Introduction
La Virevolte, roman publié en 1994 par Nancy Huston, explore avec une rare acuité les complexités de la maternité, du couple, et de l’épanouissement personnel. À travers le personnage de Lin, danseuse et chorégraphe, Huston dépeint les tiraillements d’une femme partagée entre ses aspirations artistiques et les exigences de la vie familiale. Ce roman, loin de se réduire à un simple récit d’incompatibilité entre maternité et art, plonge au cœur du désir maternel, de ses difficultés et de ses contradictions.
Le Couple et la Maternité : Entre Intimité et Éloignement
Le roman s’ouvre sur l’accouchement d’Angela, premier enfant de Lin et Derek, professeur de philosophie. Initialement, la naissance d’Angela semble renforcer leur intimité, créant un espace de partage et de communication autour du maternage et des soins au bébé. Cependant, l’arrivée de Marina, leur seconde fille, marque un tournant. Marina est un bébé difficile, constamment en pleurs, ce qui perturbe le sommeil et met à rude épreuve la patience de Lin.
La disparition de l'intimité
Les scènes d’intimité qui caractérisaient la naissance d’Angela cèdent la place au vide, à une mort lente du couple. L’enfant, au lieu de souder les êtres, révèle leurs incertitudes et leurs doutes. Marina devient involontairement le symbole du défaut de communication et des arrangements fragiles qui minent le couple. Huston met en lumière le malentendu profond qui peut exister au sein du couple et face à la maternité, notamment à travers la place accordée aux enfants et à leurs paroles.
Le corps absent et la quête identitaire
Au fil des saisons, Lin peine à appréhender sa maternité. Sa vie de couple, de femme et de mère ne suffit plus à la combler. Un désir profond sommeille en elle, un besoin de redécouvrir son corps et de le plier au destin de la danse. La Virevolte se présente alors comme le roman de l’étouffement, de l’enfance non digérée, le cri d’une femme dont le naufrage reste invisible, même aux yeux de son conjoint.
La Danse comme Exutoire et Reappropriation du Corps
Lin, danseuse et chorégraphe, trouve dans la danse un moyen d’échapper à l’étouffement que lui procure sa vie de mère et d’épouse. La danse devient un espace de reconquête du corps, un corps qui lui semblait autre, en proie à l’étrangeté depuis la maternité.
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Un nouveau départ
Le roman se déploie en deux parties, dont les titres, « la soliste » et « la compagnie », soulignent la contradiction de Lin et son évolution. « La soliste » désigne la jeune femme, heureuse puis engluée dans sa vie familiale, tandis que « la compagnie » symbolise son choix de rupture et sa quête de solitude. Lin quitte définitivement sa famille, ses deux filles et son mari, pour se consacrer pleinement à la danse.
La transmission mère-fille mise en péril
Ce départ, bien qu’il représente une libération pour Lin, a des conséquences profondes sur ses filles. Marina réagit violemment à l’abandon maternel, tandis qu’Angela, plus apaisée, trouve un refuge dans la danse, reproduisant les gestes de sa mère et respirant sa présence dans la salle de danse. La transmission mère-fille, mise en péril par l’abandon, prend un nouveau souffle lorsque les filles deviennent femmes à leur tour.
Abandon et Destinée : Une Dialectique Insoluble
La question centrale du roman se concentre autour de la dialectique de l’abandon. Lin trahit ses filles en les abandonnant, mais elle trahit également son propre corps et ses aspirations en restant. Huston suggère qu’il n’y a ni issue possible, ni choix heureux pour cette héroïne moderne, prisonnière de son destin.
L'influence de Simone de Beauvoir
Cette solitude de la féminité rappelle les romans de Simone de Beauvoir, dans lesquels des héroïnes tentent de trouver un sens à leur vie, aux prises avec des contingences sociales qui les dépassent. Lin, à l’instar des personnages beauvoiriens de Laurence et Monique, est confrontée à l’inconnu du destin et au peu de marge de manœuvre qu’il lui laisse. Ne demeure que l’évidence de la souffrance et la nécessité de changer sa situation, quelles qu’en soient les conséquences.
Corps absent, corps retrouvé
Lin se réapproprie son corps qui lui semblait autre, en devenir d’étrangeté, par l’intermédiaire de la danse, cruelle maîtresse, à laquelle il faut savoir tout sacrifier. Le corps de la mère disparaît aux yeux des fillettes mais il renaît pour Lin ; elle redécouvre son corps en s’éloignant de celles qu’ils l’ont emprisonné, bouleversé. Le personnage quitte une prison et sa démarche est d’ordre vital. Le traitement de la maternité sous l’angle de la déformation, de l’aliénation laissent entrevoir la complexité du devenir mère lorsque ressurgissent les traumatismes de l’enfance. Lin revit aussi son enfance à travers ses filles et elle s’enfuit pour ne pas avoir à la revivre et à se confronter à elle. Il est des départs qui ressemblent à des fuites.
