Rebecca Lighieri, pseudonyme d'Emmanuelle Bayamack-Tam, a publié Le Club des enfants perdus le 22 août 2024 chez P.O.L. Ce roman poignant explore le désespoir de la jeunesse contemporaine, un thème cher à l'auteure des Garçons de l'été et d'Arcadie. L'œuvre met en scène une famille d'artistes où le talent se mêle au mal-être, offrant un regard saisissant sur les relations familiales complexes et la quête de sens d'une génération désorientée.
Rebecca Lighieri : L'auteure derrière le pseudonyme
Emmanuelle Bayamack-Tam, née à Marseille en 1966, est une écrivaine française prolifique. Elle a publié plusieurs romans sous son nom avant d'adopter le pseudonyme de Rebecca Lighieri, lui permettant d'explorer des thèmes plus sombres et des genres littéraires différents. Lighieri s'est d'ailleurs expliquée sur ce changement d'identité qui lui permettait d'aborder plus librement un nouveau genre littéraire. En 2013, elle publiait son premier roman sous le pseudo de Rebecca Lighieri, Husbands (P.O.L), qui jouait avec les codes du polar. L'auteure virtuose, lauréate du Médicis avec La Treizième Heure (P.O.L, 2022), a depuis alterné allègrement les signatures, utilisant le nom de Lighieri pour ses thrillers violents, tel Il est des hommes qui se perdront toujours en 2020.
Résumé de l'intrigue
L'histoire du Club des enfants perdus se concentre sur Miranda, une jeune femme de 27 ans, et son père Armand, un acteur célèbre. La narration alterne entre leurs deux points de vue, offrant une perspective unique sur leur relation complexe et les défis auxquels ils sont confrontés. Armand et sa femme Birke sont de célèbres comédien·nes et forment un couple people très envié. Mais Miranda, leur enfant désormais jeune adulte, est aux yeux d’Armand un mystère, car un mal-être insondable l’étreint depuis petite et semble l’empêcher de vivre pleinement. Des gouffres d’incommunicabilité se sont creusés entre Armand, Birke et Miranda, qui tous·tes dévoileront leur part de malheurs enfouis. Peu à peu, les trahisons, les amours et les secrets inavoués révèlent des facettes inattendues de chaque personnage. Mais d’étranges phénomènes se produisent, dont on ne comprend le sens qu’après coup, et une dose de paranormal s’insinue dans les pages, conférant une tonalité inédite à l’ensemble du roman.
Armand, un acteur charismatique et extraverti, peine à comprendre le caractère discret et introverti de sa fille Miranda. Il n'a jamais su quoi faire de la discrétion d’éternelle petite fille sage qu’elle affiche encore à 24 ans. Quand Miranda prend le récit en main, pour un solo dont l’humour et la vivacité rendent la noirceur supportable, on mesure à quel point son père se trompe sur son compte, ne voit rien de ses tourments et de la vie secrète (drogues à haute dose et sexe destroy) qu’elle mène. Miranda, quant à elle, lutte contre ses démons intérieurs et une sensibilité exacerbée au monde qui l'entoure. Si Miranda fait de son existence un « saccage programmé », c’est parce que son hypersensibilité aux émotions de son prochain, humain ou animal, aux vibrations du monde (et même d’une forme d’au-delà), la lui rend infernale. Elle peut se glisser dans les pensées des autres, à côté d’elle ou à l’autre bout de la planète, comme elle peut parfois se dédoubler ou dupliquer des objets. Elle affirme avoir des dons surnaturels, susciter des apparitions, des dédoublements, des présences fantômes.
Au fil du récit, le lecteur découvre les secrets et les non-dits qui hantent cette famille en apparence idéale.
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Thèmes abordés
Le Club des enfants perdus explore plusieurs thèmes importants, notamment :
- La famille : Le roman examine les relations familiales complexes, les dynamiques dysfonctionnelles et les difficultés de communication entre les générations. Famille dysfonctionnelle, questionnements sur le genre et la sexualité, parents maltraitants : dans ce dialogue de sourds entre père et fille, plusieurs sujets déjà abordés par la romancière apparaissent, de manière toujours plus noire.
- L'identité : L'œuvre explore la quête d'identité de Miranda, une jeune femme en marge de la société qui cherche sa place dans le monde.
- Le mal-être de la jeunesse : Le roman dépeint le désespoir et l'angoisse de la génération Z face à un monde en crise. Obnubilée par le succès et la jouissance, la génération X a aussi enfanté une jeunesse que sa sensibilité aux drames du monde rend inapte au bonheur : ce gouffre béant traverse le nouveau roman de Rebecca Lighieri. Lighieri met des mots sur le désespoir d’une jeunesse d’aujourd’hui, angoissée par la marche d’un monde sans pitié. Une des forces de cette œuvre au noir, qui dévisse insensiblement en poussant très loin les curseurs de la fiction, est peut-être de radiographier si bien le désespoir de la génération Z.
