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Les Spermatozoïdes Artificiels : Une Révolution et Ses Défis Éthiques

L'infertilité touche de nombreux couples à travers le monde, les poussant à explorer des avenues scientifiques innovantes pour réaliser leur désir parental. Parmi ces avancées, la création de spermatozoïdes artificiels suscite un grand intérêt, mais soulève également des questions éthiques complexes. Cet article explore les progrès récents dans ce domaine, les différentes approches de recherche, et les implications morales et sociétales de ces technologies émergentes.

La Percée Lyonnaise de Kallistem

Au printemps dernier, des chercheurs lyonnais ont annoncé une avancée significative : la fabrication de spermatozoïdes in vitro à partir de cellules souches testiculaires. Cette équipe, à l'origine de la société de biotechnologie Kallistem, ambitionne de révolutionner le traitement de l'infertilité grâce à cette "première mondiale", comme ils la qualifient. Ils ont d’ailleurs déposé des brevets et ont soumis une publication scientifique dans une revue spécialisée, afin que la communauté scientifique puisse prendre connaissance de leurs travaux.

Kallistem aurait réussi à obtenir des spermatozoïdes morphologiquement normaux de rat, de singe, puis d'homme. Ces derniers ont été créés à partir de « déchets opératoires ». Selon la présidente de Kallistem, « d'ici à cinq ans, deux ou trois centres pilotes pourront proposer cette solution à des patients ».

Cependant, cette annonce a été accueillie avec scepticisme par plusieurs experts. Bien que les chercheurs aient révélé certains détails de leur technique après avoir acquis une nouvelle levée de fonds, leurs expériences n'ont pas encore donné de résultats probants. De plus, avant de pouvoir envisager une application clinique chez l'homme, les chercheurs devront d'abord s'assurer de la viabilité et de la fertilité des spermatozoïdes artificiels en les testant chez l'animal, en tentant de faire naître des ratons pour être certains qu'ils sont normaux et capables de se reproduire eux-mêmes. Par ailleurs, les spermatozoïdes humains créés in vitro seront comparés avec des gamètes masculins naturels, pour s'assurer qu’ils se comportent normalement.

Les Défis Éthiques de l'Implantation de Spermatzoïdes Artificiels

Même si les défis scientifiques sont surmontés, la question de l'éthique demeure un obstacle majeur. Comment implanter des spermatozoïdes artificiels sans s'être assuré, au préalable, que les embryons obtenus sont normaux ? Rappelons qu’en France, la loi de bioéthique interdit la création d'embryons à des fins de recherche.

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Alternatives et Recherches Similaires

Parallèlement aux travaux de Kallistem, d'autres équipes de recherche à travers le monde explorent des approches alternatives pour la création de gamètes in vitro.

La Création d'Ovocytes à Partir de Cellules de Peau

Aux États-Unis, l’équipe de Shoukhrat Mitalipov, directeur de l’étude au Centre de thérapie cellulaire et génique embryonnaire de l’université d’État de l’Oregon, est parvenue à mettre au point des ovocytes humains à partir de cellules de peau. En réalité, il ne s’agit pas à proprement parler de « créer » un ovocyte. L’expérience suppose, dans un premier temps, de prélever un ovocyte chez une femme. La cellule est ensuite énucléée : son noyau, qui contient son génome, est éliminé. Un nouveau génome est alors injecté (par transfert nucléaire). Celui-ci est obtenu à partir de noyaux de cellules de peau d’un autre individu.

Problème : les cellules somatiques [toutes les cellules de l’organisme sauf celles dédiées à la reproduction par la production de gamètes, appelées cellules germinales] comme les cellules de peau, contiennent 46 chromosomes (23 paires)… alors que les gamètes comme les ovocytes n’en contiennent que 23 : le reste du patrimoine génétique sera fourni par l’autre gamète - le spermatozoïde - lors de la fécondation. L’équipe de Mitalipov a donc mis au point un procédé spécifique, la mitoméiose, pour éliminer un des membres de chaque paire de chromosomes issue des cellules de peau.

La technique, encore tâtonnante, a permis d’obtenir un matériau génétique injectable dans l’ovocyte énucléé, et ce dernier a pu être fécondé avec un succès tout relatif : seuls 9% des ovules fécondés ont atteint le stade de blastocyste (embryons composés de 70 à 200 cellules). Cette technologie balbutiante ouvre des perspectives nouvelles aux femmes stériles qui, à défaut de produire leurs propres ovocytes, pourraient recevoir ceux d’autres femmes tout en y injectant leur propre patrimoine génétique. « De nombreuses femmes ne peuvent pas fonder de famille en raison de la perte d’ovules, ce qui peut survenir pour diverses raisons, notamment après un traitement contre le cancer. La capacité à générer de nouveaux ovules constituerait une avancée majeure », commente Richard Anderson dans Le Figaro.

