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Le Mythe de l'Humain Augmenté : Une Analyse Critique du Transhumanisme

Ces dernières années, le transhumanisme et ses concepts ont gagné en popularité dans le débat public. Nicolas le Dévédec, sociologue, explore les aspects politiques de l'amélioration humaine par la technologie dans son ouvrage "Le mythe de l’humain augmenté, une critique politique et écologique du transhumanisme". Il y expose les liens directs entre le transhumanisme et le désir de contrôler les corps, une caractéristique du nouvel âge biopolitique néolibéral.

Diversité du mouvement transhumaniste

Le Dévédec souligne l'existence de multiples versions du transhumanisme, dont une branche "progressiste". Cette distinction oppose un transhumanisme californien à une version plus démocratique et sociale. Certains commentateurs distinguent un "bon" transhumanisme, héritier de l'humanisme, d'un "mauvais", perçu comme un épouvantail libertarien. Bien que le mouvement ait évolué, cette nouvelle tendance, incarnée par l'association française "Technoprog", reste problématique.

Le problème central demeure l'humain, son corps et son esprit. Les transhumanistes progressistes attribuent la violence et les guerres à notre sens moral, qu'ils jugent obsolète. Cette "biologisation" conduit à des solutions technologiques axées sur l'adaptation humaine, notamment l'augmentation de l'empathie. De même, face aux problèmes de santé, ils incriminent notre corps, le considérant comme archaïque et inadapté à la société actuelle, plutôt que d'interroger notre modèle de société industrielle.

Transhumanisme et Néolibéralisme : Une Alliance Inquiétante

Si le transhumanisme californien est souvent critiqué pour son caractère libertarien et individualiste, le Dévédec met en lumière un lien fort avec la pensée néolibérale. Il s'appuie sur les travaux de la philosophe Barbara Stiegler, qui établit une généalogie de l'impératif d'adaptation inhérent au néolibéralisme.

Selon Stiegler, cette idéologie est née dans les années 1930, face à la crise de la pensée libérale. Les penseurs libéraux ont alors estimé que le problème n'était pas le marché ou la société capitaliste, mais l'être humain. Il fallait donc le transformer activement et le refaçonner sur le modèle de l'entreprise, à travers une rééducation de l'homme, des sociétés et de l'État. Walter Lippmann, figure de ce courant, a ainsi avancé l'idée d'augmenter l'être humain, d'améliorer ses performances et de considérer le corps, les facultés biologiques et l'esprit comme des formes d'entreprises ou de capitaux à maximiser.

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Cette vision néolibérale a reconfiguré le paysage biopolitique des sociétés modernes, donnant naissance à une biopolitique de l'augmentation. Contrairement à la logique coercitive de l'État gérant les populations par la santé publique et l'eugénisme, cette biopolitique s'arrime au modèle entrepreneurial néolibéral, qui appréhende le corps humain comme déficient. Ce modèle dévalorise et stigmatise l'être humain de chair et d'os, le jugeant constamment insuffisant et nécessitant des modifications. Cette "anthropologie de la déficience" est omniprésente dans les discours transhumanistes, qui considèrent l'homme comme incomplet et handicapé du point de vue de son existence matérielle.

Le Handicap : Une Question Biologique et Technique ?

Cette approche soulève des questions éthiques concernant la perception du handicap. Si les technologies peuvent "réparer" certaines formes de handicap, la question de l'augmentation humaine peut être perçue négativement. Cette double lecture réduit le handicap à une question biologique et technique, ignorant sa dimension sociale et politique. L'exemple des implants cochléaires, remis en question pour leur atteinte à la culture sourde, illustre cette problématique.

L'Humain Augmenté au Service de l'Exploitation

Le Dévédec explore l'impact de l'augmentation humaine dans le monde du travail, soulignant comment elle peut faciliter l'exploitation des travailleurs. La réalité de cet "humain augmenté" est souvent occultée par le "transhumanisme-spectacle", qui se concentre sur des technologies futuristes et des discours sur l'immortalité, détournant l'attention des enjeux sociaux actuels.

En s'appuyant sur des exemples concrets, notamment dans les milieux militaires et sportifs, le sociologue analyse l'utilisation d'exosquelettes et de médicaments à des fins de performance. Il cite une étude révélant que 20 à 35% des étudiants américains recourent à des "smart drugs" pour améliorer leurs capacités cognitives. Ce phénomène, souvent tabou, se répand dans les universités, les lycées et certains milieux professionnels où le rythme de travail s'intensifie.

Contrairement aux idéaux transhumanistes d'un humain libéré de tout déterminisme, les technologies d'augmentation s'inscrivent dans la continuité du modèle capitaliste, qui a toujours cherché à augmenter la productivité en exploitant les corps. L'argument de la "démocratisation" des technologies, visant à éviter une fracture entre les riches augmentés et le reste de l'humanité, masque souvent une volonté de normaliser l'hyper-travail. Les études sur les "smart drugs" montrent que leur usage ne conduit pas à un allègement des tâches, mais pousse au contraire les travailleurs à endurer un volume de travail toujours plus conséquent. La responsabilité est ainsi reportée sur l'individu, qui peut être blâmé en cas de problème pour ne pas avoir pris les médicaments censés améliorer son attention.

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Transhumanisme et Anthropocène : Un Déni de la Question Écologique

Le Dévédec établit un lien entre le transhumanisme et l'anthropocène, soulignant que "l'imaginaire de la délivrance qui fonde l'idéologie transhumaniste aboutit en réalité à un déni profond de la question écologique". Le transhumanisme, basé sur un imaginaire de maîtrise moderne et une idéologie du sans limite, entre en contradiction avec les limites de la planète et de l'humain en tant que vivant.

Ce déni des limites se traduit par une explosion des burn-out et autres formes d'épuisement professionnel. Même les transhumanistes "progressistes" qui s'intéressent à l'écologie l'abordent sous un angle dépolitisé, proposant des mesures d'ingénierie humaine pour limiter le dérèglement climatique, comme la transformation génétique de l'humain pour le rendre moins polluant. Ces propositions, qui consistent à adapter l'humain à un système insoutenable plutôt qu'à remettre en question ce système, illustrent la formule "il faut que tout change pour que rien ne change".

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