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Marceline Gabel : Une Vie Engagée au Service de l'Enfance et de la Santé Mentale

Introduction

Marceline Gabel, née en 1928, a consacré sa vie à l'amélioration des conditions de vie des enfants et des familles, en particulier dans les domaines de la protection de l'enfance et de la santé mentale. Son parcours, riche et diversifié, l'a menée de Toulon au Maroc, du Québec à Paris, où elle a marqué de son empreinte les institutions et les politiques sociales. Cette biographie retrace les moments clés de son existence, en s'appuyant sur ses écrits autobiographiques et les témoignages de ses proches.

Jeunesse et Formation

Marceline Gabel voit le jour le 4 février 1928 à Foussemagne, dans le Territoire de Belfort. Elle passe son enfance et sa jeunesse à Toulon, où son père travaille à l'Arsenal. Son récit autobiographique commence ainsi : « 1928 - une année ordinaire sans doute, la date de naissance de Mickey Mouse, de Jeanne Moreau, l’inauguration de la ligne téléphonique New York/Paris… Le 4 février, un samedi jour de Shabbat, comme le rappelait ma mère, lorsqu’enfant elle me découvrais mollement assise, toujours fatiguée… ». Elle évoque Foussemagne, village où des familles juives s'étaient installées après 1870, et où les femmes accouchaient chez ses grands-parents paternels.

Elle grandit dans une famille où l'engagement est une valeur forte. Son père, mécanicien dans la marine, et sa mère, fille d'un maître d'école, lui transmettent le goût du travail et le souci des autres. Elle se souvient : « Être née dans la maison des douanes, sur l’ancienne frontière avec l’Alsace, peut-il induire le goût pour l’étranger et les voyages ? Car le reste du temps se passait à Toulon, depuis 1926. »

La Seconde Guerre mondiale marque profondément sa jeunesse. En 1941, ses parents sont arrêtés, et elle doit faire face aux difficultés de la vie quotidienne. Sa santé se dégrade, et elle est envoyée en préventorium à Chavaniac-Lafayette pour lutter contre la tuberculose. Elle relate : « 1939 sera l’année des dernières vacances chez les grands-parents, l’entrée chez les guides de France, la déclaration de guerre, qui toutes m’ont marquée. 1941, ses deux parents sont arrêtés pour des motifs véniels comme aller enterrer son père en passant la ligne de démarcation, les filles vont devoir se débrouiller seules quelques temps, les parents retrouvés devront veiller à trouver nourriture, vêture… »

Après la Libération, elle s'inscrit à l'École de puériculture de Paris, où elle obtient les diplômes d'infirmière et d'assistante sociale. Elle dira que cela « me permet de quitter une ville où je me sentais à l’étroit ».

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L'Expérience Marocaine : Pionnière de la Protection Maternelle et Infantile

En 1949, Marceline Gabel s'envole pour Rabat, au Maroc, où elle travaille comme assistante sociale. Elle est affectée au dispensaire du bidonville Douar Debbagh, où elle se consacre à l'éducation sanitaire et sociale des femmes musulmanes. Elle décrit son travail : « Ce protectorat français respectueux depuis LYAUTEY de la culture locale imposait à ses fonctionnaires un cours d’arabe et d’initiation à la vie marocaine, ceci donnant d’emblée le sentiment d’être dans un pays étranger et de participer à son développement. Logée ensuite dans le dispensaire du bidonville Douar Debbagh, à proximité de Rabat, seule européenne au milieu d’une population très pauvre, ma mission était centrée sur l’éducation et le développement des femmes musulmanes en matière sanitaire et sociale. La visite à domicile dans les heures suivant la naissance d’un enfant, était le point de départ du travail. Soins des yeux et de l’ombilic, certificat de naissance et conseils constituaient le prétexte pour établir une relation en même temps qu’une réelle éducation sanitaire. »

Elle met en place des actions innovantes, comme une école des mères et la création d'outils pédagogiques adaptés à la population locale. Elle a l'idée de créer une école pour former les jeunes filles marocaines aux métiers de la puériculture. « Ainsi, autour d’une école des mères qui rassemblait les jeunes mamans et leurs bébés, de nombreux outils pédagogiques ont pu être conçus et réalisés : diapositives, affiches, livrets de puériculture en forme de BD…Plus tard, la nécessité de former ensemble les jeunes filles vivant au Maroc (musulmanes, juives, chrétiennes) m’est apparue évidente pour assurer elles-mêmes ce travail éducatif. Sur simple proposition et en quelques mois, j’ai pu élaborer un programme, trouver un local, y installer un internat, celui-ci recevant des jeunes filles du bled, avec une pouponnière de 40 berceaux, créant à Rabat en 1952 la première école d’auxiliaires de puériculture. »

En 1954, elle ouvre une école similaire à Casablanca, avec l'aide de sa sœur et de son beau-frère.

