L'impératrice Eugénie, figure marquante du Second Empire, a traversé les tumultes de l'histoire avec une dignité et une résilience remarquables. Après les tragédies qui ont jalonné sa vie, elle a trouvé une certaine paix intérieure et a consacré ses dernières années à préserver et à transmettre la mémoire de son règne et de sa famille. Cet article explore la manière dont Eugénie, à travers ses dons et son engagement envers les musées, a cherché à influencer la perception du Second Empire et à assurer la pérennité de son héritage.
Une Vie Marquée par l'Histoire
L'existence d'Eugénie fut intimement liée aux événements majeurs de son époque. Après la défaite de 1870 et la chute de l'Empire, elle vécut un long exil intérieur, marquée par la perte de son mari, Napoléon III, et de son fils, le Prince impérial. Malgré l'indifférence générale et le dénigrement dont elle fut victime au début de la République, Eugénie resta profondément attachée à son passé impérial.
En 1906, alors qu'elle atteignait l'âge de quatre-vingts ans, elle avait enfin gagné la paix de l'âme et attendait sereinement son heure. Elle ignorait toutefois qu'elle aurait encore à s'affliger des horreurs d'une autre guerre. La victoire de 1918, en consacrant la revanche de la France sur l'Allemagne, pansa les blessures que la défaite de 1870 avait ouvertes en son cœur. En juillet 1920, à l'annonce de sa mort, on s'étonna presque d'apprendre qu'elle avait survécu si longtemps à Napoléon III et au Prince impérial. Pendant un demi-siècle, en effet, elle s'était tenue à l'écart du monde et l'opinion publique avait fini par l'oublier.
La Gardienne de la Mémoire
Consciente de la place controversée de l'Empire dans l'histoire nationale, Eugénie s'est érigée en "passeur de la mémoire". Elle a entrepris de distribuer ses reliques napoléoniennes à des institutions officielles, non pas par intérêt financier, mais par souci de leur portée historique. En donnant aux musées, elle espérait obliger les pouvoirs publics à reconsidérer le Second Empire sous un jour nouveau, au-delà des clichés et des jugements hâtifs.
Dès 1901, l'impératrice commença la distribution de ses reliques napoléoniennes. En 1881 et 1899, elle avait obtenu la restitution d'un ensemble de tableaux et de sculptures, ainsi que des pièces de la manufacture de Sèvres et deux tapisseries. Ces deux jugements du tribunal de la Seine lui avaient en partie donné satisfaction. Il n'entrait pas dans son intention de s'encombrer de ces objets, mais, dès lors qu'elle les récupérait, elle se ferait un plaisir de les offrir, ceux-là et d'autres, à des institutions officielles. Leur valeur marchande ne l'intéressait aucunement, car elle ne manquait pas d'argent. Seule lui importait leur portée historique. Par sa générosité calculée, elle affirmait sa fidélité inébranlable à l'héritage de son mari.
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Le Don du Berceau et l'Affaire Pietri
Un exemple emblématique de cette démarche est le don du somptueux berceau offert à Eugénie par la Ville de Paris en 1856, à la naissance du Prince impérial. En 1901, elle en fit don au Musée Carnavalet, à la condition expresse qu'il soit exposé. Cependant, un incident révéla la sensibilité d'Eugénie aux questions de reconnaissance et de respect de son statut.
Malencontreusement à ce retard initial, qui l'exaspéra, l'Echo de Paris écrivit que le cartel mentionnait seulement: "Don de M. Piétri". Franceschini Pietri, le secrétaire particulier d'Eugénie, qui avait servi d'intermédiaire, protesta au nom de l'ex-souveraine. En vérité, l'information était erronée: le rédacteur de l'article avait omis de rapporter le texte en son entier et tronqué (délibérément?) la suite de la phrase: "… au nom de S.M.
Malmaison : Un Musée pour les Deux Empires
L'impératrice nourrissait l'ambition de créer un musée dédié à la famille impériale, un lieu où elle pourrait imprimer sa marque et raviver la mémoire des deux empires. Malmaison, qu'elle avait ouvert au public en 1867 lors de l'Exposition Universelle, lui apparut comme le lieu idéal pour réaliser ce projet.
