L’histoire des enfants sauvages, ces enfants ayant grandi en isolement, souvent en contact étroit avec des animaux, continue de fasciner et de susciter des interrogations profondes sur la nature humaine. De Romulus et Rémus à Victor de l’Aveyron, ces récits oscillent entre mythe, réalité et supercherie, tout en soulevant des questions essentielles sur ce qui nous rend fondamentalement humains. Ces enfants, parfois appelés "êtres intermédiaires entre l’homme et l’animal," ont hanté l'Europe de la Renaissance au dix-neuvième siècle.
Mythes et Réalités : Un Aperçu Historique
La culture populaire est souvent confrontée au mythe de l'enfant sauvage qui dérange autant qu'il fascine. Entre le fantasme de liberté totale et le dénuement affectif complet, entre un retour salvateur à l'état naturel de l'homme et une régression un peu effrayante, les histoires de ces enfants sauvages parsèment l'actualité de manière régulière.
Dans l’histoire de l’humanité, ce furent exclusivement des nourrissons recueillis par une louve solitaire en état de pseudo-gestation ("grossesse nerveuse") qui méritent le nom de nourrissons sauvages.
Exemples Historiques
Plusieurs cas d'enfants sauvages ont été documentés à travers l'histoire, chacun apportant une perspective unique sur ce phénomène.
Peter de Hanovre: En 1725, dans les bois bordant la ville allemande d'Hamelin est aperçue une étrange silhouette : il s'agit d'un enfant d'une douzaine d'années, nu et recouvert de terre. Il se déplace à quatre pattes et se réfugie dans les arbres quand on l'approche. Baptisé Peter, l'enfant sauvage qui se nourrit d'herbe et de feuilles fait parler de lui et est remarqué par le roi de Grande-Bretagne George I qui l'emmène vivre avec lui à sa cour. Il sera ensuite emmené dans une ferme où il finira paisiblement ses jours.
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Marie-Angélique le Blanc: Marie-Angélique le Blanc ou "la fille sauvage de Songy", est une jeune femme qui aurait survécu en forêt pendant près de 10 ans, entre 1721 et 1731. Si son âge reste flou, on estime qu'elle était âgée de 11 à 19 ans lors de sa capture. Jeune amérindienne de la tribu des Renards, elle serait née en Louisiane Française (aujourd'hui Wisconsin) avant d'être envoyée en tant qu'esclave en France. Elle s'échappe alors que son bateau accoste en Provence et mettra à profit toutes les techniques de survie de sa tribu pour subsister dans les bois. Au cours de sa vie et avec l’aide de spécialiste, elle parviendra à apprendre à lire et à écrire.
Hadara : Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, plusieurs sources différentes affirment que l'histoire d'Hadara est véridique. Le garçonnet de 2 ans aurait été perdu par sa famille en plein milieu du désert du Sahara et fut recueilli par… un groupe d'autruches. Dix ans plus tard, il est repéré puis capturé avant d'être retourné à sa famille.
Marcos Pantoja: Marcos Pantoja est né en Espagne en 1946. Pendant 7 ans il vit dans la pauvreté avec son père et sa belle-mère avant d'être vendu à un berger itinérant. Ils se rendent dans une vallée perdue de la Sierra Morena mais le berger meurt rapidement et Marcos se retrouve seul. Il passe douze années (de 1953 à 1965) en isolement total, au milieu d'une meute de loups, ses frères, sans contact avec aucun autre être humain. Revenu à la civilisation, Marcos ne s'est jamais véritablement adapté à la société.
L'enfant chilien: Été 1948, les habitants d'un petit village chilien constatent la disparition répétée d'oeufs et de poulets (normal en cas d'attaque de pumas) mais aussi, et c'est plus étrange, de sucre et de fromage. Les policiers se lancent à la poursuite de l'animal et l'encerclent. Et là surprise, au milieu du buisson se trouve un enfant d'une douzaine d'années.
Genie: Genie est une fillette à l'histoire particulièrement horrible. Elle a passé les 13 premières années de sa vie séquestrée par ses parents dans une petite pièce, attachée à une chaise ou à son lit. Elle avait interdiction d'émettre le moindre bruit, n'était nourrie que partiellement (uniquement de la nourriture pour bébé) et son père interdisait à sa mère et à son frère de lui parler. Son calvaire est relaté en détail dans un carnet tenu par le père lui-même. Un homme malade qui finira par se suicider quand les services sociaux découvrirent sa fille. L'histoire de Genie est à découvrir dans le documentaire Secret of a Wild Child.
