L'allaitement est souvent présenté comme une expérience naturelle et bénéfique tant pour la mère que pour l'enfant. Cependant, pour les femmes ayant vécu des expériences traumatisantes, notamment des abus sexuels, cette période peut être complexe et émotionnellement chargée. Cet article vise à explorer les conséquences potentielles de l'allaitement chez les femmes ayant subi des agressions, en mettant en lumière les défis spécifiques auxquels elles peuvent être confrontées, ainsi que les stratégies pour les soutenir au mieux.
L'impact des antécédents d'abus sur l'allaitement
Les antécédents d'abus sexuels, en particulier ceux survenus pendant l'enfance, peuvent avoir des répercussions profondes et durables sur la vie d'une femme. Ces traumatismes peuvent affecter sa perception de son corps, sa sexualité, sa capacité à établir des relations intimes et sa confiance en elle. Le maternage et l’allaitement, expériences physiques et émotionnelles intenses, peuvent raviver douloureusement le souvenir de ces abus.
Une étude a révélé que jusqu’à 25 % des femmes expérimentent un certain degré d’excitation sexuelle pendant les tétées. Si certaines femmes sont à l’aise avec ce type de sensations, d’autres les vivent très mal. Chez les femmes ayant subi des abus sexuels, le vécu sensuel de l’allaitement pourra être insupportable ; les tétées seront difficiles émotionnellement et pourront déclencher des flash-back.
Défis spécifiques rencontrés par les mères ayant subi des abus
- Réactivation du trauma : Le contact physique et la proximité avec le bébé pendant l'allaitement peuvent déclencher des souvenirs traumatiques, des flash-backs ou des sentiments de dissociation.
- Difficulté à gérer la sensualité : L'allaitement peut être une expérience sensuelle, ce qui peut être perturbant pour les femmes ayant des antécédents d'abus sexuels. Elles peuvent avoir du mal à concilier les rôles sexuel et nourricier des seins, et peuvent chercher à désexualiser leurs seins.
- Problèmes d'image corporelle : Les femmes ayant subi des abus peuvent avoir une image corporelle négative et se sentir mal à l'aise avec leur corps. L'allaitement peut exacerber ces sentiments, en particulier si elles ont été victimes d'agressions impliquant leurs seins. Une femme ayant subi un viol pendant son adolescence, accompagnée de coups et blessures, avait gardé d’importantes cicatrices au niveau des seins. Depuis, elle avait psychologiquement beaucoup de mal à vivre avec cette partie de son corps, et elle avait souvent rêvé d'une double mastectomie pour se débarrasser de ses seins.
- Difficulté à établir un lien avec le bébé : Certaines mères peuvent avoir du mal à établir un lien émotionnel avec leur bébé en raison de leurs antécédents d'abus. Elles peuvent se sentir détachées, anxieuses ou incapables de répondre aux besoins de leur enfant.
- Sensibilité accrue à la douleur : Les femmes ayant subi des abus peuvent avoir une sensibilité accrue à la douleur, ce qui peut rendre l'allaitement douloureux et difficile.
- Sentiment de perte de contrôle : Une mère a fini par conclure que le malaise qu’elle ressent lorsqu’elle a un enfant au sein est lié à la dépendance. Le bébé est totalement dépendant de sa mère. Et cette dépendance est particulièrement criante pendant l’allaitement. C’est une relation totalement différente de la relation avec un partenaire sexuel qui n’est pas dépendant de vous.
Études et statistiques
Une étude portant sur 6 410 mères avec des enfants âgés de 0 à 12 mois a révélé que 25 % d’entre elles avaient subi des abus sexuels dans l’enfance et près d’une sur six (994) avait été violée. Une autre étude a constaté que 60 % des femmes ayant souffert d’abus sexuels pendant l’enfance ont présenté des complications du post-partum contre 33,5 % des femmes du groupe témoin. De plus, 58 % ont rapporté des épisodes dissociatifs pendant les tétées.
Une étude menée en Norvège sur 51 101 mères a révélé que 19 % des mères ont rapporté divers sévices et que ces mères étaient significativement plus nombreuses à ne pas allaiter (28,3 % contre 1,1 %) et à sevrer avant 4 (24,3 %) ou 6 mois (23,6 %).
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Comment soutenir les mères ayant subi des abus qui souhaitent allaiter
Il est essentiel d'offrir un soutien adapté et personnalisé aux mères ayant subi des abus qui souhaitent allaiter. Voici quelques recommandations :
- Créer un environnement sécurisant : Il est crucial de créer un environnement de confiance et de respect où la mère se sent en sécurité pour exprimer ses émotions et ses préoccupations. Si un professionnel de santé estime devoir toucher le corps de la mère ou son bébé, il sera nécessaire de lui expliquer pourquoi, et de lui demander son accord.
