Berthe Morisot, figure marquante de l'impressionnisme, a immortalisé des scènes de la vie moderne avec une touche picturale spontanée et une sensibilité particulière. Le Musée d’Orsay lui a consacré une exposition en 2019, reconnaissant son rôle unique en tant que femme dans ce mouvement artistique. Parmi ses œuvres, Le Berceau se distingue comme une représentation émouvante et savamment composée de la maternité.
Contexte de l'Œuvre
En 1874, Berthe Morisot présente Le Berceau lors de la première exposition des artistes indépendants, un événement fondateur de la peinture impressionniste. Le terme "impressionnisme" est né sous la plume du journaliste Louis Leroy, qui ironisait sur le tableau Impression, soleil levant de Claude Monet. Morisot, proche des peintres d'avant-garde tels que Monet, Degas et Renoir, participe activement à ce refus de la "belle" peinture académique, privilégiant la représentation de la vie moderne et le travail en plein air pour saisir l’instant fugace et les impressions lumineuses.
Description et Analyse du Tableau
Peint à Paris en 1872, Le Berceau représente Edma, la sœur de Berthe Morisot, veillant sur sa fille Blanche, endormie paisiblement dans son berceau. Cette scène marque le début d'une série de toiles de Morisot explorant le thème de la maternité. Un lien invisible et palpable unit la mère et l'enfant. Le regard tendre et touchant d'Edma, posé sur sa fille, exprime un amour protecteur. Blanche est enveloppée dans un cocon de sécurité, symbolisé par le voilage du berceau, délicatement relevé par la main droite de sa mère.
La composition du tableau est soigneusement étudiée. Le regard d'Edma, la ligne de son bras gauche replié, le bras de l'enfant et ses yeux clos forment une diagonale soulignée par le mouvement du rideau en arrière-plan. Cette diagonale relie visuellement la mère à son enfant. Des valeurs contrastées se répondent : Edma, vêtue d'une veste à rayures bleu gris et d'un ruban noir, se détache sur un fond blanc bleuté, tandis qu'à droite, le berceau et la gaze transparente émergent grâce à l'utilisation de tons clairs sur un fond brun.
Morisot parvient à capturer un moment suspendu dans le temps, empreint de douceur et de délicatesse. La tête d'Edma, reposant sur sa main gauche, renforce son air pensif et lui confère une certaine gravité. La palette de couleurs douces utilisée par l'artiste contribue à l'atmosphère intime et paisible de la scène. La robe, le fauteuil et le mur du fond sont autant de taches sombres qui mettent en valeur les harmonies de pastels. Le voilage blanc, entourant le lit, est nacré de reflets bleutés, tandis que celui du berceau laisse apparaître des nuances de rose.
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Edma est vêtue d'une tenue simple mais élégante, une robe d'intérieur à rayures bleu marine et noir, rehaussée d'une chemise blanche à la dentelle délicate. Son visage, son cou et son décolleté sont mis en valeur par ce contraste. Son regard est grave, peut-être fatigué.
La Maternité : Thème Central
Le Berceau est la première d'une longue série de représentations de la maternité dans l'œuvre de Berthe Morisot. Elle revisite le motif traditionnel de la Vierge à l'Enfant, tout en le modernisant. La relation mère-enfant est au cœur de la toile, et le regard d'Edma sur sa fille endormie est complexe et riche de sens. Il traduit les interrogations de la mère, et de l'époque, au sujet de ce petit être mystérieux qu'est l'enfant, désormais considéré comme un individu à part entière. Ce regard grave suggère également une prise de conscience de la responsabilité qui incombe désormais à la mère, ainsi que de la restriction de sa vie au foyer.
Contrairement à Mary Cassatt et Auguste Renoir, qui privilégient une représentation fusionnelle et sensuelle de la maternité, Berthe Morisot instaure une pudeur et une distance entre la mère et sa fille. Le regard attentif, peut-être anxieux, d'Edma suggère une réflexion sur l'avenir de l'enfant à l'orée de son existence. La séparation physique de la mère et de l'enfant situe leur rapport dans un registre plus conscient qu'affectif.
Berthe Morisot : Une Artiste Engagée
Berthe Morisot s'impose comme une artiste à une époque où le chemin est semé d'embûches et de préjugés. L'École des beaux-arts n'accueillera les femmes qu'à partir de 1897. Elle décide de ne pas satisfaire un public de salon officiel et préfère se rapprocher des artistes les plus avant-gardistes.
Le critique Albert Wolff écrit dans Le Figaro du 3 avril 1876 : « […] Il y a aussi une femme dans le groupe, comme dans toutes les bandes fameuses d'ailleurs, elle s'appelle Berthe Morisot et est curieuse à observer. Chez elle, la grâce féminine se maintient au milieu des débordements d'un esprit en délire. »
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Morisot repousse le mariage le plus tard possible, craignant de ne plus pouvoir peindre. Elle épouse finalement Eugène Manet, frère d’Édouard Manet, qui accepte une sorte de pacte tacite, lui permettant de poursuivre sa carrière artistique.
Style et Technique
L'œuvre de Berthe Morisot se caractérise par une touche rapide, accentuée et dynamique. Elle trace ses sujets à coups de brosse impatients, ne reculant pas devant le non-réalisme des figures, parfois réduites à des silhouettes esquissées. Elle utilise le pinceau comme le pastel, avec une maîtrise du trait qui rappelle Toulouse-Lautrec. Morisot ne craint pas de laisser apparente la trame de la toile, jouant du plein et du vide, alternant légers empâtements et tracés lisses.
Dans ses étagements de plans qui mêlent l'intérieur à l'extérieur, la nature fait irruption dans la pièce, ramenant le décor à un aplat, dans un japonisme traversé par l'impressionnisme.
Réception et Postérité
Lors de l'exposition de 1874, Le Berceau passe relativement inaperçu, bien que certains critiques en relèvent la grâce et l'élégance. Après l'exposition, le tableau reste dans la famille des modèles avant d'être acquis par le musée du Louvre en 1930, puis transféré au Musée d'Orsay.
L'exposition présentée par le musée d'Orsay a permis de donner à voir, au-delà de la fidélité de l'artiste au mouvement impressionniste, une femme au parcours volontaire et novateur, en prise avec l'évolution de la société et les mutations artistiques de son temps. Elle rend à Berthe Morisot sa dimension d'artiste à part entière, de peintre énergique, au pinceau tourmenté, dont l'impact pictural fut, en son temps, minoré par la critique en raison de sa condition de femme.
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