Introduction
Au tournant du XXe siècle, l'alimentation du nourrisson en France était un enjeu de santé publique majeur, marqué par des pratiques ancestrales et les prémices de la modernisation. La forte mortalité infantile, les disparités sociales et géographiques, ainsi que l'évolution des connaissances médicales ont façonné les réalités de l'alimentation des jeunes enfants. Cet article explore les différentes facettes de cette question, en s'appuyant sur des données historiques et des exemples concrets.
L'Allaitement Maternel : Un Idéal Compromis
En 1900, l'allaitement maternel était universellement reconnu comme l'option la plus bénéfique pour le nourrisson. Le lait maternel était considéré comme un aliment à part, symboliquement chargé, et les médecins incitaient les femmes à allaiter. Il est avec le sang et le sperme une des grandes humeurs fondamentales du corps humain. Il est donc toujours chargé d'une haute valeur symbolique. D'ailleurs dans de nombreuses cultures, l'allaitement met en jeu les pouvoirs du lait et confère à certains nourrissons un destin singulier. C'est le cas de certains dieux ou héros de la mythologie antique comme les célèbres Romulus et Rémus, allaités par une louve.
Cependant, la réalité était bien plus complexe, en particulier pour les femmes des classes populaires. La nécessité de travailler pour subvenir aux besoins de la famille rendait souvent l'allaitement maternel exclusif impossible. Dans les milieux populaires, notamment ouvriers, c'est la nécessité du travail des femmes qui pousse les couples à mettre leurs enfants en nourrice.
Dans une ville industrielle comme Lyon, cette pratique était particulièrement répandue. Pour les familles aisées « ne pas nourrir est la marque d'un rang social élevé ».25 Quant aux femmes d'artisans, elles travaillent près de leurs maris ou dans la boutique et ne peuvent s'occuper des enfants. Tout comme les femmes de canuts. Il y a un lien entre travail de la femme et mise en nourrice : la nouvelle dynastie industrielle des Gillet dans la première moitié du XIXe siècle, en est un bon exemple : « François et son épouse travaillent beaucoup. Et le couple doit mettre ses enfants en nourrice. » A la génération suivante, les femmes ne travaillent plus et les enfants restent au foyer.
Même dans les familles aisées, l'allaitement pouvait être compromis par des considérations sociales. L’aristocratie et la bourgeoisie urbaine entendaient préserver le rôle de représentation sociale de la femme. C'est à dire, les mondanités. Il faut en outre prendre en compte d'autres données : le caractère inesthétique de l'allaitement qui passe, à l'époque, pour gâter la beauté des seins, et les lourdeurs d'un tabou selon lequel les relations sexuelles sont proscrites au cours de cette période.
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Le Recours aux Nourrices : Une Pratique Ancienne et Répandue
Face aux contraintes de l'allaitement maternel, le recours aux nourrices était une pratique courante en France au début du XXe siècle. La mise en nourrice des enfants des villes à la naissance est une réalité en France au XIXe siècle. Le modèle de la mère au foyer qui s'occupe de ses enfants n'est devenu effectivement la référence dominante qu'au XXe siècle. Cette pratique qui a des conséquences démographiques, est ancienne, imposée à la mère et touche tous les milieux sociaux. Elle nous en dit long sur l'organisation de la famille et les soins apportés à l'enfant, comme nous le montre le cas de Lyon, ville industrielle dans laquelle la mise en nourrice est une pratique très ancienne et très répandue.
Cette pratique, qui a des racines anciennes, s'est développée à partir du XVIIe siècle, surtout dans les centres urbains. A Paris en 1780, par exemple, sur les 21 000 enfants nés cette année-là, seuls 1 000 enfants sont nourris par leur mère.
La mise en nourrice pouvait prendre différentes formes. Certaines familles employaient une nourrice « sur lieu », c'est-à-dire vivant au domicile des parents, tandis que d'autres confiaient leur enfant à une nourrice à la campagne. La nourrice « sur lieu » devenant alors un signe extérieur de richesse. C'est une pratique que l'on peut aussi rapprocher du logement Haussmannien. Bien entendu, cette bourgeoisie a ses propres réseaux pour trouver la nourrice idéale. Il y a donc un lien entre classes sociales et « choix » de la nourrice.
