L'ouverture de la Procréation Médicalement Assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules a suscité de vifs débats en France. Au cœur de ces discussions se trouvent les normes religieuses, la morale sexuelle et familiale, ainsi que les droits reproductifs. Cet article explore les tensions entre les normes religieuses et séculières, en s'appuyant sur des enquêtes de terrain qualitatives menées auprès de catholiques et de protestants évangéliques.
Contexte Légal et Évolution des Normes
Depuis 1994, les lois de bioéthique en France encadrent les pratiques médicales telles que la PMA et l'utilisation des embryons surnuméraires issus de la Fécondation in vitro (FIV). En août 2021, le décret d'application de la loi de bioéthique a été promulgué, ouvrant la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules. Cette évolution législative a conduit à une redéfinition de la famille, une institution en constante mutation.
Les débats entourant la PMA sont un exemple de ce qu'Éric Fassin appelle la « démocratie sexuelle », où les normes de genre et de sexualité sont prises en compte dans le débat démocratique. La mobilisation de l'Église catholique contre l'ouverture de la PMA témoigne des tensions persistantes entre les normes religieuses et les normes séculières.
Méthodologie et Perspectives
Cet article s'appuie sur deux enquêtes de terrain qualitatives. La première est une enquête sociologique de type ethnographique menée lors des débats sur l'ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules (2018-2020), période durant laquelle l'Église catholique s'est montrée très active. La seconde enquête porte sur les représentations de la famille chez les protestants évangéliques français, menée au printemps 2021, alors que la révision de la loi était en passe d'être adoptée.
Ces deux enquêtes offrent deux niveaux de perception de ces débats. La première recueille le point de vue du magistère et des représentants d'associations, tandis que la seconde présente le point de vue de protestants évangéliques. Ces deux focales permettent d'éclairer comment se pensent aujourd'hui les normes en matière de droits reproductifs et de sexualité.
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Mobilisations Catholiques et Normes Familiales Traditionnelles
Les représentants de l'Église catholique, pour s'opposer à l'ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes, s'appuient sur une famille dite « traditionnelle ». Ils considèrent avoir une forme d'expertise en matière familiale, ou du moins un savoir en matière familiale qui s'appuie sur des normes morales. C'est la même inquiétude que celle qui s'était exprimée au moment du Mariage pour tous.
Lors d'une conférence au collège des Bernardins en 2019, des responsables de la Conférence des évêques de France (CEF) ont mis en garde contre les dérives d'un projet qui ne prendrait pas en compte la dignité humaine, la vulnérabilité et les contraintes écologiques. Le président de la Conférence des Évêques de France, Éric de Moulins-Beaufort, stipule que le désir d'enfant ne peut justifier « la manipulation » et le « bricolage de la filiation ». Il conteste ainsi ce désir d'enfant émanant de personnes qui selon lui dérogent au cadre naturel de la famille, s'en référant ainsi à une norme figée. En sorte que le magistère élabore sur ces questions une entreprise normative. Ces opposants à la PMA refusent à l'État la gestion de l'intime et la prise en charge de ce désir.
Il convient de préciser que cette position est celle du magistère catholique et non pas des catholiques dans leur ensemble. Un sondage réalisé en 2018 montrait que trente-cinq pour cent des catholiques pratiquants se déclarent favorables à l'ouverture de la PMA aux femmes en couple, soulignant ainsi la pluralité interne du catholicisme.
L'Église Catholique et la Sécularisation des Normes Procréatives
L'Église catholique a longtemps conservé en France une prérogative en matière de famille. Les normes procréatives catholiques, édictées dans plusieurs encycliques, sont désormais retraduites, en contexte de sécularisation, dans un argumentaire séculier.
Lorsque s'ouvrent en 2018 les États généraux de la bioéthique, le cadre légal de la PMA propose encore un modèle de filiation biologisant : elle est réservée aux seuls couples hétérosexuels. La mobilisation catholique contre l'ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules doit se comprendre dans le prolongement de la lutte contre l'ouverture du mariage aux couples homosexuels, indice de la politisation du religieux et véritable révolution sociale.
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Lorsque l'article 1 du projet de loi déposé en 2019 élargit l'ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples lesbiens, le fondement de la famille n'est ainsi plus biologique. Le vote de cet article suscite une vive opposition parmi les détracteurs de la révision de la loi.
Rhétorique de l'Anxiété et "Anthropologie Menacée"
Les discours des opposants à l'ouverture de la PMA relèvent d'une « rhétorique de l'anxiété », qui préside à l'ébranlement d'une famille traditionnelle, en ce qu'elle porte atteinte à la nature. Dès 2017, la Conférence des évêques de France (CEF) alerte sur la possibilité d'une légalisation de la gestation pour autrui (GPA), interdite en France.
Le magistère catholique, mais aussi les discours des associations d'opposants à l'ouverture de la PMA, telles Alliance Vita ou La Manif pour tous, s'alarment de ce qu'ils considèrent être une « anthropologie menacée ». L'inquiétude est ainsi au cœur des discours qui entendent toucher ainsi un large auditoire, au-delà des cercles catholiques.
Cette « anthropologie menacée » repose sur une vérité biologisante, celle là-même à l'œuvre dans les normes religieuses catholiques. La « vraie » famille, dans cette acception, est celle d'un couple hétérosexuel marié avec enfants et ne peut faire place à la diversité des formes familiales contemporaines. Il y a donc une sorte de hiérarchisation des familles. Ce modèle serait civilisationnel. Le respecter, c'est préserver notre société du chaos.