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Interprétations Féministes et Réflexions Personnelles de Nancy Huston
Nancy Huston, essayiste, romancière et féministe, explore dans La Virevolte des thèmes qui lui sont chers : la féminité, la maternité, le rapport aux enfants et l’amitié. Son œuvre est souvent interprétée à travers le prisme du féminisme, mais Huston elle-même se méfie des lectures trop simplistes.
Au-delà des rôles sociaux
Certaines critiques ont réduit La Virevolte au récit d’une femme choisissant entre un destin contraint de mère et d’épouse et la possibilité de la création artistique. Elles y ont vu une illustration de l’incompatibilité entre maternité et art, et une critique des normes patriarcales qui entravent la capacité créatrice des femmes. Cependant, Huston insiste sur le fait que son roman est plus riche et plus complexe, et qu’il est surtout centré sur le thème du désir maternel et de la difficulté à l’assumer.
L'importance du désir maternel
Pour Huston, être mère n’est pas un simple rôle social, mais un statut susceptible d’être investi par un désir authentique et de constituer ainsi un domaine de création à part entière. Elle regrette la disparition de la figure de la mère dans l’iconographie contemporaine, et dénonce la pression exercée sur les femmes pour qu’elles effacent l’événement de l’accouchement et reprennent leur travail comme si de rien n’était.
L'expérience personnelle de l'auteure
L’écriture de Huston est ancrée dans une expérience personnelle bien réelle. Elle a elle-même été abandonnée par sa mère à l’âge de six ans, ce qui a profondément marqué sa vision de la maternité. Elle se souvient de la première fois où elle est allée chercher le fils de son mari à l’école, et du vertige qui l’a saisie en réalisant que la fréquentation des enfants pouvait être une joie et apporter une autre dimension à l’existence.
Création et Procréation : Un Dilemme Universel
Dans son Journal de la création, Nancy Huston montre comment, traditionnellement, les notions de création et de procréation semblent s’opposer et se nuire pour les femmes. Les femmes artistes et mères sont souvent amenées à choisir entre leurs deux vocations, ce qui peut les conduire à la folie.
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Le rapport au temps, au vieillissement et à la mortalité
Dans La Virevolte, Huston explore les liens entre création et procréation à travers le rapport que la danseuse-mère établit au temps, au vieillissement et à la mortalité. Le bonheur de la maternité marque le début du récit, mais l’arrivée de Marina complique les rapports entre l’esprit et le corps de Lin, qui s’efforce de les délier en les dansant.
Les limites de la création artistique
Huston montre que si l’art de la danse peut aider Lin à comprendre et à maîtriser les tensions entre sa carrière et sa vie de famille, il ne saurait les résoudre complètement ni agir comme substitut à son rôle de mère. Lin réalise qu’elle ne danse pas pour ses filles, que sa danse ne compense rien, ne sublime rien ; elle est là où les filles ne sont pas. Il y a rupture entre l’art et la vie, la danse et les enfants.
État anxio-dépressif et recherche d'aide
L’état très perturbé de Lin avant sa rupture peut être interprété comme un état anxio-dépressif, avec de la tristesse, de l’anxiété, des idées de culpabilité et de dépersonnalisation. La cause en serait les problèmes rencontrés dans son rôle de mère, ses idées négatives concernant ses filles, ses peurs, sa violence, accentuées par les frustrations quant à sa pratique de la danse dues à son manque de disponibilité.
Le manque de parole
Toutefois, désemparée, Lin ne cherche pas d’aide. Elle n’en parle pas à ses proches, ni à Derek, ni à Rachel, pourtant très intimes. Elle ne pense pas non plus à consulter un professionnel, un psychothérapeute. La parole n’est-elle pas suffisamment investie ? Pour trouver l’apaisement, une seule voie possible apparaît : quitter sa famille, origine apparente de son malaise, et se consacrer complètement à la seule source de satisfactions désormais reconnue et autorisée : la danse.
La création comme moyen d'apaisement
L’éloignement et la création vont effectivement fonctionner pour réduire sa douleur, mais les désirs sacrifiés sont toujours vivaces. On peut imaginer que si Lin avait pu exprimer une demande d’aide, elle aurait cherché et finalement trouvé un lieu d’adresse pour sa parole. Alors, elle aurait eu l’occasion de mettre en mots tout ce qui lui fait grandement difficulté dans sa vie : les fantasmes de violence, les idées de culpabilité, les peurs, les vécus de dépersonnalisation.
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