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Robert: En 1985 en Ouganda, un groupe de soldat aperçoit un enfant au milieu d'un groupe de singes. Quand ils cherchent à le récupérer, l'enfant se débat violemment et les singes le défendent. Les soldats seront obligé d'en tuer certains pour se saisir de l'enfant. Il s'agit de Robert, un garçon de 6 ans qui vient de passer 3 ans en pleine nature après avoir perdu ses parents pendant la guerre civile, en 1982.
Oxana Malaya: Oxana n'est âgée que de 3 ans lorsqu'elle est malencontreusement "oubliée" dehors par ses parents alcooliques. La nuit, en Ukraine, il ne fait pas particulièrement chaud, et la fillette trouve refuge dans un abris sommaire où vivaient les chiens de la famille. Personne ne venant la chercher ni la réclamer, Oxana reste là, au chaud, et grandit avec les animaux. Il faudra attendre 5 ans, en 1991, avant qu'un voisin ne prévienne les autorités, les informant qu'un enfant vivrait dans la rue au milieu des chiens. Durant son enfance, recluse de la société, elle a appris à vivre comme un canidé. À sa découverte par les autorités, alors âgée de 8 ans, elle courait à quatre pattes, aboyait, dormait par terre, mangeait et prenait soin de son hygiène comme un chien. Après avoir été transférée dans une maison d’accueil pour enfants handicapés mentaux à Baraboo, Malaya a bénéficié de nombreuses années de thérapie spécialisée et d’éducation pour traiter ses problèmes comportementaux, sociaux et éducatifs. Malgré des progrès significatifs, elle reste intellectuellement handicapée. Les médecins estiment qu’une réhabilitation complète dans une société « normale » est peu probable. Malaya a partagé son histoire à travers des documentaires et des interviews à la télévision, exprimant le désir d’être traitée comme un être humain normal.
Lyokha: Le cas de Lyokha est particulièrement intéressant de par sa contemporanéité et son issue romanesque. En 2007, des villageois du nord de la Russie découvrent un enfant au milieu d'un terrier fait de branches et de feuilles. Il est nu, agressif et incapable de communiquer. Il est aussitôt envoyé dans un hôpital moscovite pour être examiné. Les médecins sont choqués par son attitude sauvage, sa démarche, ses dents acérées ainsi que ses ongles de pieds, plus proches de griffes bestiales. Baptisé Lyokha, il est nourri, douché et… et c'est tout. Il parvient à s'échapper juste après sa capture.
Victor de l'Aveyron: Impossible de faire ce top sans évoquer le cas le plus connu, l'enfant sauvage par excellence, Victor de l'Aveyron, même si la véracité de son histoire n'est pas totalement avérée. Aperçu en 1877 dans le Tarn, l'enfant sauvage est capturé 2 ans plus tard. Il ne communique pas, ne mange que des légumes crus, et s'échappe au bout d'une semaine. Il sera de nouveau capturé et envoyé à Paris où il est étudié comme un animal de foire. Durant de longues années, un médecin, Jean Itard, tentera de l'éduquer et de lui apprendre à parler, sans succès. Victor de l’Aveyron a été découvert en 1797 dans la forêt de l’Aveyron, où il aurait vécu seul pendant plusieurs années. Son apparition a suscité un vif intérêt parmi les scientifiques et les intellectuels de l’époque, qui ont cherché à comprendre les origines et le développement de cet enfant isolé. Au début du XIXe siècle et aujourd’hui encore, il captive l’attention du public et des chercheurs. Sa vie mystérieuse et intrigante a été largement étudiée et documentée. À sa découverte, il a été pris en charge par Jean Marc Gaspard Itard, un médecin et éducateur, qui a entrepris de le civiliser et de lui enseigner le langage et les comportements sociaux. Cette expérience, documentée dans les écrits d’Itard, a été l’une des premières tentatives systématiques pour éduquer un enfant sauvage.