La qualité des soins prodigués par les nourrices variait considérablement. Certaines étaient compétentes et dévouées, offrant un environnement sain et nourrissant aux nourrissons dont elles avaient la charge. Malheureusement, d'autres étaient moins scrupuleuses, négligeant les bébés ou les soumettant à des conditions d'hygiène déplorables. Le placement des enfants chez une nourrice, souvent à la campagne, était un phénomène courant, parfois synonyme de séparation définitive pour les familles démunies. La sélection des nourrices n'était pas toujours rigoureuse, ce qui contribuait à la mortalité infantile. Les conditions de vie de ces nourrices elles-mêmes, souvent rurales et pauvres, influençaient directement la santé des nourrissons confiés à leurs soins.
L'Allaitement Artificiel : Une Alternative Risquée
Lorsque l'allaitement maternel ou le recours à une nourrice n'étaient pas possibles, l'allaitement artificiel était utilisé. Cependant, cette alternative était loin d'être idéale et présentait de nombreux risques pour la santé des nourrissons.
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Le lait artificiel, souvent de mauvaise qualité, était une alternative dangereuse, contribuant significativement à la mortalité infantile. Les préparations, souvent réalisées avec du lait de vache dilué ou des bouillies à base de farine, étaient fréquemment contaminées et mal adaptées aux besoins nutritionnels des nourrissons. Le manque d'hygiène dans la préparation et la conservation de ces laits artificiels augmentait le risque de maladies infectieuses. La stérilisation du lait n'était pas une pratique courante, ce qui contribuait à la propagation des bactéries.
C'est à cette époque qu'apparaissent les Gouttes de lait (la première est créée à Fécamp, en 1894, par le Dr Dufour), qui fournissent aux mères un lait à la qualité vérifiée, « humanisé », stérilisé et réparti en autant de flacons que l’enfant devra prendre de repas. N’oublions pas que si le lait maternel est une ressource naturelle gratuite dont on ne peut faire commerce, les substituts du lait maternel, eux, engendrent par leur fabrication et leur distribution des bénéfices qui peuvent expliquer bien des réticences à promouvoir l’allaitement au sein. D’énormes sommes d’argent sont en jeu, dont les professionnels et les établissements de santé ont eu leur part.
Mortalité Infantile et Conditions Sanitaires
Au début du XXe siècle, la mortalité infantile en France était alarmante. En 1900, 15% des enfants mouraient avant l'âge d'un an, un chiffre qui témoigne des conditions sanitaires précaires et du manque de connaissances médicales de l'époque.
L'hygiène défaillante, tant au niveau des habitations que des soins apportés aux nourrissons, favorisait la propagation de maladies infectieuses comme la diarrhée, la dysenterie et la tuberculose, particulièrement meurtrières chez les plus jeunes. L'accès limité à l'eau potable et à des conditions d'assainissement adéquates aggravait la situation, particulièrement dans les milieux urbains surpeuplés et insalubres. L'alimentation inadaptée des nourrissons, que ce soit par le lait maternel insuffisant ou par des laits artificiels de mauvaise qualité, jouait un rôle important dans la mortalité. Le manque de connaissances sur la nutrition infantile et l'absence de contrôles sanitaires stricts contribuaient à cette situation.
Les soins médicaux étaient rudimentaires et inégalement répartis sur le territoire. L'accès aux médecins et aux hôpitaux était limité pour les populations rurales et les familles pauvres, accentuant les disparités face à la maladie. L'absence de vaccins efficaces contre de nombreuses maladies infantiles aggravait le problème.
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Les Premiers Soins Médicaux : Entre Empirisme et Progrès
Les premiers soins médicaux dispensés aux nourrissons en 1900 étaient rudimentaires et largement influencés par les connaissances médicales limitées de l'époque. L'accès aux soins était très inégalitaire, dépendant fortement des ressources financières des familles.
Les soins étaient souvent prodigués par des sages-femmes ou des matrones, dont les compétences variaient considérablement. Certaines possédaient une expérience empirique précieuse, transmise de génération en génération, tandis que d'autres manquaient de formation adéquate. Les interventions médicales étaient souvent limitées à des traitements symptomatiques, sans véritable compréhension des causes profondes des maladies infantiles. Les infections, fréquentes en raison des mauvaises conditions d'hygiène, étaient traitées avec des remèdes traditionnels souvent inefficaces, voire dangereux.
L'antisepsie et l'asepsie n'étaient pas systématiquement appliquées, augmentant le risque de complications infectieuses lors des accouchements et des soins aux nourrissons. Les connaissances sur la nutrition infantile étaient également limitées, conduisant à des pratiques alimentaires inadéquates et à des carences nutritionnelles fréquentes. L'absence de vaccins efficaces contre de nombreuses maladies infantiles laissait les nourrissons particulièrement vulnérables.