- Le paranormal : Une dose de paranormal s’insinue dans les pages, conférant une tonalité inédite à l’ensemble du roman. Le roman explore les dons surnaturels de Miranda, sa capacité à percevoir l'invisible et à se connecter à d'autres dimensions.
- L'incommunicabilité : Des gouffres d’incommunicabilité se sont creusés entre Armand, Birke et Miranda. L'œuvre met en lumière les difficultés de communication entre les membres d'une même famille, soulignant l'incompréhension mutuelle et les non-dits qui peuvent les séparer.
- La fatalité : On se demande d’ailleurs d’où vient une telle noirceur, qui conduit cette autrice discrète à dépeindre inlassablement des destins sacrifiés, des protagonistes écrasés par une étrange fatalité. Le roman explore l'idée d'un destin inéluctable, d'une force obscure qui pousse les personnages vers leur perte.
Style d'écriture
Rebecca Lighieri déploie dans Le Club des enfants perdus un style d’écriture à la fois cru et poétique. L’auteure utilise habilement la technique du point de vue alterné, nous permettant de plonger dans les pensées d’Armand et de Miranda. Cette narration à deux voix crée un contraste saisissant entre la perception du père et celle de la fille, soulignant l’incompréhension mutuelle qui les sépare.
La richesse de l’écriture de Bayamack- Tam/Lighieri invite à des analyses sans fin. Les références littéraires abondent et structurent un texte qui prend une ampleur nouvelle. On retrouve aussi sa capacité à travailler la fiction en donnant naissance à des personnages foncièrement attachants.
Réception critique et polémiques
Le Club des enfants perdus a reçu un accueil mitigé mais globalement positif de la part des critiques et des lecteurs. Les professionnels de la littérature saluent l’audace de Rebecca Lighieri et sa capacité à aborder des sujets complexes avec finesse. Si la richesse de l’écriture de Bayamack- Tam/Lighieri invite à des analyses sans fin, il n’en reste pas moins que son roman est avant tout remarquable par sa beauté mélancolique.
Cependant, le roman a également suscité des polémiques en raison de scènes de sexe crues, de consommation de drogues et de dépression. Des mouvements proches de l’extrême droite tentent, depuis quelques jours, de faire retirer le roman de Rebecca Lighieri de la sélection du prix. L’association Juristes pour l’enfance, réputée proche de la Manif pour tous, a saisi la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence du ministère de la Justice d’une demande de signalement au ministère de l’Intérieur du roman de Rebecca Lighieri, Le Club des enfants perdus (P.O.L). Juristes pour l’enfance a mis en cause des « contenus à caractère pornographique ou susceptibles d’inciter au crime ou à la violence, à la discrimination ou à la haine contre une personne déterminée ou un groupe de personnes, aux atteintes à la dignité humaine, à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes ». Un autre communiqué, de dix-sept pages[1] cette fois, a été envoyé par le groupe SOS Éducation, réputé proche de la droite conservatrice, voire de l’extrême droite, au gouvernement.
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Certains lecteurs trouvent le livre trop sombre ou difficile à suivre.
Le titre : une référence aux artistes disparus à 27 ans
Le titre, Le Club des enfants perdus, fait référence aux artistes géniaux qui n’ont pas dépassé leurs 27 ans, tels que Kurt Cobain, Jean-Michel Basquiat et Amy Winehouse. L’héroïne, Miranda, semble vouée à rejoindre ce club tragique. L’héroïne-Miranda ne survivra pas plus d’une semaine après son vingt-septième anniversaire.
Une œuvre en résonance avec l'époque
Le Club des enfants perdus est un reflet de notre époque, un miroir tendu à une société en proie à l'angoisse et à la perte de sens. Le roman aborde des thèmes universels tels que la famille, l'identité et la quête de bonheur, tout en explorant les spécificités de la génération Z.
Le roman décrit le mal du siècle avec les mots d’aujourd’hui, une hypersensibilité générationnelle, comme les grands romans romantiques du XIXe siècle en leur temps. Le Club des enfants perdus est rédigé comme une tragédie programmée avec un compte à rebours. Cette image colle parfaitement au sentiment de (sur)vie de jeunes qui perdent espoir face aux catastrophes climatiques et souffrent de la négligence, voire de l’abandon, de leurs aînés en la matière.
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