Victor de l'Aveyron : Un Cas d'Étude Approfondi
Le docteur Jean Itard, médecin-chef de l'Institution des sourds-muets, reçut, dans le courant de l'été 1800, un élève singulier : un enfant d'une douzaine d'années que l'on avait capturé dans l'Aveyron. Ce gamin vivait nu dans les bois. Plusieurs fois il avait été aperçu par des habitants de différents villages. Attrapé à deux reprises, il s'était échappé. Pris définitivement, l'enfant fut envoyé à Paris, précédé d'une réputation de " sauvage " que justifiaient apparemment son mutisme, sa saleté, ses mouvements convulsifs, son apathie alternant avec une agressivité qui lui faisait mordre les personnes qui s'occupaient de lui.
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Itard prit en main l'éducation du " sauvage de l'Aveyron " persuadé qu'il était possible de faire sortir l'intelligence de l'enfant de la gangue d'idiotie où l'isolement l'avait plongée. Le mémoire et le rapport, écrits pour le ministre Champagny, exposent les théories, les méthodes et les résultats de l'éducation qu'Itard donne au " sauvage ". L'ingéniosité de l'éducateur est sans borne, sa patience aussi. Peu à peu on rééduque les sens de l'enfant. On lui redonne l'habitude de la chaleur, ce qui le conduit à supporter volontiers les vêtements dont on l'habille. On essaie de lui faire distinguer les différents sons. Pour le domaine de l'esprit, Victor - ce nom lui a été donné parce que la voyelle " o " a été le premier son parlé qu'il ait identifié - n'est pas dénué d'intelligence. Il comprend les gestes et s'exprime par pantomime. Itard réussira, en déployant des trésors de patience, à lui apprendre à lire et à écrire un peu. Mais jamais le " sauvage " ne parlera
Les Questions Soulevées par le Cas de Victor
Le cas Victor pose trois questions. Victor était-il vraiment un enfant sauvage ? Pourquoi Jean Itard n’a-t-il pas réussi son « éducation morale » ? Enfin, que son histoire nous apprend-elle sur la nature humaine ? À la première question - d’où vient cet enfant ? -, tout porte à croire aujourd’hui que c’est Philippe Pinel qui avait raison. L’enfant a vraisemblablement été abandonné parce qu’il ne parlait pas et était inapte à la vie sociale. Philippe Pinel a diagnostiqué rapidement que Victor était un « idiot congénital », parce qu’il avait des cas semblables à La Salpêtrière. Le terme « idiot » correspond à ce qu’on appellerait aujourd’hui un autiste.
Amala et Kamala : Une Supercherie Révélée
Le cas remonte à 1920, en Inde dans l’État du Bengale. Le révérend père Joseph Amrito Lal Singh, missionnaire et directeur d’un orphelinat, a entendu parler de deux « monstres » aperçus dans un terrier à loups aux abords d’un village voisin. Avec quelques hommes, ils réussissent à capturer les deux créatures. On découvre alors qu’il s’agit de deux petites filles. L’une, rebaptisée Kamala, a environ 7-8 ans ; l’autre, Amala, est beaucoup plus jeune, moins de 2 ans sans doute. Elles sont ramenées à l’orphelinat où le père Singh les prend en charge. « Pour éviter toute publicité », le révérend décide de n’informer ni les autorités ni la presse. Au début, Kamala et Amala se comportent comme des animaux sauvages. Elles ne se nourrissent que de viande crue ; elles griffent et mordent ceux qui tentent de les approcher. Le journal de J.A.L. Singh abonde en détails sur leur aspect physique, leur façon de se nourrir, leur comportement quotidien. L’équipe de l’orphelinat va entreprendre de les ramener à la civilisation humaine. Malheureusement, la petite Amala décède un an plus tard, en 1921, d’une maladie infectieuse. L’aînée, Kamala, va rester encore huit ans dans l’orphelinat. Au départ, elle est totalement insensible à la présence d’autrui ; mais au fil du temps, elle semble « progresser vers des rudiments de vie humaine ». Les carnets de J.A.L. Singh notent scrupuleusement ses progrès. Elle cesse de marcher à quatre pattes, puis commence à se redresser, et enfin fait ses premiers pas. Elle communique de mieux en mieux. Au début, elle balance la tête pour dire « oui » et « non ». À la fin, elle articulera une cinquantaine de mots.
