Introduction
La figure paternelle, autrefois pilier incontesté de la famille, se trouve aujourd'hui confrontée à des mutations profondes. Les avancées biotechnologiques, l'évolution des droits individuels et les nouvelles configurations familiales remettent en question la place et le rôle du père. Cet article explore ces transformations en s'appuyant sur les réflexions du psychanalyste Jean-Pierre Winter, notamment à travers son essai "L'Avenir du père", et les discussions qu'il a pu avoir avec Laure Adler, afin de mieux comprendre les contours changeants de la paternité à l'heure actuelle.
La Gestation Pour Autrui (GPA) et la Redéfinition de la Filiation
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) classe la GPA parmi les techniques de procréation médicalement assistée (PMA). La GPA, pratique consistant à faire porter un enfant par une mère porteuse pour le compte d'autrui, soulève des questions éthiques et juridiques complexes. La mère porteuse n’est pas la mère biologique de l’enfant : on lui implante un embryon conçu avec les gamètes (ovule et spermatozoïde) des parents d’intention, ou de l’un d’entre eux, ou issus de deux donneurs tiers. Si la loi française interdit de pratiquer la gestation pour autrui sur le territoire français, rien n’interdit en revanche à des citoyens français de recourir à une mère porteuse à l’étranger, dans un pays qui l’autorise. Aussi, la jurisprudence évolue régulièrement concernant la question de la filiation des enfants nés de GPA à l’étranger, qui a fait l’objet de plusieurs contentieux ces dernières années, beaucoup se terminant devant les juridictions européennes. La loi de bioéthique de 2021 avait tenté de clarifier cette question, mais la Cour de cassation a rendu, en octobre 2024, des décisions illustrant la difficulté pour la justice de trouver l’équilibre entre l’interdiction de la GPA dans la loi française, et le souci de ne pas pénaliser les enfants qui en sont nés.
La GPA fait l’objet de législations très variables à travers le monde. Certains pays comme les États-Unis - dans un grand nombre d’États fédérés -, l’Inde, l’Ukraine ou la Géorgie autorisent la GPA, et permettent également qu’elle donne lieu à une rémunération de la mère porteuse. Certains, comme le Canada ou la Grèce, n’autorisent que la GPA dite « altruiste », c’est-à-dire sans rémunération de la mère porteuse, à l’exception de la prise en charge de ses frais médicaux. D’autres pays, comme la Russie ou Israël, l’autorisent mais la réservent à leurs seuls ressortissants. La GPA est éthiquement très controversée. Ses opposants mettent souvent en avant les risques de marchandisation du corps humain dans les cas où la mère porteuse est rémunérée, mais aussi la souffrance psychologique que risquerait d’engendrer, chez l’enfant ou la mère porteuse, leur séparation à la naissance. L’Église catholique est opposée à la GPA et au recours aux mères porteuses. En France, la GPA a été interdite par la loi du 29 juillet 1994 relative au respect du corps humain. Cette loi a introduit l’article 16-7 du Code civil, qui dispose que « toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui est nulle ». Cette interdiction n’a pas été remise en cause par le législateur depuis, y compris lors des débats ayant accompagné la dernière loi de bioéthique, en 2021.
Ces évolutions législatives et sociétales conduisent à une redéfinition des liens de filiation et de la place du père dans la famille. L'enfant peut désormais être conçu par d'autres voies que la rencontre d'un homme et d'une femme, ouvrant la voie à toutes sortes de combinaisons où le père, au sens traditionnel du terme, peut être évincé ou remplacé. Comme le soulignait Jean-Pierre Winter, le père devient "facultatif".
Jean-Pierre Winter et l'Avenir du Père: Une Analyse Psychanalytique
Jean-Pierre Winter, psychanalyste et élève de Jacques Lacan, s'est intéressé de près à ces mutations de la paternité. Dans son essai "L'Avenir du père", il explore la figure du père, son effacement et la vie sans père, analysant ainsi la dimension moderne du père qui correspond à la fin du patriarcat occidental.
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Winter s'appuie sur de nombreux exemples tirés d'œuvres de fiction, telles que le roman "Effroyables Jardins" de Michel Quint et le film "La Vie est Belle" de Roberto Benigni, ainsi que sur son expérience de psychanalyste, pour appréhender les différentes représentations du père. Il ne s'intéresse pas seulement à la présence physique du père, mais aussi à la place qui lui est dévolue au regard de l'évolution du psychisme de l'enfant.
L'Évolution des Modèles Familiaux et la Place du Père
L'évolution des modèles familiaux, avec l'essor des familles monoparentales, recomposées et homoparentales, contribue également à redéfinir la place du père. Un père, une mère c’était, il y a peu encore, élémentaire. L’extension irrésistible des droits individuels conjuguée avec les avancées prodigieuses des biotechnologies ont fait apparaître des configurations inédites et tout à fait surprenantes, par exemple un couple de femmes homosexuelles qui ont recours à la procréation médicalement assistée, la conjointe, avocate, de celle qui porte l’enfant demande et obtient un congé paternité. Ainsi, maintenant que l’enfant est conçu par d’autres voix que la rencontre d’un homme et d’un femme, toutes sortes de combinaisons surgissent et le père lui-même au sens ancien du terme peut être évincé et remplacé. Il est désormais facultatif.
Dans les familles homoparentales, par exemple, la fonction paternelle peut être assurée par deux hommes, ou par un homme et une femme transgenre. Dans les familles recomposées, le père peut être amené à jouer un rôle auprès d'enfants qui ne sont pas les siens biologiques. Ces nouvelles configurations familiales nécessitent une adaptation des rôles parentaux et une redéfinition de la place du père.
Paternité et Société: L'Impact des Évolutions Sociales
Les évolutions sociales, telles que l'égalité des sexes et la remise en question des stéréotypes de genre, ont également un impact sur la paternité. Les pères sont de plus en plus impliqués dans l'éducation et les soins de leurs enfants, et ils revendiquent une place plus importante au sein de la famille.
Cette évolution est positive, car elle permet aux enfants de bénéficier d'une présence paternelle plus active et engagée. Elle contribue également à une meilleure répartition des tâches parentales et à une plus grande égalité entre les sexes.
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Les Défis de la Paternité Moderne
Malgré ces évolutions positives, la paternité moderne est confrontée à de nombreux défis. Les pères peuvent se sentir perdus face à ces nouvelles configurations familiales et à l'évolution des rôles parentaux. Ils peuvent également être confrontés à des difficultés pour concilier leur vie professionnelle et leur vie familiale.
Il est donc important d'accompagner les pères dans cette transition et de leur fournir les outils et les ressources nécessaires pour exercer pleinement leur rôle de parent. Cela passe notamment par une meilleure reconnaissance de la paternité au sein de la société, par un soutien aux pères qui souhaitent s'impliquer davantage dans l'éducation de leurs enfants, et par une lutte contre les stéréotypes de genre qui peuvent encore peser sur les pères.
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