Discours Séculiers et Absence du Père
Signe du souci d'élaborer un discours séculier, les opposants à l'ouverture de la PMA alertent sur les effets de l'absence de père, en se référant à des psychologues et psychanalystes. Cette référence accrue à la psychologie et la psychanalyse témoigne par ailleurs de la démocratisation de ces deux disciplines, qui se traduit par leur mobilisation sur d'autres domaines de la vie sociale. Cette « absence du père » est d'ailleurs devenue le mot d'ordre de la Manif pour tous.
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Auditions des Représentants des Cultes et Réactions
Lors de l'examen de la loi de bioéthique, la commission spéciale chargée d'examiner la loi a reçu les représentants des cultes catholique, juif et protestant. Ces auditions ont suscité des réactions diverses.
Le grand rabbin de France, Haïm Korsia, a défendu l'idée que "Quand une femme fait le choix d'être avec une autre femme, elle s'empêche d'avoir un enfant avec quelqu'un". Des élus ont boycotté ces auditions, arguant que "La République ne reconnaît aucun culte. Comment peut-on reconnaître ces représentants et les auditionner ? Et pourquoi les entend-on sur la bioéthique, et pas sur le logement par exemple ?".
Des associations LGBT+ ont également réagi. L'une de ses membres en charge de la PMA, Marianne Berthet-Goichot, est catholique pratiquante. Il y a six ans, elle et sa femme ont eu une petite fille grâce à une PMA réalisée en Belgique. "Nous vivons dans une démocratie, il est normal que tout le monde puisse s'exprimer, commente-t-elle. Mais ces représentants parlent au nom de l'Eglise, alors que l'Eglise, elle s'exprime aussi au nom de ses pratiquants. Il ne faut pas croire qu'il n'y a qu'une seule parole dans cette Eglise. Les chrétiens sont plus divisés" sur les sujets de bioéthique.
D'autres associations ont souligné que les représentants des cultes ne sont pas des professionnels des familles et qu'ils parlent au nom de personnes qui ne sont pas directement concernées.
L'historien et sociologue Jean Baubérot rappelle que "Les cultes font partie intégrante des débats sur la bioéthique depuis les années 1980". François Clavairoly estime que si les religions sont entendues sur ces sujets, c'est qu'elles "apportent une expertise dans l'humain".
PMA et Religions Monothéistes
Les textes sacrés des trois religions monothéistes - judaïsme, christianisme, islam - prônent la procréation comme le but majeur de l'union physique intraconjugale d'un homme et d'une femme.
Selon le catholicisme, Même quand la procréation n’est pas possible, la vie conjugale ne perd pas pour autant sa valeur, selon le pape Jean-Paul II. Les trois religions se reconnaissent dans ses propos, même si le Coran émet une réserve vis-à-vis de l’adoption : Dieu ne fait vos fils de ceux que vous adoptez. L’islam lui préfère la kafala. Des couples stériles désireront bénéficier d’une PMA. Si les différents courants de l’islam sont plus ou moins conservateurs envers les perspectives offertes par la PMA, la plupart des Églises protestantes laissent la liberté de choix entre les différentes techniques d’aide médicale à la procréation, certaines acceptant l’insémination artificielle avec donneur lorsque cela est nécessaire. L’Église orthodoxe rejette la plupart des techniques de PMA et n’autorise aucune manipulation sur l’embryon.
Quant à l’Église catholique, elle s’est longuement exprimée à ce sujet par la voix de ses évêques : La procréation ne doit pas être l’objet d’une volonté à tout prix mais le fruit du désir d’accueillir. Aucune volonté d’avoir un enfant ni aucune souffrance relative au désir d’enfant ne peuvent légitimer des procédés de fécondation et de gestation qui s’apparenteraient à une fabrication, une marchandisation ou une instrumentalisation d’un être humain au service d’autres êtres humains, ou encore au service de la science ou de la société. En d’autres termes, l’Eglise catholique s’oppose à la GPA.
Quant au judaïsme, La principale objection halakhique à la PMA réside dans la transgression majeure et incontournable qu’elle implique : celle dite de “l’émission de semence en vain”, c’est-à-dire le fait pour un homme d’éjaculer en dehors d’un rapport sexuel. Les gamètes mâles sont considérés par la Halakha comme sacrés parce que potentiellement créateurs de vie. Néanmoins, Les décisionnaires contemporains autorisent la PMA lorsqu’il n’y a pas d’autre alternative en prenant en considération la peine et le désespoir que fait régner cette attente au sein du couple, voire le risque de sa séparation.
La Conférence des évêques de France recommande de privilégier l’insémination artificielle à la FIV, technique la plus proche de la nature est le plus à même de respecter la dignité de l’enfant tout en excluant le recours au don de gamètes comme à la fertilisation in vitro car elle implique le diagnostic préimplantatoire, soit l’élimination volontaire d’un nombre conséquent d’embryons porteurs d’éventuelles anomalies sans oublier la difficile question du devenir des ovules fécondés surnuméraires. Leur destruction comme leur utilisation pour la recherche scientifique ne sont pas envisageables pour le catholicisme.
Les trois religions monothéistes s’opposent au don de gamètes (spermatozoïdes ou ovocytes). Les trois religions monothéistes privilégient le respect de la dignité de l’enfant dans toute démarche de procréation médicalement assistée d’un couple stérile, soucieuses de son développement psychologique et sociétal à tous les âges de la vie.
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