En 1927, l’existence de Kamala était connue dans toute la région et la presse s’était emparée de l’affaire. La nouvelle vint alors à la connaissance des savants occidentaux qui commencent à s’intéresser à ce cas et écrivent à J.A.L. Singh pour en savoir plus. En 1933, Robert Zingg, anthropologue à l’université de Denver, entreprend de publier le journal de J.A.L. Singh, accompagné de photos des deux fillettes et du récit d’autres cas. Pour le professeur américain, il ne fait aucun doute que le journal est authentique. À l’appui, il écrit dans son introduction avoir mené des investigations sur l’intégrité de J.A.L. Singh. L’ouvrage sera un grand succès. Le journal de J.A.L. Singh est un document troublant. On y relève des détails douteux : les oreilles des petites filles sont plus grandes que la normale et semblent bouger pour entendre les bruits ! Leurs yeux « brillent dans la nuit », leur odorat serait surdéveloppé : Kamala aurait flairé une carcasse de poulet à 500 mètres de distance ! Personne ne semble vraiment troublé par les invraisemblances hormis quelques sceptiques qui émettent de sérieux doutes sur l’authenticité du témoignage.
Finalement, il faut attendre 2007 pour que la supercherie soit enfin dénoncée. Les enfants-loups sont une pure escroquerie scientifique. Le pot aux roses est révélé grâce à l’opiniâtreté d’un chirurgien français, Serge Arole, qui a entrepris depuis plusieurs années une scrupuleuse enquête (Serge Arole, L’Énigme des enfants-loups. Une certitude biologique mais un déni des archives, 1304-1954, Publibook, 2007.)). Tout d’abord, le manuscrit de J.A.L. Singh, conservé à la bibliothèque du Congrès (Washington), a été rédigé en Inde après 1935 (soit des années après la mort de Kamala) et non pas au jour le jour comme l’affirme son auteur. En remontant les sources, Serge Arole a découvert que Kamala et Amala ont bien existé, mais qu’elles ont été déposées à Midnapore par le diocèse de Calcutta qui recueillait les enfants abandonnés. Ce même rapport stipule que Kamala était une petite fille normale qui n’avait pas les « canines de loup » et la « locomotion quadrupède ». La vraie Kamala, dont Serge Arole a retrouvé la photographie, ne présente aucune anomalie physique. Les clichés des deux fillettes allongées nues sur le sol datent de 1937. Ces fillettes venaient du pensionnat et furent contraintes de simuler les enfants-loups. Enfin, le village même auprès duquel J.A.L. Singh aurait retrouvé les fillettes n’a jamais existé sur aucune carte.
Les Leçons de la Supercherie
Une des raisons de cette adhésion au récit de J.A.L. Singh est qu’elle correspondait à ce qu’on voulait croire et entendre à l’époque. Dans les années 1930, les sciences humaines étaient dominées par l’approche behavioriste (en psychologie) et culturaliste (en anthropologie). Tous partageaient cette idée commune : l’être humain n’a pas de nature propre et se construit par l’apprentissage, la culture, l’éducation, l’expérience. John Watson, le père du behaviorisme, avait soutenu qu’un enfant humain était fait d’une pâte très malléable. L’éducation pouvait en faire un délinquant, un savant, un boucher ou un prêtre. Pourquoi pas un loup ? Kamala et Amala en apportaient enfin la démonstration.
Interprétations Philosophiques et Scientifiques
L’intérêt que les philosophes ont porté aux enfants sauvages témoignait d’un rapport angoissé à l’animalité de l’homme. C’était en effet une époque, avant Darwin, où l’on découvrait, mais sans grand moyen scientifique, l'étrangeté de la parenté entre les vivants humains et non humains. Le naturaliste Linné décrit, au 18ème siècle les enfants qu’on dit sauvages : hirsutes, marchant à quatre pattes, muets, indifférents à la sexualité, incapables de se souvenir. On les décrivait encore insensibles au chaud et au froid et même parfois à la douleur, extrêmement robustes, passant de l'agitation à la prostration ou à un balancement perpétuel, montant aux arbres, mangeant de la viande crue et des viscères encore chauds ou bien des racines et des légumes fraîchement cueillis. Ils étaient difficilement améliorables, incapables d'un effort en vue d'une connaissance désintéressée, colériques, fugueurs, aimant aller nus, doués d'un fort sens olfactif, fuyant la lumière, capables d'une grande acuité visuelle dans l'obscurité.
