L'histoire des enfants maudits est un récit complexe tissé de superstitions anciennes, de rationalisation progressive et de peurs ancestrales. Dans les sociétés antiques, la naissance d'un enfant anormal était souvent perçue comme un signe de colère divine, une transgression de l'ordre naturel qui menaçait l'équilibre de la communauté. Cet article explore les origines de cette croyance, son évolution à travers les âges et ses manifestations dans les mythes et les pratiques sociales.
La Colère Divine et la Naissance d'Anormaux
Dans l'imaginaire antique, le lien entre les dieux irrités et la naissance d'une descendance anormale était indissociable. Ces nouveau-nés étaient perçus comme maléfiques, porteurs de malheur et de désolation. Il est important de noter que la distinction moderne entre cause et effet était floue, voire inexistante. Les superstitions primitives mélangeaient intimement les deux notions, attribuant une causalité directe à la présence de l'enfant anormal.
L'évolution des légendes permet de saisir la transformation progressive de cette pensée. L'histoire de Philoctète, telle que racontée par Sophocle, en est un exemple frappant. Sophocle justifie l'abandon de Philoctète par ses malédictions et ses cris qui empêchaient l'armée de faire les sacrifices. Homère, en revanche, ne donne aucune raison à cet abandon dans l'Iliade. Philoctète est abandonné à cause d'un mal mystérieux et inquiétant. L'entourage de Philoctète redoute que la colère des dieux, qui s'est manifestée sur lui, s'étende également sur eux. L'ajout d'une justification par Sophocle suggère que son public ne comprenait plus la superstition primitive et exigeait une explication plus rationnelle.
Plutarque relate une coutume ancienne où les malades étaient placés hors des maisons pour que les passants expérimentés puissent donner des conseils. Cette pratique, interprétée a posteriori comme une forme de consultation médicale, était initialement motivée par la peur de la contagion divine. En une époque où toute maladie paraissait mystérieuse et liée à la colère des dieux, le malade était écarté pour ne pas porter malheur.
L'Exclusion des Malades : Crainte ou Guérison ?
Les historiens des religions proposent une autre interprétation de la coutume relative aux malades. Dieterich suggère que placer un mourant sur le sol était un acte de dévotion à la Terre, dans l'espoir qu'elle le guérisse ou qu'elle reçoive son âme. Il cite des exemples en Allemagne, en Irlande et en Inde, où cette pratique est associée à la croyance en la Terre nourricière.
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Il est important de distinguer cette coutume de l'exposition des malades telle qu'elle était pratiquée en Grèce. Mettre un mourant en contact avec le sol dans sa propre maison diffère considérablement de l'acte d'exposer un malade dans la rue. La première pratique relève de la croyance en la Terre guérisseuse, tandis que la seconde témoigne d'une excommunication du malade, motivée par la peur du malheur. Hérodote (1, 197) atteste que les Babyloniens pratiquaient également cette excommunication.
À Rome, le terme depositus désignait parfois un mourant. Servius interprète ce mot comme signifiant "mis hors de la maison", tandis que Nonius le comprend comme "désespéré". Il est difficile, d'après les textes, de savoir si depositus signifiait "posé par terre" ou "mis hors de la maison". S'agissait-il d'une restitution à la Terre ou d'une éviction d'un être maléfique, analogue à celle dont souffrirent Philoctète, les Babyloniens d’Hérodote et les « anciens » dont parle Plutarque ? Servius dit formellement qu’on mettait les mourants devant la porte, il semble bien qu’on songeait surtout à les écarter.
L'Abandon des Nouveau-nés Anormaux
L'éviction des nouveau-nés anormaux est un phénomène apparenté à celle des malades. Heureusement, cette pratique est mieux documentée, notamment en ce qui concerne l'antiquité latine. En Grèce, deux témoignages importants ont été méconnus ou mal compris, notamment la phrase constituée par les systèmes 179-180 de la parodos d’Œdipe-Roi.
Les Enfants Abandonnés dans Œdipe-Roi
La traduction de la phrase « Abandonnés de tous, les nouveau-nés porteurs de mort gisent par terre, sans que nul les pleure » (νηλέα δὲ γέvεθλα πρòς πέδῳ θαναταφόρα κεἳται ἀνοίκτως) nécessite une analyse approfondie.
En général, le collectif γένεθλα a été interprété comme les enfants de la cité (κλυτᾶς χθονός : v. 172), c.-à-d. les citoyens. De plus, on a considéré comme allant de soi que ces gisants étaient des morts (ce que le texte ne dit pas). La plupart des éditeurs comprennent donc, à peu de chose près, comme Masqueray : « Sans pitié, sans qu’on les pleure, les cadavres restent étendus sur le sol, semant la contagion. »
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Les commentateurs rapprochent ce texte de ce que dit Thucydide (II, 50) : πολλῶν ἀτάφων γενομένων. Il est cependant possible d'interpréter ce passage comme se référant à des enfants exposés vivants, néfastes par leur existence même et non par la contagion de leurs cadavres.
L'idée d'abandonner volontairement des cadavres sur la voie publique est peu crédible. Si l'on renonçait à enterrer les morts à cause du danger de contagion, on les enterrerait d'autant plus vite. Thucydide ne dit pas que l'on renonçait à enterrer les morts pendant la peste d'Athènes, mais au contraire, qu'on enterrait comme on pouvait (ἔθαπτον δὲ ὡς ἔκαστος ἐδύνατο II, 52,4), au point de « voler » des bûchers allumés pour d’autres. Si de nombreux morts ne furent ni incinérés, ni inhumés, ce fut ou faute de parents vivants, ou faute de bois à brûler, ou faute de terre meuble. À Thèbes, aucune de ces raisons ne peut jouer.
