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Livres parus en 1944 : Reflets d'une France en Mutation

L'année 1944 fut une année charnière pour la France, marquée par le Débarquement, la Libération et les prémices d'une reconstruction complexe. Cette période de bouleversements se reflète dans la production littéraire de l'époque, témoignant des espoirs, des angoisses et des réalités d'une société en pleine mutation.

L'enthousiasme et les désillusions de la Libération

L'enthousiasme et le sang versé lors de la libération de Paris, à la fin du mois d'août 1944, marquent le début d'une nouvelle ère. Cette période mêle les attentes des premiers « beaux jours » après quatre années terribles, les arrangements pour survivre au quotidien dans une économie dévastée, la fureur des règlements de comptes annonçant l'épuration et les débuts d'une âpre lutte idéologique pour le pouvoir entre Français, sous l'influence permanente quand ce n'est pas l'ingérence des Britanniques, des Américains et des Soviétiques via le PCF. L'histoire de la Libération ne fut pas celle que l'on enseigne depuis 70 ans, cette histoire officielle qui offre une image si rassurante d'un peuple de résistants, patriotes et héroïques, luttant contre une « poignée de misérables » et de criminels. Dans ce contexte, les livres parus en 1944 témoignent de cette effervescence et des premiers bilans de la guerre.

La Libération de Paris : un événement littéraire

Selon les manuels d'histoire, la libération de Paris a commencé le 25 août 1944, quand la fameuse 2e DB du général Leclerc a pénétré dans la capitale par la porte d'Orléans. En réalité, Leclerc a lancé l'offensive dès le 24 août en donnant l'ordre au capitaine Dronne, chef de la 9e compagnie, d'entrer sans délai dans Paris. Le premier véhicule de la Nueve est arrivé place de l'Hôtel-de-Ville le 24 août 1944 peu après 20 heures, "heure allemande". Le soldat Amado Granell - le premier libérateur de Paris ! - en est descendu pour être aussitôt reçu, à l'intérieur de la mairie, par Georges Bidault, président du Conseil national de la Résistance, successeur de Jean Moulin.

Un remarquable album sur ces héros oubliés qui ont pourtant libéré Paris en 1944. La majorité des hommes qui composaient la Nueve avaient moins de vingt ans lorsqu'ils prirent les armes, en 1936, pour défendre la République espagnole: les survivants ne les déposeraient que huit ans plus tard après s'être illustrés sur le sol africain et avoir libéré Paris dans la nuit du 24 août 1944. Ils étaient convaincus de reprendre la lutte contre le franquisme. Le 26 août, de Gaulle descendra les Champs-Élysées escorté et protégé par quatre véhicules de la Nueve. Amado Granell et sa voiture blindée ouvriront le défilé. Rescapés de la guerre civile contre Franco, engagés dans l'armée de la France libre, les républicains espagnols de la Nueve libéreront ensuite l'Alsace et la Lorraine, se battront en Allemagne. Sur les 146 qui avaient débarqué en Normandie, seuls 16 d'entre eux seront encore là pour pénétrer - les premiers ! Evelyn Mesquida rend justice à ces héros oubliés de la liberté.

Témoignages de guerre et récits de combattants

Plusieurs ouvrages parus en 1944 relatent des expériences vécues pendant la guerre. Certains sont des témoignages de soldats, comme celui de Pierre Coatpéhen, qui quitte Brest en 1940 pour rejoindre l'Angleterre avant d'intégrer la 2e DB du général Leclerc. Son récit précis et documenté, enrichi de documents inédits, offre un aperçu de l'épopée de cette division blindée, de la libération de Paris à celle de Strasbourg.D'autres ouvrages mettent en lumière le rôle de la Résistance, comme celui d'Henri Rol-Tanguy, commandant la Résistance pendant la libération de Paris. Roger Bourderon, dans sa biographie, s'attache tout particulièrement à la figure du résistant et jette un nouveau regard sur la Libération de Paris en août 1944, dont Rol-Tanguy fut le chef principal comme chef des FFI d'Île-de-France.

