L'accès à l'avortement aux États-Unis est un sujet profondément polarisant, marqué par des conflits juridiques et éthiques intenses. Cet article explore les complexités de cette question à travers le cas d'un médecin américain confronté à des restrictions sévères sur l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse), tout en retraçant l'histoire de la lutte pour ce droit aux États-Unis.
Un Jugement Sévère au Texas : Le Cas du Dr. Margaret Daley Carpenter
Un événement récent a mis en lumière la tension croissante autour de l'avortement aux États-Unis. Un juge du Texas a infligé une amende de 100 000 dollars à une médecin de New York, le Dr. Margaret Daley Carpenter, pour avoir prescrit et envoyé des pilules abortives à une patiente résidant au Texas. Au Texas, l'avortement est presque totalement interdit, même en cas d'inceste ou de viol. Cette décision a été prise suite à une plainte déposée par le procureur général de l'État, Ken Paxton, en décembre. Le juge a également ordonné au Dr. Carpenter de cesser de prescrire des médicaments abortifs aux habitants du Texas, sous peine de sanctions financières ou d'emprisonnement.Selon Ken Paxton, les médicaments abortifs envoyés par le Dr. Carpenter à une patiente du Texas ont "mis fin à la vie d'un enfant à naître et provoqué de sévères complications pour la mère, qui a dû subir une intervention médicale". La patiente, âgée de 20 ans, a reçu les médicaments en mai et a été hospitalisée en juillet à cause d'une hémorragie.
La Réaction de New York : Un Sanctuaire pour les Soins de l'Avortement
La procureure générale de l'État de New York, Letitia James, a réagi en défendant vivement le Dr. Carpenter, cofondatrice de la Coalition pour l'avortement par télémédecine. Elle a assuré les praticiens que l'État les défendrait "contre les tentatives injustes de les punir pour avoir fait leur travail". New York se positionne comme un "sanctuaire" pour ceux qui fournissent ou obtiennent des avortements, face aux attaques d'autres États.
Conflit de Juridiction : Un Aperçu des Divisions Nationales
Cette affaire met en évidence un conflit de compétence juridictionnelle entre les États, en particulier entre New York, qui protège les actes reprochés au Dr. Carpenter, et le Texas, où ces actes sont illégaux. Elle illustre les profondes divisions aux États-Unis sur l'IVG depuis l'arrêt de la Cour suprême de juin 2022, qui a rendu aux États la liberté de légiférer sur la question. Depuis, de nombreux États conservateurs, dont la Louisiane et le Texas, ont interdit ou sévèrement restreint l'accès à l'avortement, touchant environ une Américaine sur trois en âge de procréer.
Lois Boucliers : Protéger l'Accès à l'Avortement par Correspondance
Depuis le retournement de l'arrêt Roe versus Wade en 2022, environ 10 000 pilules abortives seraient envoyées chaque mois par courrier dans les endroits où il est difficile voire impossible d'interrompre une grossesse. Des lois boucliers ont donc été mises en place pour les protéger. Elles s'opposent à toute collaboration des autorités locales en cas de poursuite d'un de ses médecins par un autre État, comme c'est le cas de la médecin de New York.
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L'Histoire Tumultueuse de l'Avortement aux États-Unis : Un Aperçu Historique
L'histoire de l'avortement aux États-Unis est marquée par des cycles de légalisation et de criminalisation, reflétant les évolutions des normes sociales, des valeurs religieuses et des préoccupations médicales.
Les Débuts : Une Acceptation Relative
Dans les années qui ont suivi la création de la Nation, l'avortement ne suscitait pas particulièrement la controverse. L'opposition à cette pratique, qui est progressivement devenue taboue, n'a gagné du terrain qu'à la fin du 19e siècle.
La Criminalisation : Un Tabou Croissant
L'avortement devient illégal au milieu du 20e siècle. Bien que cela soit considéré comme un délit dans presque chaque État à la fin des années 1960, les femmes cherchaient régulièrement à se faire avorter. La loi n'autorisait parfois même pas l'avortement pour des raisons de santé de la mère ou en cas d'inceste et de viol.
Les Crises Sanitaires : Un Tournant Déterminant
Au cours de cette décennie, deux crises sanitaires publiques ont mis la question de l'avortement sur la table. La première concernait la thalidomide, un médicament commercialisé en Europe afin de traiter les nausées matinales, l'anxiété et l'insomnie. Environ 10 000 bébés nés dans le monde dont la mère avait pris de la thalidomide présentaient d'importantes malformations physiques. Des milliers de femmes ont également fait une fausse couche après s'être vu administrer le médicament.
Bien que la thalidomide n'ait jamais été légale aux États-Unis, l'actrice américaine Sherri Finkbine, connue pour avoir joué "Miss Sherri" dans l'émission pour enfants Romper Room, en a pris par inadvertance lors de sa grossesse. Après s'en être rendu compte, l'actrice a accordé un entretien à un journal dans l'espoir d'en faire connaître les dangers. Elle avait souhaité garder l'anonymat, mais après la parution de l'article, son hôpital ainsi que tout autre établissement ont refusé d'interrompre sa grossesse. Sherri Finkbine est finalement contrainte de se rendre en Suède pour avorter. Ce choix lui a valu des menaces de mort, la condamnation publique de son acte et la perte de son emploi.