Mais la technique pourrait encore servir, dans certaines configurations, à des couples de même sexe désireux d’avoir un enfant partageant l’héritage génétique de ces deux parents. Dans le cas d’un couple masculin, l’un des hommes pourrait injecter son patrimoine génétique dans l’ovocyte, et l’ovocyte pourrait alors être fécondé par un spermatozoïde de son partenaire. Resterait évidemment à trouver un « incubateur » pour l’ovule fécondé - une femme prête à faire une GPA ou, dans un horizon plus lointain, et encore incertain, un utérus artificiel [lire notre article].

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La Gamétogenèse In Vitro

Plutôt que de miser sur le transfert nucléaire, la seconde expérience, menée depuis quelque temps par Katsuhiko Hayashi de l’université d’Osaka mise sur la gamétogenèse in vitro - la génération de gamètes mâles et femelles en laboratoire. Le procédé part de cellules somatiques, par exemple de peau ou de sang. Celles si sont d’abord reprogrammées en cellules souches, susceptible de se transformer en n’importe quel type de cellule. Reste alors à provoquer leur différenciation en cellules germinales [cellules dédiées à la reproduction par la production de gamètes, donc celles qui ne sont pas somatiques] qui, placées dans des organoïdes artificiels, pourrait donner des spermatozoïdes et des ovocytes matures.

Les résultats sont pour l’heure modestes, quoiqu’impressionnants : les chercheurs ont réussi à cultiver des gamètes de souris et à faire naître des bébés souris par fécondation de ces gamètes cultivés in vitro ; l’équipe de Hayashi a même réussi à « engendrer » une souris issue de deux pères biologiques. Mais la conception de gamètes humains matures se révèle plus difficile, outre le fait qu’elle est très encadrée par la loi dans de nombreux pays. D’autres équipes travaillent, à l’université de Kyoto ou au sein de start-up comme Conception Biosciences, sur des technologies similaires, dont les débouchés pourraient changer la donne pour les couples dont un des partenaires est infertile, pour les couples homosexuels ou lesbiens, etc. Mais ces projets suscitent également de fortes inquiétudes. La possibilité ouverte de donner naissance à des enfants qui n’auraient qu’un parent génétique est en particulier mise en cause.

La Création de Gamètes Synthétiques : Un Horizon Spéculatif

Un dernier champ, beaucoup plus spéculatif, a fait l’objet d’un article récent d’Adrian Villalba et Joona Räsänen, « Synthetic gametes and the non-identity problem: the babies of tomorrow » (« Gamètes artificiels, la non-identité en question : les bébés de demain », 2025) : la « conception de génomes haploïdes synthétiques adaptés à la reproduction ». Comprendre : la « création de génomes de gamètes » ex nihilo, « à partir de zéro », sans se baser sur un matériau génétique existant.

Cette piste, dont la faisabilité reste incertaine, marque un tournant dans l’histoire récentes des technologies reproductives, dont Villalba et Räsänen distinguent plusieurs étapes :

  1. La « focalisation sur la sélection - comme le choix des embryons sur la base d’un dépistage génétique » ;
  2. La « modification, où le génome des embryons ou des cellules est activement altéré, par exemple à l’aide de l’édition génique » ;
  3. La « création », la « génération de novo de gamètes sur mesure ».

Pour les deux auteurs, ces projets de création posent des questions éthiques nouvelles, qui ne sont pas exactement les mêmes que celles posées par l’édition génétique. « Contrairement à l’édition génétique, qui modifie un embryon existant, la production de gamètes synthétiques ne modifie pas un individu préexistant. Elle génère plutôt une lignée génétique entièrement nouvelle, conduisant à la naissance d’une personne qui, autrement, n’aurait pas existé. Puisque cet acte n’affecte pas la personne - c’est-à-dire qu’il ne modifie pas la situation d’un futur individu identifiable, mais donne naissance à un individu différent -, on peut soutenir qu’il est moralement acceptable de concevoir des gamètes de cette manière. L’existence de l’enfant qui en résulte dépend de l’intervention elle-même, ce qui rend inapplicables les évaluations traditionnelles des bénéfices et des préjudices liés à l’intervention. […] La possibilité de fabriquer des gamètes à partir d’ADN synthétique offre une opportunité unique d’éviter la transmission de variants génétiques nocifs sans affecter l’identité d’un futur individu. »

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Le nouvel individu engendré par ces techniques pourrait, ici, n’avoir aucun rapport génétique avec ses parents. Adrian Villalba et Joona Räsänen reconnaissent que « cette technologie puissante suscite […] des inquiétudes éthiques, notamment la crainte d’un retour à l’eugénisme ». Mais ils évacuent rapidement la question. À leurs yeux, « la technologie des gamètes synthétiques ne doit pas être considérée comme un outil de perfectionnisme ou de contrôle, mais comme une approche prudente, rationnelle et éthique pour réduire les dommages évitables pour les générations futures ». De leur point de vue, l’eugénisme consiste en des « politiques coercitives visant à contrôler les individus susceptibles de se reproduire », alors que « l’utilisation de gamètes synthétiques repose sur la liberté reproductive individuelle ». Selon les deux chercheurs, la fabrication de gamètes ouvre surtout sur « des formes inédites d’autonomie reproductive ».

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