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La complexité de l'Épuration

Les livres parus en 1944 abordent également la question de l'Épuration, cette période de règlements de comptes et de jugements des collaborateurs. L'histoire de la Libération ne fut pas celle que l'on enseigne depuis 70 ans, cette histoire officielle qui offre une image si rassurante d'un peuple de résistants, patriotes et héroïques, luttant contre une « poignée de misérables » et de criminels.

En fait, si la mémoire nationale fait débuter l’Épuration à la Libération, celle-ci a véritablement commencé dès les premiers temps de l’Occupation. Déjà, des articles de la presse clandestine, des tracts dans les boîtes aux lettres, des émissions de Radio-Londres promettaient le châtiment aux « mauvais Français », des listes noires réelles ou fantasmées circulaient (à la Sorbonne en 1943). Formellement, ça s’est passé d’abord passé en Corse à l’automne 1943, premier département libéré aux lendemains de la chute de Mussolini. La Résistance locale s’étant emparée des préfectures et sous-préfectures, les évènements s’accélérèrent. Les femmes soupçonnées d’avoir couché avec l’occupant (italien, en l’espèce) furent exposées tondues et nues au regard de la foule, des indicateurs de police, des délateurs notoires furent exécutés sans autre forme de procès. Pour autant, ce qui s’est passé en Corse n’est pas vraiment une répétition générale de ce qui se passera un an après sur le continent. On ne sera pas surpris d’apprendre que les régions de France où la vengeance s’est abattue avec le plus de violence sont celles qui ont eu le plus à souffrir de l’action conjointe de l’armée allemande et le Milice française. De même on ne sera pas étonné de lire que l’épuration fut souvent une question de voisinage, comme le fut la délation sous l’Occupation. On dénonce celui qui a dénoncé, collaboré, trafiqué, tué, vendu, étant entendu que le collabo, c’est toujours l’autre. Rien de tel pour s’accorder à soi-même un certificat de civisme. Ne jamais oublier que l’Epuration est une guerre civile succédant à ce qui fut aussi une guerre civile. Il y a bien eu une justice au coin du bois à l’été 1944, même si tout ne s’est pas fait à l’insu des regards ou hors prétoire. Nombre d’exécutions sont publiques et à Nîmes, elles ont même les arènes pour théâtre ; elles ont toujours lieu par fusillade comme le prévoient les tribunaux militaires et non par décapitation comme pour les droits communs, et à Paris dans l’enceinte des forts militaires de Châtillon et de Montrouge. Les condamnations à la tonte n’ont pas pour cadre un tribunal mais un bistro comme à Trégastel où se réunit le Comité local de libération. Pour autant, Rouquet et Virgili jugent inadapté le concept de « brutalisation » forgé par leur collègue américain George Mosse (1990) pour désigner la situation des sociétés européennes au lendemain de la première guerre mondiale. Car en France, si la violence s’est bien exercée sitôt la Libération par leurs anciennes victimes contre ceux qui la leur avaient fait subir, elle a rapidement décru jusqu’à être récusée.

La vie intellectuelle et artistique

Malgré les difficultés de l'époque, la vie intellectuelle et artistique reprend son cours à Paris. La capitale redevient le centre d'une vie intellectuelle et artistique mondiale, le point de ralliement d'une nouvelle génération, tandis que les salons, la vie mondaine et les dîners diplomatiques déploient leurs fastes. Entre 1944 et 1949, Paris, par ces contrastes mêmes, n'a jamais mieux mérité son surnom de "Ville lumière ".