Les enfants sauvages se conduisaient comme des bêtes et se languissaient de la compagnie de ces animaux nourriciers auxquelles ils semblaient devoir la vie. On les a du reste désignés souvent par le nom de l'espèce animale à laquelle ils semblaient appartenir pour moitié et par le lieu de leur apparition. L'enfant-loup de Hesse en 1344; l'enfant-mouton d'Irlande en 1672; l'enfant-veau de Bamberg en 1680; l'un des trois enfants-ours de Lituanie en 1694; la fille-truie de Salzburg, au début du dix-neuvième siècle. Il y eut aussi Jean de Liège, Peter de Hanovre et la fille de Champagne, et des cas plus tardifs, comme celui de Victor de l'Aveyron, découvert en 1800, mort en 1828 et celui de Kaspar Hauser, le présumé petit prince assassiné.
Ce qui a suscité le plus d’exaltation dans les multiples récits et descriptions que pendant deux siècles ont suscités les enfants sauvages, c'est l'évocation de cette vie partagée avec les animaux. La plupart de ces enfants d'hommes, nourris et peut-être sauvés de la mort par des bêtes, auraient été animalisés et même ensauvagés par elles de la même façon que certaines d'entre elles sont domestiquées par les hommes. Ils ont adopté définitivement leur mutisme, leurs allures, leur nudité, leur isolement, leur manière de manger et de boire, et, encore une fois, ils s'échappent à leurs protecteurs pour aller les retrouver.
Car, même si l'enfant sauvage était un idiot ou un imbécile, comme certains le disaient ou un enfant autiste, comme on dirait aujourd'hui, que la cause de son état soit congénitale ou qu’elle provienne de l’extérieur, c'est justement cet infant, (en latin, infans d’où vient enfant signifie : privé de parole), cet enfant-bête, c’est cet humain bête qui inquiète, car il fait vaciller les frontières entre l’homme et l’animal. Dans son hébétement qu’il soit natif ou acquis, dans son mutisme épouvantable, il détiendrait un sourd savoir de ces animaux de la forêt avec lesquels il a vécu, et dont les femelles de loups et d'ours l'ont peut-être nourri de leur lait.
Evidemment on les montrait dans les foires et les cours princières. Mais ceux qui, aussi repoussants que ces êtres aient pu sembler, les introduisaient parfois à leur foyer, leur témoignaient de l’attention, de la tendresse, et manifestaient de la pitié leur inquiétante différence. Ces soins que certains leur ont prodigués ne relevaient pas seulement de l'attrait pour l'étrange, et encore moins de la neutralité scientifique, mais exprimaient probablement la nostalgie d'une communauté perdue avec les animaux.
La Controverse du Dix-Huitième Siècle
Au dix-huitième siècle, a eu lieu une brûlante controverse à ce sujet. Deux interprétations s'opposaient: celle qui considérait ces enfants sauvages comme des hommes à l'état de nature et celle qui les tenait pour atteints d'idiotie congénitale. Dans le premier camp, on considérait que ces êtres hybrides, étaient, au même titre du reste que les orangs-outangs, des types représentant l'homme à l'état de nature, l’homme, avant que la civilisation ne l’ait formé. Ce pouvait être en effet des forêts proches, ce pouvait être tout près, de Hanovre, de Champagne ou d’Aveyron que surgissaient ces êtres différents, ces enfant loups, ces enfants ours. Mais c’était aussi dans les territoires du Nouveau monde ou de l'Afrique qu’on avait aperçu des hommes sauvages, des êtres nous ressemblant trop et pas assez, ce que nous appelons, nous, les grands singes et que les hommes du passé nommaient pongos, jokos.
