« La Ville dont le prince est un enfant » est une pièce de théâtre en trois actes d'Henry de Montherlant, publiée pour la première fois en 1951. Le titre, qui signifie littéralement « La Ville dont le prince est un enfant », est tiré de l'Ecclésiaste 10⁚16 ⁚ « Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant, et dont les princes mangent dès le matin ! ». Cette œuvre, à la fois autobiographique et universelle, explore les thèmes de la jeunesse, de l'éducation, de la religion et des relations humaines, tout en mettant en lumière les ambiguïtés morales et les désirs refoulés qui peuvent se cacher derrière les apparences. Elle aborde des questions de solitude, d'incompréhension, de frustration et de recherche d'identité.
Contexte et genèse de l'œuvre
La pièce se déroule dans un collège catholique à Paris, vers la fin du mois de mars, entre les deux guerres (1919-1939). Elle met en scène l'amitié particulière entre deux élèves, Serge Souplier et André Servais, et les difficultés qu'ils rencontrent à s'intégrer dans un milieu scolaire rigide et conservateur. L'histoire est en partie autobiographique, inspirée des expériences de Montherlant au collège Sainte-Croix de Neuilly, où il a étudié dans sa jeunesse. Montherlant a écrit cette pièce dans un contexte marqué par les bouleversements sociaux et politiques de l'après-guerre. La France est en pleine reconstruction et cherche à retrouver son identité après la défaite de 1940. L'éducation et la jeunesse sont au cœur des préoccupations de la société française, et la pièce de Montherlant réfléchit à ces questions avec une grande acuité.
L'œuvre révèle une grande sensibilité à la psychologie des adolescents et met en lumière les difficultés de la vie scolaire et les tensions entre les générations. « La Ville dont le prince est un enfant » est l'une de ses premières œuvres, ébauchée dès 1912 sous le titre de "Serge Sandrier", puis reprise et transformée pendant presque quarante ans avant d'être publiée en 1951. La pièce s’inspire de l’adolescence de Montherlant, et particulièrement de son renvoi du collège Sainte-Croix de Neuilly en 1912. Il s'y représente sous les traits d’André Sevrais.
Les personnages principaux et leurs relations
La pièce met en scène plusieurs personnages clés, dont les relations complexes et ambiguës sont au cœur de l'intrigue :
- Serge Souplier : Un jeune élève de 14 ans, empreint de candeur et encore peu formaté à la bienséance. Il est au centre de l'attention de Sevrais et de l'abbé de Pradts.
- André Sevrais : Un élève de 16 ans, plus mature et conscient des enjeux. Il entretient une relation particulière avec Souplier, qui suscite la jalousie de l'abbé de Pradts. Montherlant s'y représente sous les traits d’André Sevrais.
- L'abbé de Pradts : Un prêtre trouble, tiraillé entre ses vœux religieux et son attirance pour Souplier. Il convoque tantôt l'un, tantôt l'autre, pour faire cesser cette relation. L'abbé de Prats (35 ans) avait en sa possession des photos du jeune Serge, alors âgé de 14 ans !
- Le Supérieur : Il est celui qui prononce la dernière réplique de la pièce, consacrant la pureté de la foi certainement recherchée par de pieux hommes d'église, sincères (et "purs" ?) dans leur chemin de vie.
L'intrigue se noue autour de l'amitié particulière entre Serge et André, que l'abbé de Pradts tente de briser. Ses motivations sont complexes : éprouve-t-il une simple affection paternelle pour Souplier, ou est-il consumé par un désir plus trouble ? La pièce laisse planer l'ambiguïté, et c'est précisément cette ambiguïté qui en fait la richesse.
Lire aussi: Booba : Parcours et influence
Thèmes centraux de la pièce
« La Ville dont le prince est un enfant » aborde plusieurs thèmes importants, notamment :
- L'amitié et l'amour : La pièce explore la nature de l'amitié entre Serge et André, et la manière dont elle est perçue par les adultes. Est-ce une simple amitié, ou y a-t-il quelque chose de plus ? La pièce ne tranche pas, mais elle suggère que l'amour peut prendre de nombreuses formes, et qu'il n'est pas toujours facile à définir.
- La religion et la morale : La pièce se déroule dans un collège catholique, et la religion est omniprésente. Montherlant explore les contradictions de la morale religieuse et les difficultés de concilier les préceptes religieux avec les pulsions naturelles des adolescents.
- L'innocence et la manipulation : La pièce met en scène des adultes qui manipulent les enfants à leurs propres fins. L'abbé de Pradts, en particulier, est un personnage complexe, qui semble sincèrement vouloir protéger Souplier, mais qui est aussi capable de le manipuler pour satisfaire ses propres désirs.
- L'hypocrisie : Montherlant dépeint avec une acuité glacée l'hypocrisie d'une institution religieuse qui prétend éduquer, tout en écrasant l'innocence qu'elle dit protéger. Dans ce jeu cruel, ce sont souvent les enfants qui voient le plus clair.
- La recherche d'identité : Serge et André cherchent à trouver leur place dans le monde et à définir leur propre identité. Ils sont confrontés à des pressions sociales et à des attentes familiales qui les obligent à se conformer à des modèles prédéfinis.
- La solitude et l'incompréhension : L'œuvre met en scène l'amitié particulière entre Serge et André, deux élèves qui cherchent à se retrouver et à se soutenir dans un environnement hostile. L'amitié devient un refuge contre la solitude et l'incompréhension du monde adulte.