Séjour au Québec et Retour en France

Après huit années passées au Maroc, Marceline Gabel rentre en France en 1957. Elle obtient un visa d'immigrante et part pour le Québec, où elle séjourne pendant deux ans. Elle suit un cours de social case-work à l'Université de Montréal et travaille dans un service social familial. Elle découvre la psychanalyse et expérimente une supervision efficace. « 1957, après 8 ans d’une activité sans cesse innovante, le retour en France m’a paru difficile. Munie d’un visa d’immigrante, en mars, je suis partie avec deux amies pour un séjour de deux ans au Québec, à nouveau vers l’inconnu : à la découverte d’un pays jeune, aux politiques sociales expérimentées et évaluées. Un cours de social case-work à l’Université de MONTREAL complète une pratique dans un service social familial, où j’expérimente le réel soutien d’une supervision efficace. A l’Université, découverte de FREUD et de tout un univers inconnu qui marquera mes pratiques à venir. »

De retour en France en 1960, elle est affectée à la Préfecture de la Seine, au service d'hygiène mentale. Elle rejoint l'équipe de René Diatkine à l'Association de Santé Mentale du 13ème arrondissement de Paris (ASM13), où elle participe à la mise en place de la sectorisation psychiatrique. « 1960, retour à la réalité, affectation à la Préfecture de la Seine, au service d’hygiène mentale, mon passage à l’Université de Montréal n’étant pas étranger à cette nomination. Philippe PAUMELLE créait à ce moment précis l’Association de Santé Mentale du 13ème arrondissement de Paris (ASM13) avec un service de pédopsychiatrie. Il concevait ce qui serait plus tard inscrit dans la loi la sectorisation psychiatrique, inspiré par l’action communautaire. D’abord assistante sociale dans l’équipe de René DIATKINE, je participais à un travail d’équipe psychiatrique très fortement implantée dans la réalité du quartier, où tout était à inventer. Enthousiasme partagé par tous, séminaires du dimanche matin, présence forte dans les écoles, mise en route d’une recherche longitudinale, rigoureuse et riche d’enseignement, poursuivie sur vingt-six ans. »

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Directrice à l'ASM13 et Engagement Universitaire à Bobigny

En 1968, Marceline Gabel est nommée directrice de l'ASM13. Sous sa direction, le centre se développe et devient un lieu de référence en matière de santé mentale infantile. Elle s'investit dans la formation des professionnels et participe à des recherches sur la population du 13ème arrondissement. « 1968 : Directrice ! quelle aventure ! un personnel ! une organisation ! un conseil d’administration ! des délégués du personnel ! et une semaine de travail avoisinant les 60 heures. Serge LEBOVICI était le médecin chef, le Centre se développa rapidement, les moyens financiers ne lui furent pas comptés. La rigueur d’un travail systématique a permis de connaitre les particularités de la population de chaque quartier, d’y adapter le développement des équipes de soins, de comparer des résultats avec ceux de centres similaires en Suisse, Belgique. Le centre accueillait aussi des stagiaires étrangers, le réseau d’amitiés se tisse au Brésil, Argentine, Pologne. C’est aussi le développement d’un centre d’enseignement réputé ; je m’embarque dans une cure analytique pour plusieurs années, je découvre, avec les chercheurs de l’INSERM et les psychiatres le plaisir d’écrire. »

En 1979, Serge Lebovici est nommé professeur à la Faculté de médecine de Bobigny, et Marceline Gabel l'accompagne. Ils créent le Département de psychopathologie clinique, biologique et sociale de l'enfant et de la famille, dont elle assure le Secrétariat général. Elle met en place un CES et un Diplôme Universitaire de psychopathologie du bébé, et participe à une recherche-action avec la PMI sur la prévention de la maltraitance. « 1979 Serge LEBOVICI est nommé par Simone VEIL professeur à la Faculté de médecine de BOBIGNY, il me proposa de l’y accompagner, tout recommence à 0. J’acceptais, sachant qu’il s’ouvrait depuis peu à d’autres approches que la psychanalyse : ethnopsychiatrie, pédiatrie sociale. Nous y avons créé le Département de psychopathologie clinique, biologique et sociale de l’enfant et de la famille, dont j’assurais le Secrétariat général ; s’ouvait une autre période féconde, portée par l’imagination du Doyen Pierre Cornillot, mais pauvre en moyens. Il fallait auto-financer le développement de ce département et me découvrir des compétences de gestionnaire et d’organisatrice. Bobigny, c’est le 93, un département multiculturel, des services du Conseil Général très motivés, en particulier la PMI. Un CES-certificat d’études spéciales- se met en place, attire de nombreux futurs psychiatres, puis s’organise un Diplôme Universitaire de psychopathologie du bébé, qui attire pédiatres, puéricultrices, psychologues, des journées d’études mensuelles, la publication de Cahiers, une recherche-action avec la PMI sur la prévention de la maltraitance. »

Elle est également chargée de cours dans le cadre d'un DU de formation à l'action sanitaire et sociale, où elle découvre l'importance de la formation continue des professionnels de la protection de l'enfance.

