences d'accueil et dossiers thématiques assuraient le relais en interne.
L'histoire joue aussi un rôle de catalyseur pour les salariés de l'entreprise. La fierté d'une histoire « vécue ensemble » soude le personnel qui se sent investi d'une mission commune. Plus diplômés, les salariés sont également plus mobiles. L'identification devient alors un préalable à leur intégration.
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