Le secteur caprin continue d'évoluer, et les éleveurs sont conscients de l'importance de la période de mise bas, tant en termes de temps de travail que de risques sanitaires. De plus, la vente de chevreaux est souvent mal valorisée, et la viande caprine, en général, est de moins en moins recherchée. À l'inverse, le lait et le fromage de chèvre séduisent de plus en plus les consommateurs. Dans ce contexte, une question se pose : comment diminuer la production de chevreaux sans perte de production laitière ?
Le Cycle Naturel de Reproduction des Chèvres
Le cycle de reproduction des chèvres suit un rythme saisonnier naturel qui commence en automne et culmine avec les mises bas au printemps. Cette saisonnalité reproductive est marquée par le début des chaleurs en août-septembre, lorsque les jours raccourcissent. La diminution de la luminosité déclenche des modifications hormonales qui réactivent leur système reproducteur après plusieurs mois de repos. La période de reproduction s’étend jusqu’en janvier-février selon les individus. Les chèvres présentent des cycles de chaleurs tous les 21 jours en moyenne pendant cette saison sexuelle. Ces cycles se répètent jusqu’à ce qu’elles soient fécondées ou que la saison se termine naturellement.
Les signes de chaleurs deviennent évidents avec l’expérience. Les chèvres bêlent de façon insistante et inhabituelle, agitent frénétiquement la queue, urinent fréquemment et montrent une vulve gonflée et rosée. Elles deviennent aussi très affectueuses et recherchent constamment le contact. La détection des chaleurs demande une observation quotidienne attentive.
Méthodes d'Induction de la Lactation
L'Induction Naturelle: Le Projet Lactodouce et Gentle Dairy
Une première piste pour répondre à la question de la diminution de la production de chevreaux sans perte de production laitière est la conduite du troupeau de chèvres en lactation longue. Dans ce contexte, le FiBL France a souhaité étudier une méthode naturelle d’induction de la lactation, sans recours à de la stimulation hormonale.
L'expérimentation s'est déroulée chez six éleveurs drômois qui ont accepté de garder cinq chèvres vides, de race saanen ou alpine. Lors de la mise en place du protocole, plusieurs hypothèses avaient été avancées. « D’une part, l’ambiance de mise-bas du reste du troupeau, ainsi que la présence des chevreaux, peut créer une émulation du troupeau et entraîner, chez les chèvres non gestantes, une modification hormonale susceptible d’induire une mammogénèse », stipule Laurène Fito, collaboratrice scientifique du FiBL France. « D’autre part, la stimulation manuelle des trayons entraîne la sécrétion de la prolactine - une hormone indispensable pour la production de lait - et favorise donc la lactogénèse », précise Michel Bouy, vétérinaire rural.
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Les éleveurs partenaires du projet ont stimulé les chèvres non gestantes dès l’ouverture de la salle de traite. En parallèle, des prélèvements sanguins ont été effectués sur un lot de cinq chèvres témoins, pour les mettre en comparaison avec les analyses de sang des cinq chèvres non gestantes. « Les premiers résultats ont permis d’observer que 60 % des chèvres « vides » ont fait du lait. Il est donc intéressant de voir que la majorité des chèvres sont capables de faire du lait, du moment qu’on les stimule et qu’elles ne sont pas malades », note Michel Bouy.
Pour les éleveurs adhérents au contrôle laitier, il a été possible de comparer la production moyenne de lait du lot « témoins » et du lot de chèvres « vides ». Il apparait que les chèvres non gestantes produisent le même niveau de lait au bout du quatrième ou cinquième mois, avec un démarrage plus lent. « Nous n’avons cependant pas relevé de différences significatives en termes de qualité du lait, avec des taux butyreux (teneur en matières grasses) et des taux protéiques (taux de matières azotées totales) similaires », souligne le vétérinaire. « De plus, grâce aux analyses de sang, nous avons pu observer que les chèvres non gestantes qui démarrent une lactation ont un taux de prolactine plus élevé que les chèvres vides qui ne feront pas de lait, et ce, trois semaines avant la stimulation des trayons. C’est un sujet qui reste à approfondir même si les hypothèses les plus plausibles sont une sensibilité particulière de ces chèvres à des stimuli visuels, auditifs ou olfactifs générés par le reste du troupeau », poursuit-il. Pour aller plus loin, le FiBL prévoit de donner une suite à ce projet Lactodouce dès le printemps prochain.