Elle songeait depuis longtemps à la création d'un musée spécialement consacré à la famille impériale. Elle y aurait imprimé sa marque, comme elle l'avait fait pour les deux expositions rétrospectives de 1867 qu'elle avait supervisées au moment de l'Exposition Universelle. Malmaison, qu'elle avait ouvert au public à cette occasion, avait échappé miraculeusement en 1896 à la pioche des démolisseurs. Le musée lui apparut d'emblée comme un pont possible entre les deux empires et les nouvelles générations; elle y entretiendrait la flamme de Napoléon 1er, Napoléon III et Napoléon IV.
En 1903, le château fut racheté et donné à l'État par Daniel Iffla, dit Osiris, et ouvrit ses portes au public en 1906. Cependant, le musée restait désespérément vide. Eugénie entreprit alors de le meubler et de le doter d'objets précieux, provenant de ses propres collections et de celles de sa famille.
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Le château, restauré de fond en comble par Daniel Iffla, dit Osiris, qui l'avait racheté et donné à l'Etat en 1903, avait ouvert ses portes au public en 1906, mais il restait désespérément vide. L'administration des Palais nationaux et bâtiments civils, dont il dépendait, l'avait meublé à la hâte en prélevant dans les réserves du Mobilier national et Versailles avait consenti aussi à d'importants dépôts. De son côté, Eugénie avait hérité de l'empereur des souvenirs de la reine Hortense et de Joséphine, qu'elle conservait à Arenenberg. Elle envoya d'abord la harpe de Joséphine par Cousineau, puis en avril 1906, elle chargea son secrétaire de dresser la liste des objets à soustraire d'Arenenberg. Il indiqua alors le mobilier de la chambre d'Hortense que la reine avait fait venir de Malmaison, ainsi que la série des portraits de cheiks peints par Rigo qu'elle avait gardé de l'héritage de sa mère. Eugénie ne fit aucune difficulté à les offrir, mais il n'était pas question pour autant de dégarnir la vieille demeure thurgovienne au profit de Malmaison.
Arenenberg : Un Musée Historique
Eugénie souhaitait préserver Arenenberg, la demeure où elle avait vécu avec la reine Hortense et le Prince impérial, comme un musée historique dédié à leur mémoire. Elle refusa de vider le château de ses trésors au profit de Malmaison, insistant sur le fait qu'Arenenberg devait conserver son identité propre.
"Le petit château d’Arenenberg, comme Piétri le précisa à Charles Pallu de la Barrière, le premier conservateur de Malmaison, doit être un musée historique où l’on conservera tout ce qui a appartenu à la Reine Hortense, ainsi qu’à l’Impératrice et au Prince Impérial. Le canton de Thurgovie en deviendra propriétaire avec toutes les dépendances et le parc qui l’entoure. Les Portraits des pachas du Caire ont été rapportés d’Egypte par le général Bonaparte. Le buste de l’impératrice Joséphine est de Girard [Chinard] de Lyon : il est de toute beauté. Les meubles sont également très beaux. Si par la suite, Sa Majesté trouvait des tableaux qui viendraient de la Malmaison, elle les y enverrais volontiers.
Les Dons d'Automne 1906 et la Mémoire de Joséphine
À l'automne 1906, Eugénie fit un don précieux à Malmaison : le catalogue dressé en 1809 par Alexandre Lenoir des antiquités et marbres du château, un document richement relié aux armes impériales. Ce geste témoigne de son attachement à la mémoire de Joséphine et de sa volonté de reconstituer l'atmosphère de Malmaison sous le Consulat.
A l'automne 1906, une heureuse surprise attendait Pallu de la Barrière. Piétri lui mandait de venir sans tarder retirer au Continental un livre très intéressant sur Malmaison que l'impératrice avait retrouvé. En ouvrant le paquet, il ne put contenir sa joie et en informa aussitôt son ministre. "Pendant son séjour à Paris, nota-t-il dans son rapport de quinzaine, 1'ex-impératrice Eugénie m'a fait remettre un précieux document. C'est le catalogue dressé en 1809 sur les ordres de l'impératrice Joséphine par Alexandre Lenoir des antiquités et marbres existant au château de la Malmaison. Ce catalogue comprend 284 numéros, il est richement relié aux armes impériales et tout entier écrit à la main. A la première page se trouve cette indication en caractères microscopiques : Ecrit par moi, Binard, le 15 décembre 1809, jour précis de ma quatre vingt troisième année accomplie.
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La Collaboration avec Ajalbert et la Mémoire Intacte
Eugénie suivit de près les progrès de Malmaison, notamment grâce à la collaboration de Jean Ajalbert, le successeur de Pallu de la Barrière. Elle lui rendit visite en 1909 et fut attentive à ce que ses dons soient correctement mis en valeur. Sa mémoire des lieux et des objets était intacte, et elle n'hésitait pas à donner des indications précises sur l'agencement des pièces et l'origine des meubles.