Il est important de noter que, dans la littérature grecque, la privation de sépulture est représentée comme le châtiment le plus terrible que les vivants puissent infliger aux morts, une punition réservée aux traîtres. L'abandon des cadavres serait une négligence gratuite et particulièrement révoltante envers des malheureux.
De plus, elle serait dangereuse. Les morts se vengent du mépris dont ils sont l'objet. Tertullien (De anima, 56) expose la conception païenne selon laquelle trois catégories d'âmes étaient particulièrement malfaisantes : les ἄταφοι, les ἄωροι, les βιαιοθάνατοι. Les Thébains, devant le Fléau, devaient se sentir coupables d'une ὕßpis inconnue et inconsciente. Ils n'y auraient pas ajouté délibérément l'ὕβρις supplémentaire et particulièrement grave de ne pas ensevelir les morts.
Il est donc plus plausible de considérer γέvεθλα comme désignant des enfants, et non les « enfants de Thèbes ».
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S'agit-il d'enfants morts-nés ou morts à peine nés ? Bien que cette explication puisse sembler séduisante, aucun exemple grec ne vient l'étayer. À Rome, l'enfant mort en bas-âge était enterré, non brûlé, usage à propos duquel Dieterich propose une explication très vraisemblable : l’enfant était rendu à la terre pour qu’elle le fît renaître en un frère plus heureux. En Grèce également, la Terre est κονροτρόφος. Dans ce cas, comment expliquer que le peuple thébain n'ait pas enterré des enfants morts ?
Il faut rappeler que les enfants morts en bas âge ne sont pas des quiescentes animae. Leur puissance magique est grande et redoutable. C'est dans leurs tombeaux que les magiciens vont souvent déposer les tablettes de plomb des defixiones. On essaie aussi de capter leur force pour opérer des guérisons.
Les Grecs respectent religieusement l'obligation d'enterrer tous les morts. M. Jobbé-Duval a relevé les nombreux cas où la législation romaine prive un mort de sépulture. Ces lois supposent un étrange illogisme : on punit le mort en le privant de son repos ; mais s'il est troublé, ne viendra-t-il pas tourmenter son juge ? En Grèce on paraît avoir eu, ou plus de crainte devant les ἀλιτήριοι, les προστρόπαιοι, ou plus de respect devant les morts.Il est vrai que, contre les suicidés, la privation de sépulture est la seule punition possible. Encore ne semble-t-elle pas avoir été appliquée à Rome, sinon peut-être en ce qui concerne les pendus. On a pu refuser aux suicidés certaines cérémonies, par exemple les honneurs du bûcher. Les autres châtiments post mortem paraissent bien n'avoir jamais existé que dans les législations fictives inventées par les rhéteurs.
M. Jobbé-Duval estime que, dans certains cas, on n'enterrait pas les mutilés. L'exemple qu'il cite, celui de Déiphobe sauvagement mutilé par Ménélas, se retourne contre cette thèse, car Énée rencontre Déiphobe dans les cercles des sepulti. La mutilation, d'après les idées des anciens, devait simplement rendre la sépulture vaine, puisqu'un corps incomplet était restitué à la terre, une partie restant à l'abandon. Déiphobe, conformément à cette conception, continue à souffrir dans les Enfers. « Chez les Indiens de l’Amérique du Nord, dit M. Jobbé-Duval, le cadavre du guerrier scalpé n’est plus qu’une simple charogne et n’est jamais enterré. L’âme est censée être anéantie ». En Grèce, il n'y a rien de semblable : Clytemnestre, chez Eschyle et chez Sophocle, mutile le corps d'Agamemnon et le fait ensuite enterrer rituellement. De la sorte, elle s'est mise en règle avec les coutumes, sans pour cela donner au mort le bénéfice d'une sépulture efficace.
Les enfants gisants du début d’Œdipe-Roi ne peuvent donc pas être des morts. Ils ne peuvent être que ces τέρατα mentionnés par Eschine, opposés aux τέκνα ἐοικότα γονεῦσιν d'Hésiode, ces enfants anormaux qui figurent dans toutes les descriptions classiques des périodes de stérilité.
Une variante textuelle curieuse mérite d'être mentionnée. Au système 180, la première main de L semble avoir eu θαναταφόρω corrigé ensuite en θαναταφόρα. Plusieurs mss récents ont θαναταφόρω. Avec ce texte, ce ne sont donc pas les enfants qui sont mortifères, mais le sol. Cette leçon était plus facile à justifier à une époque où plus personne ne connaissait la vieille superstition des anormaux maléfiques, mais où l'on savait encore que le Fléau thébain ne comportait aucune épidémie au sens moderne du mot.
Ἔκθεσις et ἀπóθεоις
Les lois grecques et romaines ordonnaient d'exposer les enfants anormaux. Il est important de distinguer deux réalités différentes : l'exposition par les parents et l'exposition par l'État.
L'exposition par les parents était une pratique courante dans l'Antiquité. Le père, ou la mère en son absence, avait le droit d'abandonner un nouveau-né. Cette pratique était motivée par divers facteurs, tels que la pauvreté, la honte ou le désir de limiter la taille de la famille. Les parents souhaitaient souvent que l'enfant survive, c'est pourquoi ils l'exposaient dans un endroit fréquenté, après l'avoir habillé et abrité dans un récipient. Les cités ont progressivement réglementé les expositions et limité le droit des parents en la matière. Cette exposition, qui dérive de causes sociales, se dit ἔκθεσις.
L'exposition par l'État, en revanche, était une pratique plus radicale. À Sparte, à Athènes, en Étrurie et à Rome, des lois ordonnaient de sacrifier certains enfants dès leur naissance. Ces enfants étaient placés dans un lieu spécial, non fréquenté, ou jetés dans une eau courante. Ils devaient disparaître.
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