Le projet Gentle Dairy a vu le jour dans le but de mieux comprendre les facteurs influençant la lactation induite. Il est le fruit d’une collaboration entre le FiBL France, un institut de recherche en agriculture biologique d’origine Suisse, et l’organisation de protection animale Quatre Pattes. L’induction de la lactation est présentée comme une alternative à la lactation longue en limitant le nombre de chevreaux tout en évitant la réforme de bonnes chèvres ayant échoué à la reproduction.
Une dizaine d’éleveurs de chèvres alpines ou saanen de la Drôme, de l’Ardèche et de l’Isère ont participé à cet essai. En 2023, entre quatre et douze chèvres, ont été écartées de la reproduction dans chaque élevage. Ces chèvres expérimentales ont suivi un tarissement de deux mois, comme le reste du troupeau. Non gestantes - qu’elles soient primipares ou multipares, faibles ou fortes productrices - ces chèvres ont retrouvé leurs congénères ayant mis bas afin d’être exposées aux mêmes stimuli environnementaux (olfactifs, hormonaux, etc.).
Dès le début de la traite, les éleveurs stimulaient par massage les trayons des chèvres non gestantes. Si du lait était éjecté à chaque stimulation, la chèvre était alors branchée à la machine à traire. Pour les trois premières semaines, les scientifiques ont fixé un seuil physiologique de 10 millilitres par jour pour distinguer les chèvres non gestantes amorçant la lactation de celles n’ayant produit aucun lait. Selon Ruggero Menci, chercheur au FiBL France, « la moitié des chèvres expérimentales ont induit une lactation au cours des trois premières semaines de traite ».
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Un mois après le début de l’induction, un quart des chèvres non gestantes produisaient plus d’un demi-litre de lait, et après six mois, elles étaient trois quarts. « La production laitière des chèvres induites rattrape celle des chèvres témoins au sixième mois, avec une perte d’environ 30 % sur la lactation », souligne Caroline Constancis, chercheuse au FiBL. « Lors de la montée de production, le lait des chèvres induites présente des meilleurs taux butyreux et protéiques. Cette différence, liée au phénomène de concentration du lait, s’estompe à partir du cinquième mois de lactation », précise-t-elle.
Les jours précédant le début de la stimulation, les chèvres non gestantes qui induiront une lactation présentent une température des trayons plus élevée et une légère augmentation de la largeur de la mamelle. Dès la première stimulation, les chèvres non gestantes ont libéré une certaine quantité de lait résiduel post-tarissement, un volume statistiquement plus élevé chez celles ayant induit la lactation.
Les chèvres ayant une bonne note d’état corporelle au moment du tarissement (supérieure ou égale à trois) ont environ deux fois plus de chances de déclencher une lactation induite. « Certains éleveurs utilisent cette pratique pour les chèvres affaiblies. L’idée n’est pas forcément de choisir des chèvres plus grosses pour que cela fonctionne mais de remettre en état celles qui sont plus maigres avant de commencer la stimulation », recommande Rosalie Planteau du Maroussem, ingénieure de recherche, intégrée au projet lors de son stage de fin d’études. Ces indicateurs permettent à l’éleveur d’évaluer rapidement l’intérêt de poursuivre la stimulation.
Bien qu’une grande partie des éleveurs s’accorde à dire que la mise à l’herbe a été un élément déclencheur de la lactation, pour certains, l’expérience reste mitigée. « Sur les douze chèvres ciblées par l’induction, trois sont entrées en lactation dans les vingt et un premiers jours, témoigne un éleveur. Pour les autres, il a fallu persévérer deux mois et certaines n’ont commencé à produire qu’à partir de juin, bien après la mise à l’herbe, sans qu’on comprenne vraiment pourquoi. » Tous les tenants et aboutissants ne sont pas encore élucidés, notamment l’influence de la nutrition ou encore de la mise à l’herbe sur l’induction.
Michel Bouy, vétérinaire anciennement affilié au FiBL France dans le cadre du projet pilote « Lactodouce », lancé en 2021 et précurseur du projet Gentle Dairy, souligne que « l’effet des protéines avec la mise à l’herbe mérite d’être exploré, tout comme l’impact de la vitamine A sur la synthèse des hormones de reproduction ». L’herbe étant une source plus riche en précurseurs de la vitamine A que le foin, une complémentation hivernale chez certains éleveurs pourrait expliquer pourquoi certains animaux, moins carencés, ont démarré leur lactation avant la mise à l’herbe. L’effet de la vitamine pourrait également expliquer pourquoi la mise à l’herbe des chèvres a joué un rôle déclencheur.