Engagement National et International

Au Ministère, Marceline Gabel participe à la préparation et au lancement de la campagne de prévention des abus sexuels. Elle contribue à la rédaction de la loi du 10 juillet 1989 relative à la prévention des mauvais traitements à l'égard des mineurs et à la protection de l'enfance. « Au Ministère, préparation et lancement de la campagne de prévention des abus sexuels, toute liberté m’était laissée, mais tout était à faire : recension de la bibliographie, étude épidémiologique, échange avec le Québec, publication d’un dossier technique. Puis apprentissage à la rigueur de la préparation d’une loi, celle du 10 JUILLET 1989 relative à la prévention des mauvais traitements à l’égard des mineurs et à la protection de l’enfance. »

Elle est à l'origine d'une enquête nationale sur la situation des assistants sociaux en psychiatrie, qui aboutit à la création d'un Groupe d'Etude et de Recherche sur le Service Social en Psychiatrie. Ce groupe organise des journées annuelles au Ministère, qui donnent lieu à la publication d'Actes, devenus célèbres parmi les professionnels du secteur.

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Retraite Active et Derniers Engagements

En 1993, Marceline Gabel prend sa retraite, mais elle reste très active. Elle rejoint l'ODAS (observatoire de l'action sociale décentralisée), où elle crée et anime un observatoire de l'enfance en danger. « 1993 « le couperet du temps m’oblige à faire valoir mes droits à la retraite la mort dans l’âme, mais l’ODAS (observatoire de l’action sociale décentralisée) est là. Je découvrais et expérimentais cette association créative, souple, réactive et sachant communiquer, j’y crée et anime un observatoire de l’enfance en danger. Je mesure la distance entre l’élaboration d’une loi et son application, c’est ainsi qu’un mois après la promulgation de la loi du 10 juillet 1989 instituant l’obligation de recueil du nombre de signalements, le Ministère me demande le nombre exact d’enfants victimes d’incestes !!! »

En 1997, elle est rappelée au Cabinet de Xavier Emmanuelli, Ministre de l'action humanitaire, pour préparer et représenter le Gouvernement au Congrès Mondial de Stockholm sur l'exploitation de l'enfant à des fins commerciales. Elle participe à la préparation d'un plan gouvernemental de lutte contre les abus sexuels. « 1997 « Je suis rappelée au Cabinet de Xavier EMMANUELLI, Ministre de l’action humanitaire, pour préparer et représenter le Gouvernement au Congrès Mondial de Stockholm « l’exploitation de l’enfant à des fins commerciales » L’affaire Dutroux en Belgique a montré que les abus sexuels s’exercent aussi chez nous…Au retour de congrès, je me trouve au centre de la préparation d’un plan gouvernemental de lutte contre les abus sexuels, que chaque pays s’était engagé à construire. »

En 1998, elle s'investit dans la formation des professionnels à la bientraitance, en tant que chargée de cours à l'Université de Nanterre et au CNFPT. « 1998 sera une année où Marceline va pouvoir développer son dernier grand combat, la formation des professionnels de tous ordres , la bientraitance que leur difficile mission appelle : « sollicitée comme chargée de cours à l’Université de Nanterre au département des sciences de l’éducation de PARIS X, pour des étudiants en licences et DESS, au CNFPT(centre national de la fonction territoriale), dans des Conseils Généraux où je mesure la souffrance des professionnelles de première ligne, les dysfonctionnements des services de protection de l’enfance. »

Décès et Hommages

Marceline Gabel décède le 6 août 2014 à Paris. Un hommage lui est rendu le 13 septembre dans la crypte de l'église Saint Lambert de Vaugirard à Paris 15ème.

Françoise Coutou souligne qu'elle était une travailleuse infatigable et exigeante, qui mettait son énergie au service des enfants et des familles. Paul Durning met en avant sa capacité à tisser des liens entre les acteurs pour servir l'intérêt de l'enfant. Marie Paule Martin-Blachais salue son engagement et sa ténacité dans la lutte contre la maltraitance infantile. Jean-François Bauduret souligne que son ouverture d'esprit et son dynamisme manqueront dans le paysage de la rénovation des pratiques sociales.

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