- Informer et éduquer : Informer les mères sur l’allaitement, sa physiologie et sa pratique. Expliquer les avantages de l'allaitement, mais aussi les défis potentiels et les stratégies pour les surmonter. Il est important de noter qu'un peu d'allaitement vaut mieux que pas d'allaitement du tout. Même si une mère doit tirer son lait et utiliser un biberon, ou si elle n'allaite qu'une fois par jour, cela peut être bénéfique.
- Encourager le contrôle : Suggérer à la mère d’avoir un certain contrôle sur l’environnement des tétées, à la maternité comme à la maison. Encourager la mère à dire clairement aux membres de l’équipe soignante ce qui peut aider comme ce qui doit être évité (comme toucher les seins par exemple).
- Offrir des stratégies d'adaptation :
- Informer la mère sur les moyens d’allaiter discrètement. L’utilisation d’une écharpe ou d’un poncho permet d’allaiter en toute discrétion.
- Regarder la télévision, lire, écouter de la musique… pendant les tétées peut limiter les difficultés émotionnelles.
- Discuter avec la mère au sujet d’un changement de lieu, ou sur les distractions qui les rendront plus faciles. Si les tétées nocturnes sont trop difficiles émotionnellement, le père peut nourrir l’enfant la nuit (éventuellement avec du lait maternel exprimé).
- Si les tétées sont trop difficiles à vivre, la mère peut tirer son lait pour le donner à son bébé.
- Si l'enfant a un comportement mal vécu par la mère pendant la tétée (par exemple, sourire, jouer, caresser les seins…), elle peut mettre des limites, ou trouver des distractions pour son enfant.
- Normaliser les sentiments : Il est important de rassurer les mères sur le fait que leurs sentiments sont valides et compréhensibles. Beaucoup de femmes éprouvent un plaisir sensuel pendant les tétées. C’est une réponse physiologique normale, qui ne signifie pas du tout que la femme expérimente des sentiments d’ordre sexuel pour son enfant. Rappeler que l’OMS recommande l’allaitement jusqu’à 2 ans et au-delà.
- Orienter vers un soutien spécialisé : Si la mère présente des problèmes émotionnels majeurs liés à l’allaitement, ou des symptômes évoquant un stress post-traumatique, des antécédents d’abus sexuel peuvent être en cause. Il est important de l'orienter vers un professionnel de la santé mentale spécialisé dans les traumatismes.
- Être attentif aux signes de détresse : Surveiller les signes de dépression post-partum, d'anxiété ou de stress post-traumatique. Les femmes ayant subi des abus sexuels ont un risque plus élevé d’alcoolisme ou de toxicomanie. Un conseil médical approprié sera nécessaire en pareil cas.
L'importance de la formation des professionnels de santé
Il est essentiel que les professionnels de santé, tels que les médecins, les sages-femmes et les consultantes en lactation, soient formés pour reconnaître et prendre en charge les besoins spécifiques des mères ayant subi des abus. Ils doivent être sensibilisés aux impacts potentiels des traumatismes sur l'allaitement et être en mesure d'offrir un soutien empathique et compétent.
Témoignages et perspectives
De nombreuses femmes ayant subi des abus sexuels ont réussi à allaiter avec succès, trouvant dans cette expérience un moyen de guérison et de renforcement de leur lien avec leur enfant. Une mère a décrit comment l’allaitement lui avait permis de se reconnecter à ses émotions. Pour certaines, l'allaitement permettait également d'avoir une image plus positive de leur corps, leurs seins remplissant leur rôle biologique.
Une femme ayant subi des sévices sexuels de la part d’un membre de sa famille a décidé d’allaiter parce qu’elle savait que c’était « le meilleur choix », et parce qu’elle pensait que cela favoriserait un lien mère-enfant plus étroit. Même si elle n'a pas aimé l'allaitement, elle a allaité en continu depuis la naissance de son premier enfant et estime que, globalement, l’allaitement est une excellente thérapeutique pour la femme et pour son enfant.
Violences obstétricales et allaitement
Il est important de noter que les violences obstétricales, qui sont des actes ou des paroles portant atteinte à la dignité et à l'autonomie des femmes pendant l'accouchement et le post-partum, peuvent également avoir un impact négatif sur l'allaitement. Les femmes ayant subi des violences obstétricales peuvent se sentir traumatisées et avoir du mal à établir un lien avec leur bébé.
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Violences conjugales et allaitement
Les femmes victimes de violences conjugales peuvent également rencontrer des difficultés à allaiter. Le fait de subir des violences peut augmenter le taux de dépression maternelle et avoir un impact négatif sur l’allaitement. Une étude a révélé que les femmes qui avaient subi des violences conjugales pendant la grossesse avaient un taux d’allaitement exclusif plus bas de 31 % par rapport aux femmes qui n’en avaient pas subi.
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