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Certaines questions demeurent à explorer, notamment en ce qui concerne les impacts technico-économiques et la fromageabilité du lait. La question du temps de travail doit aussi être chiffrée. Pour apporter des éléments de réponse à ces aspects, un prochain projet de recherche est en préparation.
L'Induction Hormonale
Dans les élevages intensifs, une autre méthode pour déclencher la lactation est l'induction hormonale. Cette technique consiste à injecter des hormones aux chèvres pour déclencher les chaleurs, permettant ainsi de désaisonner les troupeaux et d'assurer une production laitière continue tout au long de l'année. Cependant, cette pratique soulève des questions éthiques et peut avoir des conséquences sur la santé des animaux.
Lactation Spontanée
Il est possible qu'une chèvre ait une lactation spontanée, même sans avoir mis bas récemment. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce phénomène, notamment l'instinct maternel, la stimulation par un autre chevreau, ou des facteurs hormonaux. Dans ce cas, il est important de surveiller la chèvre pour éviter l'engorgement et les risques de mammite. Le lait produit peut être consommé, à condition qu'il ne présente pas d'anomalies (couleur, texture). Si la chèvre est destinée à la reproduction, il est préférable de la tarir avant la saison des amours pour éviter de l'épuiser.
Préparation à la Mise Bas et Suivi de la Gestation
La réussite de la lactation de la chèvre se joue dès la préparation mise-bas. Au cours de cette période, qui englobe le dernier mois de gestation, les risques métaboliques (toxémie de gestation, hypocalcémie, non-délivrance, …) sont les plus importants. Parmi les troubles métaboliques rencontrés chez la chèvre gestante, la toxémie de gestation est le plus fréquent. Elle apparaît principalement dans les six semaines précédant la mise-bas et est la conséquence d’une alimentation inadaptée. Or, dans le même temps, la chèvre voit ses besoins énergétiques s’accroitre considérablement. Le risque de toxémie sera d’autant plus important en cas de portées multiples, de potentiel de production élevé et de chèvres grasses au tarissement. Les premiers signes qui doivent alerter en élevages sont un état de faiblesse, la baisse d’ingestion, des chèvres couchées et qui s’isolent. Quant à la fièvre de lait, elle est nettement moins fréquente chez la chèvre que chez la vache laitière. Un régime alimentaire et une complémentation adaptés aux besoins de fin de gestation permettent de diminuer l’incidence des troubles métaboliques.
Surveillance de la Gestation
La gestation dure exactement 150 jours en moyenne, soit cinq mois, et cette précision permet de planifier les naissances au moment le plus favorable. Cette période de cinq mois transforme progressivement les chèvres et demande une attention constante.
- Premier mois: Généralement inaperçu, sans changement visible. L’embryon s’implante dans l’utérus et commence son développement.
- Deuxième mois: Apparition des premiers signes discrets de gestation. Les chèvres deviennent légèrement plus calmes et leur appétit augmente sensiblement.
- Troisième mois: Le ventre commence à s’arrondir visiblement. La palpation devient facile et permet de sentir les fœtus qui bougent déjà.
- Quatrième mois: Le ventre prend du volume de façon spectaculaire. Les mouvements des chevreaux deviennent visibles à l’œil nu sur les flancs.
- Cinquième mois: Phase finale où tout s’accélère. Le ventre atteint son volume maximal, les mamelles gonflent considérablement et la chèvre ralentit ses déplacements.
Alimentation Pendant la Gestation
L’adaptation nutritionnelle conditionne directement la santé des mères et la vigueur des chevreaux.
- Les trois premiers mois: Alimentation normale sans supplément particulier. Ration habituelle de foin à volonté et 300 grammes de concentrés par jour.
- Quatrième mois: Augmentation progressive des apports. Passage à 400 grammes de concentrés quotidiens répartis en deux distributions.
- Cinquième mois: Ration maximale pour préparer à la fois la fin de gestation et le démarrage de la lactation. 500 à 600 grammes de concentrés selon le gabarit et le nombre de chevreaux portés.
La qualité du foin prime sur la quantité pendant toute la gestation. Un foin poussiéreux, moisi ou de mauvaise valeur nutritive compromet la santé de la mère et le développement des fœtus. L’eau propre et fraîche en permanence reste absolument indispensable. Les chèvres gestantes boivent jusqu’à 8 litres par jour en fin de gestation, soit le double de leur consommation habituelle.