La littérature policière

Autre genre qui connaît une expansion remarquable : la littérature policière. Longtemps défendue par les éditeurs de littérature populaire au même titre que la littérature sentimentale et les romans d’aventures, elle change progressivement de statut et migre chez les éditeurs littéraires. Si le roman d’investigation tel que le propose Le Masque depuis 1927 continue à trouver des amateurs, le roman policier se diversifie et gagne sa reconnaissance littéraire. Il est de toutes les grandes collections de poche mais il fournit aussi, en grand format, de nombreux best-sellers à des éditeurs comme Flammarion, Albin Michel ou Rivages.

La littérature sentimentale

En revanche, la littérature sentimentale, qui connaît toujours de très forts tirages, reste enfermée dans une écriture stéréotypée et sa diffusion limitée à un petit nombre d’éditeurs comme J’ai lu et surtout Harlequin.

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Le format de poche

Ces domaines en expansion se sont appuyés massivement sur l’édition en format de poche. L’événement éditorial de l’année 1953, c’est en effet le lancement par Hachette du Livre de poche. Non que ce soit une réelle innovation comme semble le dire la publicité. Depuis le 19e siècle, de nombreuses collections de petit format ont proposé au public des ouvrages récents, voire nouveaux, à des prix très bas. La différence est dans le choix des auteurs : là où Fayard rassemblait des auteurs populaires, le Livre de poche, propose un mélange de livres faciles, mais de bonne tenue, et de livres plus littéraires : Pierre Benoit (Koenigsmark), A. J. Cronin (Les Clés du royaume), Antoine de Saint-Exupéry (Vol de nuit) pour les premiers titres mais bientôt André Gide, Ernest Hemingway, Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Pour cela, Hachette puise non seulement dans son fonds, mais aussi dans ceux d’autres éditeurs comme Albin Michel, Calmann-Lévy, Plon… et surtout Gallimard, avec qui des accords ont été conclus. Ce mélange justifie les deux arguments développés par la publicité. Le Livre de poche est inspiré du pocket book qui était dans la poche des GI’s ; c’est le livre que l’on emporte partout et que l’on jette après lecture. La conjugaison de son bas prix et de ses choix littéraires en fait un instrument de démocratisation de la lecture. Mais aucune de ces deux prédictions ne se réalisera : les Français conserveront leurs livres de poche et le nombre de lecteurs en France n’augmentera pas de façon significative grâce à lui. En revanche, son bas prix permettra aux amateurs de littérature de lire davantage ; c’est ce public qui va progressivement se convertir au Livre de poche. Le catalogue s’étoffe rapidement : en 1962, le nombre des publications mensuelles, qui était de 4 en 1953, atteint le chiffre de 12. Le fonds Gallimard représente environ 30 % du catalogue et assure les meilleures ventes. En 1958, la collection « J’ai lu », dans laquelle s’implique Flammarion, choisit à la fois un réseau de commercialisation différent en s’implantant dans les magasins populaires et un catalogue moins littéraire : de la littérature sentimentale et populaire parfois dans des genres encore tenus pour marginaux, comme la science-fiction. Il lui faudra résister à la concurrence, à partir de 1962, de Presses Pocket, collection des Presses de la Cité, lesquelles puisent romans sentimentaux et romans d’aventures dans leur propre catalogue. En 1970, Gallimard, mécontent des conditions proposées par Hachette, refuse de renouveler le contrat qui le lie pour le Livre de poche. Après avoir monté sa propre structure de distribution, la Sodis, qui l’affranchit des Messageries Hachette, Gallimard reprend les titres de son fonds et lance, en 1972, « Folio ». Plus chère que le Livre de poche mais habillée d’une couverture plus élégante due au graphiste Massin, « Folio » table sur la richesse du catalogue Gallimard qui assurait les meilleures ventes du Livre de poche. Le format de poche est devenu un mode de commercialisation essentiel au commerce du livre puisqu’il représente 27 % des titres proposés et 33 % des exemplaires vendus en France. Il n’est plus réservé aux ouvrages destinés à de gros tirages ni aux grands éditeurs. Le passage en « poche » est un moyen d’élargir l’audience d’un ouvrage quel que soit son domaine.

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