Analyse des sentiments et des motivations
Au cours de la lecture j'ai déploré un manque de clarté des sentiments entre les protagonistes de l'histoire car on est quand même pris entre deux feux ; est-ce une simple amitié mais dans ce cas-là, pourquoi vouloir les séparer ? le lecteur pourrait donc en déduire qu'il s'agit d'amour puisque l'on veut séparer les personnes concernées et pourtant aucune manifestation physique n'est décrite de cet amour. Toutefois, l'amour peut passer par un regard, une attitude, un rapprochement et la force du sentiment peut tout simplement l'être pour qui le vit mais non pour celui qui voit. Quand à un moment l'amour est verbalisé par Sevrais, on se demande de quel amour il peut s'agir puisqu'il avoue qu'il ne peut souffrir de jalousie envers quiconque veut du bien envers Souplier et il ajoute au sujet d'Andromaque : "Tu n'y entends rien. ça n'a rien à voir avec l'amour. J'ai un mépris ardent pour l'amour".
L'intérêt de cette pièce serait somme toute assez mince si elle se bornait à exalter les amitiés particulières et à dénoncer les adultes qui les dénaturent et les condamnent. C'est l'abbé de Pradts et non les deux garçons qui structure "activement" l'intrigue et qui en fait tout l'intérêt psychologique : de Pradts éprouve à l'égard de Souplier un étrange mélange de sentiments amoureux et d'affection paternelle. "L'association" Sevrais-Souplier attise en lui une jalousie morbide. Il est obsédé par cette relation, guettant les deux garçons, leur faisant subir des interrogatoires répétés, tendant à Sevrais le piège dans lequel il va tomber. Ce qui fascine de Pradts, c'est le (prétendu) "narcissisme intact de l'enfance" qui fascinait Freud lui-même et ce qui le torture, c'est qu'il se sent douloureusement exclu de la "plénitude ontologique" que lui semble vivre les deux garçons. Toute la pièce s'enracine dans ce désir métaphysique et son originalité réside dans le fait que le triangle amoureux n'est pas représenté par deux hommes et une femme, configuration traditionnelle dans une civilisation qui repoussait jusqu'alors l'homosexualité dans les marges de la littérature, mais entre un jeune garçon, un adolescent et un homme adulte.
La pièce montre que le désir métaphysique, n'est pas structuré par l'objet mais par le rival : nous ne désirons pas "spontanément" des objets, mais nous désirons des objets parce qu'ils sont désirés par d'autres. La rivalité découle pour ainsi dire "mécaniquement" du fait que le modèle du désir de Pradts (Sevrais) est en même temps son rival. Elle montre également qu'à partir du moment ou le désir est "médiatisé" par un autre, l'âge ou le sexe de "l'objet" n'ont pas d'importance "intrinsèque". On voit très bien fonctionner les deux formes de "médiation" : a) la médiation externe (la dimension "chrétienne" de la pièce dont parle Montherlant) réside dans ce qu'il y a de "paternel" dans le comportement de Pradts à l'égard de Souplier et dans l'influence positive que Sevrais entend avoir sur le jeune garçon. b) la médiation interne : à partir du moment où de Pradts éprouve autre chose que des sentiments paternels (ce dont le supérieur se rend compte avec une inquiétude grandissante) , la violence remplace l'amour puisqu'il s'agit de détruire à tout prix le rival pour occuper la position de supériorité et s'approprier l'objet. Mais la "possession" de Souplier serait forcément décevante puisque le désir de de Pradts ne tire sa force que de l'obstacle pour ainsi dire mécanique (involontaire) que lui oppose Sevrais. La seule chose qui pourrait satisfaire de Pradts et elle est absolument impossible serait en fait "d'être Sevrais".
Adaptations et réception de l'œuvre
« La Ville dont le prince est un enfant » a suscité un grand intérêt à sa sortie en 1951, et continue d'être étudiée et analysée de nos jours. La pièce a été saluée par la critique pour sa profondeur psychologique, son style incisif et son exploration des thèmes universels de la jeunesse, de l'éducation et de la condition humaine. L'œuvre a également été adaptée au cinéma et au théâtre, témoignant de sa popularité auprès du public et des professionnels.
Lire aussi: Poussettes urbaines : confort et sécurité
La Ville dont le prince est un enfant est un téléfilm français diffusé pour la première fois en 1997. Il s'agit d'une adaptation par Didier Decoin de la pièce éponyme d'Henry de Montherlant et de son roman Les Garçons qui y fait suite (1969). Le film est réalisé par Christophe Malavoy (qui avait joué La Ville dont le Prince est un Enfant en 1994 au Théâtre Hébertot à Paris). Il est sorti en DVD en 2003.
Un titre énigmatique et polysémique
Le titre de la pièce, "La Ville dont le prince est un enfant", est tiré de l'Ecclésiaste 10⁚16⁚ "Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant, et dont les princes mangent dès le matin!". Ce verset biblique évoque les dangers d'un pouvoir mal dirigé, et met en garde contre les conséquences d'un gouvernement dirigé par des personnes immatures et irresponsables.
Montherlant utilise ce titre pour souligner la situation paradoxale de la ville, où les jeunes, incarnés par Serge et André, sont confrontés à un système éducatif et social rigide et conservateur qui les empêche de s'épanouir. Il s'agit d'une métaphore de la société française de l'époque, où la jeunesse est considérée comme un danger potentiel et où l'autorité des adultes est mise en question. Le titre est également une invitation à la réflexion sur le rôle de la jeunesse dans la société et sur la nécessité d'une éducation ouverte et tolérante.
Lire aussi: Tout savoir sur la crèche Jardin de Ville
tags: #la #ville #dont #le #prince #est