En deux ans à peine, Pallu de la Barrière avait lancé une dynamique que Jean Ajalbert, son successeur, développa avec plus de méthode. Eugénie gardait un œil bienveillant sur Malmaison et Ajalbert entretenait régulièrement Piétri de l'avancée de ses travaux. Le 3 juillet 1909, l'impératrice vint se rendre compte des progrès accomplis. Elle constata avec bonheur que les objets qu'elle avait donnés portaient tous la mention de son don. Et dès le lendemain, elle convoquait Ajalbert à son hôtel pour le remercier de son dévouement. Il la vit surgir de l'extrémité des couloirs, menue et vive, voilée de noir, appuyée sur sa canne comme un "Deuil fantastique". "Déjà, écrira-t-il, l'apparition était sur nous. De ce visage mince et blanc comme une hostie, aux yeux aigus dans la pâle vieillesse, je ne m'attendais pas à entendre sortir une voix. Or les paroles se pressaient en interrogations nettes: - Il y avait un socle au buste de l'impératrice [Joséphine] ? Qu'est-il devenu? Et l'album de Redouté ? Primoli me dit qu'il est à la Bibliothèque Nationale? Pourquoi n'est-il pas à la Malmaison? … Je subissais un interrogatoire impérieux, où j'avais peine à placer les réponses, tant les questions se suivaient rapides. Une vie intense brillait dans les regards, sonnait dans la voix, animait le visage et les mains qui émergeaient seuls de cet enveloppement noir où disparaissait la frêle silhouette. - J'ai beaucoup d'objets, pour Malmaison… Je chercherai à Farnborough…
Eugénie avait conservé une mémoire fabuleuse. Elle lui indiqua où dénicher dans les musées, les palais, les ministères les meubles qui provenaient de Malmaison, du moins ceux qu'elle y avait placés en 1867. Elle se comportait comme un régisseur des palais et sa tête était pleine de registres d'inventaire. Sur les questions d'intendance, elle avait été une souveraine pointilleuse. Maniaque et autoritaire envers ses serviteurs, elle ne supportait aucun laisser-aller ni qu'on dérangeât ses effets personnels. Dans ses appartements, pour éviter toute complication, le service marquait à la craie sur les moquettes et tapis l'emplacement de chaque chose, mais malgré ces précautions, le moindre changement ne lui échappait jamais et provoquait une crise domestique. Maîtresse de maison accomplie, son œil photographiait tout et elle savait tenir son intérieur et ses gens. Elle n'avait rien oublié de l'agencement de chaque pièce. "A la fin de l'entretien, concluait Ajalbert dans son Rapport de quinzaine, 1'ex-impératrice m'a dit textuellement : « Je suis très contente de ce qui se fait au château.
La Nécessité d'un Conseiller Scientifique
Ajalbert, conscient de ses propres lacunes en matière d'histoire napoléonienne, ressentit le besoin de s'adjoindre les services d'un conseiller scientifique. Il sollicita l'aide de Frédéric Masson, un éminent historien de la famille impériale, qui avait l'avantage d'être en excellents termes avec l'ex-souveraine.
Seulement, pour poursuivre efficacement son œuvre, surtout dans la perspective d'envois plus conséquents d'Eugénie, il avait besoin d'un conseiller scientifique capable de l'orienter dans ses recherches. Ce romancier de l'Indochine et juriste de formation, ne connaissait rien à l'histoire de Napoléon et de Joséphine. Dès lors, comment pouvait-il envisager de reconstituer un monde disparu dont il ignorait tout? Le nom de Frédéric Masson, l'éminent historien de la famille impériale qui présentait par ailleurs l'avantage d'être en excellents termes avec l'ex-souveraine, s'imposa à lui. Il demanda à le rencontrer. "- La Malmaison, Monsieur. Mais il n'y a rien de rien… Quatre meubles qui se courent après, et ne sont pas de l'époque… Ils viennent des Tuileries, de Trianon, de l'Empire… Malmaison était consulaire… C'était Joséphine de Beauharnais…! ! ! En quoi puis-je vous être utile ? Non, non, cela ne m'intéresse pas… On est venu, j'y suis allé perdre mon temps… Osiris… Osiris… Je lui ai dit ce qu'il fallait faire… Ça aurait co…
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