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Dans le milieu des années 1960, le soutien en faveur de l'avortement gagne du terrain dans le contexte d'une épidémie du virus de la rubéole. Les fausses couches se multiplient chez les femmes enceintes ayant contracté la maladie. De nombreux nouveaux-nés ne survivent pas ; il est estimé qu'environ 20 000 nourrissons sont nés avec des malformations congénitales et présentaient une anatomie atypique, des déficiences intellectuelles, des problèmes cardiaques ou souffraient de surdité. La loi interdisant l'avortement, les médecins comme Jane Hodgson qui étaient favorables à la procédure pour les femmes enceintes ayant attrapé le virus risquaient d'être arrêtés, de perdre leur certification médicale et permis d'exercer, entre autres sanctions.
Les Affaires Roe v. Wade et Doe v. Bolton : Un Droit Constitutionnel à l'Avortement
Tandis que le débat sur l'avortement fait rage, deux affaires de référence sont soumises au système judiciaire des États-Unis. En 1969, Norma McCorvey, âgée de 21 ans, tombe enceinte. Il s'agissait de sa troisième grossesse, bien qu'elle n'ait élevé aucun de ses enfants pour des raisons financières et parce qu'elle est toxicomane. Cette fois-ci, elle souhaite avorter. Si certains États ont commencé à libéraliser la loi sur l'avortement, ce n'est pas le cas du Texas, où vit Norma McCorvey. Les avortements y sont interdits, sauf si la vie de la mère est en jeu. Norma McCorvey accepte de participer à l'action intentée par les avocates Sarah Weddington et Linda Coffee. L'affaire est déposée sous le pseudonyme "Jane Roe".
Lorsqu'elle tombe enceinte de son quatrième enfant en 1970, la Géorgienne Sandra Bensing, âgée de 22 ans, décide de se faire avorter. Mariée, mais souhaitant divorcer, elle a des difficultés à élever ses enfants, lesquels ont tous été adoptés ou placés en familles d'accueil.
En 1973, les deux affaires, et le futur de l'accès à l'avortement aux États-Unis, sont entre les mains de la Cour suprême américaine. Le 22 janvier 1971, elle conclut pour la première affaire que la décision d'une femme à avorter relève du droit constitutionnel à la protection de la vie privée. Elle affirme aussi que les États possèdent un intérêt dans la protection des femmes enceintes et de la « possibilité de la vie humaine » et autorise ces derniers à réglementer l’avortement après le premier trimestre de grossesse et à promulguer des lois concernant notamment les qualifications professionnelles des personnes réalisant cette procédure. Les États peuvent interdire les avortements au cours du troisième trimestre à condition que leurs lois prévoient des exceptions relatives à la vie ou à la santé actuelle de la mère.
Dans sa décision relative à la seconde affaire, la Cour suprême déclare à nouveau que « le droit constitutionnel d’une femme à l’avortement n’est pas absolu », mais qu’il est indûment restrictif de demander l’avis d’un médecin ou de comités hospitaliers concernant la nécessité d’une telle procédure. La Cour juge également que les États ne peuvent pas, à n’importe quel moment de la grossesse, interdire un avortement considéré comme nécessaire pour protéger la santé de la femme.
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L'Ère Post-Roe : Une Bataille Continue
Si de nombreux leaders protestants ne se sont pas publiquement opposés aux arrêts ni n’ont exprimé leur approbation, les évêques catholiques protestent immédiatement. En l’espace de quelques semaines, des groupes régionaux anti-avortement, qui avaient lutté contre la libéralisation des lois dans leur propre État, s’unissent et créent un mouvement national dont l’objectif est l’annulation des décisions.
En 1980, ce sont près de 1,6 million d’avortements qui sont réalisés chaque année aux États-Unis. Avec le temps, la procédure devient plus sûre, plus accessible et moins onéreuse. Outre les hôpitaux, les cliniques indépendantes peuvent désormais aussi réaliser des avortements sur la base de consultations externes.
L'Annulation de Roe v. Wade : Un Retour en Arrière
Par son arrêt historique de juin 2022 annulant la garantie fédérale du droit à l'avortement, la Cour suprême américaine à majorité conservatrice a redonné aux États toute latitude pour légiférer dans ce domaine. Cette décision a eu pour conséquence une fragmentation de l'accès à l'avortement à travers le pays, avec des États interdisant ou restreignant sévèrement la procédure, tandis que d'autres la protègent.
La Violence Anti-Avortement : Une Réalité Tragique
Le 31 mai 2009, l’obstétricien George Tiller est le huitième employé d’une clinique qui pratique des avortements à être assassiné en vingt ans. Celui qui avait déjà survécu à une tentative d’assassinat quinze ans plus tôt a été tué un dimanche, dans son église par un fondamentaliste. Pendant trente ans, ces fous de Dieu ont enchaîné les attentats contre des cliniques forçant les équipes médicales à travailler en gilet pare-balles.
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