Préparation de la Mise Bas
L’aménagement d’un box de mise bas commence trois semaines avant la date prévue. Nettoyer soigneusement un coin de la bergerie et le transformer en véritable maternité avec une litière épaisse de paille propre. Cet espace de 4 m² isolé du reste du troupeau permet à la chèvre de mettre bas tranquillement sans être dérangée par les autres.
La constitution d’une trousse de mise bas rassemble tout le matériel nécessaire en cas d’intervention. Cette boîte contient des gants d’examen, du lubrifiant, des serviettes propres, de la Bétadine, des ciseaux désinfectés, du fil dentaire pour ligaturer le cordon, une poire pour aspirer les mucosités et une lampe frontale.
La surveillance rapprochée commence vraiment 48 heures avant la date théorique de mise bas. Passer voir les chèvres toutes les trois heures, même la nuit, pour détecter les signes précurseurs de l’accouchement. Les signes annonciateurs de la mise bas deviennent reconnaissables avec l’expérience. La chèvre s’isole du groupe, gratte nerveusement la litière, se couche et se relève sans arrêt, regarde anxieusement ses flancs. Les mamelles deviennent énormes et tendues, parfois même du lait s’écoule spontanément. La vulve se relâche et devient flasque. Le numéro du vétérinaire reste affiché bien en vue près du téléphone.
Complications Possibles Pendant la Gestation et la Mise Bas
- Avortement spontané: Peut être causé par une infection virale ou un traumatisme.
- Toxémie de gestation: Complication métabolique due à une alimentation inadaptée. Les symptômes incluent abattement, refus de manger, troubles nerveux, odeur d’acétone.
- Dystocies: Difficultés de mise bas dues à une mauvaise présentation du chevreau, sa taille excessive ou un bassin trop étroit de la mère.
- Hydropisie: Accumulation anormale de liquide dans l’utérus.
- Rétention placentaire: Le délivre ne s’évacue pas naturellement dans les 6 heures, favorisant les infections.
Déroulement de la Mise Bas
La phase préparatoire dure plusieurs heures pendant lesquelles la chèvre montre tous les signes d’inconfort décrits précédemment. Les contractions commencent discrètement puis s’intensifient progressivement. La poche des eaux se forme à la vulve et se rompt, libérant un flot de liquide clair. L’expulsion du premier chevreau se fait normalement en 15 à 30 minutes après la rupture de la poche. Les pattes avant apparaissent en premier, suivies du museau posé sur les membres antérieurs. Les chevreaux suivants s’enchaînent généralement à 10-15 minutes d’intervalle. Les chèvres donnent en moyenne 1,8 chevreau par mise bas, avec des variations de 1 à 3 selon les individus.
Le nettoyage du chevreau par la mère commence immédiatement après l’expulsion. Elle lèche vigoureusement son petit pour le débarrasser des membranes et stimuler sa respiration. Ces léchages intenses créent aussi le lien mère-petit indispensable à la survie du nouveau-né. La première tétée doit survenir dans l’heure suivant la naissance. Le colostrum que contiennent les mamelles pendant les 24 premières heures apporte les anticorps indispensables à la survie du chevreau. Vérifier systématiquement que chaque nouveau-né a bu en observant son ventre qui gonfle.
Suivi Post-Partum Immédiat
La surveillance de la mère porte d’abord sur l’expulsion complète du placenta dans les 6 heures. Vérifier que toutes les membranes sont bien sorties en observant les délivrances. Un placenta retenu provoque rapidement une infection utérine potentiellement mortelle. L’appétit de la chèvre doit revenir progressivement dans les heures suivant la mise bas. Le contrôle des mamelles révèle d’éventuels problèmes de démarrage de lactation. Une traite manuelle douce soulage la pression et facilite la prise du trayon par les petits.
L’observation des chevreaux détecte rapidement les sujets faibles ou malades. Un chevreau normal se lève dans l’heure suivant sa naissance et tète vigoureusement. Celui qui reste couché, qui ne cherche pas la mamelle ou qui semble apathique demande une intervention urgente. La pesée des chevreaux à la naissance fournit une référence pour suivre leur croissance. Les chevreaux naissent entre 2,5 et 4 kg selon le nombre de la portée et la taille de la mère. Un poids inférieur à 2 kg annonce généralement des difficultés de survie et impose une surveillance renforcée.
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