Mais ce n’est pas tout, l’homme sauvage désignait encore d’autres êtres, non détenteurs de ce propre de l’homme occidental qu’est la raison. Car on rencontrait ici une confusion majeure et qui a dominé la pensée des Lumières. Elle consistait à englober dans le même genre homo et dans la catégorie à tout faire de sauvage ou d’homme primitif des êtres étrangers à nos normes, bien que d’apparence humaine. Par exemple, des enfants ou adolescents subsistant dans les villes, des aveugles nés avant que ne réussît l'opération de la cataracte, des sourds et muets avant que l'Abbé de l'Epée ne leur eût rendu leur humanité par la langue des signes, et aussi ceux que les philosophes appelaient les « innocents » les « imbéciles », les « idiots ». Auxquels on ajoutait pêle-mêle des individus appartenant aux peuples d’Afrique du sud, les Hottentots et les Cafres. Et encore les grands singes qu'on nommait pygmées, pongos, jokos, orangs-outans, satyres, dont les voyageurs rapportaient les mœurs. La sauvagerie, en ces temps là, c’était vraiment le fourre-tout inquiétant où l’on plaçait pêle-mêle, sans les distinguer, les êtres qu’on considérait comme infra humains.
La prise en compte de tous ces êtres, a déclenché la première grande crise du propre de l’homme et le racisme a fait son apparition. Dans l’autre camp, on essayait de ne pas tout mélanger et de persuader le public que les prétendus enfants sauvages, n'existaient que dans des récits peu crédibles et qu'en réalité on ne trouvait, émergeant des bois qui les avaient abrités plus ou moins longtemps, que des enfants imbéciles, fugueurs, perdus ou abandonnés par leurs parents, lors de guerres et de famines. La discussion fit rage entre Itard qui avait recueilli et tenté d’élever Victor de l'Aveyron, qui croyait à l’enfant sauvage comme à un échantillon de l’homme primitif mais qui ne put jamais lui apprendre à parler, et Pinel, le médecin de Bicêtre qui institua l'internement des fous, et considérait Victor comme un malade psychiatrique. On observait passionnément ces entre-deux, tantôt parce que, comme les enfants sauvages, les enfants handicapes et certains "nègres", comme on disait, ils descendaient lamentablement l'échelle des êtres, tantôt parce que, comme ceux qu'on appelait "pongos", "jokos", "orangs-outangs", ils la montaient insolemment.
Les Enfants Sauvages dans l'Art et la Culture
Le mythe de l'enfant sauvage a inspiré de nombreux artistes et cinéastes, qui y ont vu une occasion d'explorer les thèmes de l'identité, de la nature humaine et de la civilisation.
L'Enfant Sauvage de François Truffaut : Cette œuvre cinématographique emblématique retrace l'histoire de Victor de l'Aveyron, mettant en lumière les défis de son éducation et les questions philosophiques qu'il soulève. Cette histoire a notamment inspiré le film de François Truffaut « L’enfant sauvage » sorti en 1970.
Werner Herzog et Kaspar Hauser: Si de grands cinéastes comme F. Truffaut et W. Herzog ont fait des films sur Victor de l'Aveyron et Kaspar Hauser, si Hugh Hudson a réalisé l'admirable Greystocke, l'histoire d'un jeune noble presque singe, si le livre de L. Malson, paru en 1954, est devenu un classique de l'initiation philosophique, c'est bien que nous n'avons jamais cessé d'être tourmentés par la terreur et la pitié que nous inspirent ces récits qui soulignent notre fragilité d'êtres humains et notre proximité avec les animaux.
Réflexions Actuelles
Aujourd’hui, ce fantasme philosophique de l’enfant sauvage et de l’homme primitif a été dissipé et on ne se trouble plus de la même façon à la pensée de ces être intermédiaires qui rendaient la figure humaine méconnaissable ou bien par trop reconnaissable? Mais quelles sont les caractéristiques qui font que ces créatures étranges, surgissant soudain de forêts proches, fascinent encore aujourd'hui ? Comment, par exemple, ne pas désirer connaître de l’intérieur l’extase de Kaspar Hauser, quand il caresse si passionnément un cheval qu’il ne prête plus la moindre attention aux sollicitations de son environnement et de son entourage? Et lui, pourtant, il vécut enfermé et fut toujours nourri par une main humaine.
Inutile d’aller les chercher au fond des forêts. Ces enfants existent tout près de chez nous : au cœur des cités modernes.
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