Le Travail des Enfants : Un Facteur Aggravant
En 1900, le travail des enfants était une réalité courante, même pour les plus jeunes. Ce phénomène était particulièrement répandu dans les milieux ruraux et urbains pauvres, où les familles dépendaient des revenus de leurs enfants pour survivre.
À la campagne, les enfants participaient aux travaux agricoles, accomplissant des tâches pénibles et répétitives aux côtés des adultes. En ville, les enfants étaient employés dans les usines, les mines, ou dans le secteur du commerce ambulant. Ils travaillaient de longues heures pour un salaire dérisoire, souvent dans des environnements insalubres et dangereux.
L'exposition à des conditions de travail pénibles, la fatigue constante et la malnutrition affaiblissaient les organismes, augmentant leur vulnérabilité aux maladies et compromettant leur croissance. Le travail des enfants privait ces derniers de leur éducation et de leur enfance, les condamnant à une vie de pauvreté et de précarité.
Disparités Géographiques : La Vie à la Campagne et en Ville
La vie d'un nourrisson en 1900 variait considérablement selon son lieu de résidence. La vie d'un nourrisson en 1900 variait considérablement selon son milieu social et géographique; Les enfants des familles aisées bénéficiaient de meilleures conditions d'hygiène, d'une alimentation plus riche et d'un accès plus facile aux soins médicaux. En revanche, les nourrissons issus de familles pauvres, particulièrement en milieu urbain, subissaient des conditions de vie précaires, augmentant leur vulnérabilité aux maladies et à la mortalité.
La Vie à la Campagne
La vie d'un nourrisson à la campagne présentait des avantages, tels que l'air pur et l'espace. Cependant, les conditions sanitaires étaient souvent précaires, avec un accès limité aux soins médicaux et à l'eau potable. L'alimentation reposait principalement sur l'allaitement maternel, mais les conditions de vie difficiles pouvaient compromettre sa qualité et sa durée. Le recours aux nourrices était courant, souvent pour des raisons économiques, les mères devant travailler aux champs.
La Vie en Ville
En ville, l'accès aux soins médicaux était théoriquement plus facile, mais la réalité était nuancée. La surpopulation urbaine et le manque d'hygiène étaient des facteurs majeurs de la propagation des maladies infectieuses. L'habitat insalubre, avec des logements exigus et mal ventilés, favorisait la transmission des germes et des maladies. L'alimentation des nourrissons était également un problème majeur, les familles pauvres ayant souvent du mal à accéder à des aliments nutritifs et de qualité.
L'Intervention de l'État et des Œuvres de Bienfaisance
Face à la forte mortalité infantile et aux problèmes liés à l'alimentation des nourrissons, l'État et les œuvres de bienfaisance ont progressivement mis en place des mesures pour améliorer la situation.
En France, au XIXe siècle, l'Etat s'empare de la question de l'allaitement à travers la politique de la petite enfance. La loi Roussel de 1874 protège « tout enfant âgé de moins de deux ans qui est placé moyennant salaire, en nourrice, (…) hors du domicile de ses parents. Il devient, par ce fait, l'objet d'une surveillance de l'autorité publique, ayant pour but de protéger sa vie et sa santé. »30 Cette surveillance est assurée par le préfet assisté de comités départementaux et de Commissions locales. Des inspecteurs sont nommés par les préfets pour une surveillance constante des nourrissons. Tout placement d'enfant en nourrice doit être déclaré, etc. … Obligation est faite aux nourrices de demander certificats ou autorisation d'exercice. Un carnet est mis en place.
Des Sociétés de Charité maternelle ont pour but de favoriser l'allaitement par la mère. Elles sont reconnues et admises à recevoir des subventions de l'Etat, des départements ou municipalités. A Lyon, la société a été créée en 1786.38 Elle compte environ 500 adhérents.39 Elle aide des mères dans l'indigence et les encourage, financièrement, à nourrir elles-mêmes leur enfant mais à condition que ce dernier soit légitime.
La Société Protectrice de l'Enfance de Lyon, elle, est fondée en 186646 sur l'initiative d'un chirurgien lyonnais47. Ce médecin s'est ému de l'importante mortalité des enfants placés en nourrice48. C'est une œuvre nouvelle. Elle n'a donc pas que des objectifs éducatifs et moralisants et elle se dégage de la tutelle catholique. Ses objectifs sont plutôt médicaux et sanitaires. Elle est sous la tutelle d'éminents médecins lyonnais49. Cette œuvre préfigure la dimension hygiéniste qui se développe en France à la fin XIXe siècle.
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