L'étude des pères a longtemps été négligée. Il y a trente ans encore, peu de chercheurs étudiaient les pères, une lacune que Geneviève Delaisi de Parseval a soulignée lors de la préparation de son ouvrage La part du père. Cette absence du père dans certains domaines concrets, combinée à sa sur-présence dans le domaine symbolique, révèle une résistance de la société à reconnaître pleinement la paternité.
La question du père est intrinsèquement liée à celle du genre, de la répartition du pouvoir et des valeurs symboliques entre les sexes. Trois domaines principaux permettent de mieux cerner les enjeux liés à la paternité : l'histoire, la sociologie et les transformations des rôles masculins.
I. Histoire de la Paternité : Du Patriarcat à l'Effritement du Pouvoir Paternel
L'histoire des pères est traversée par les rapports de domination des hommes sur les femmes. Le lent déclin de la puissance paternelle nous renseigne sur le nouvel équilibre des pouvoirs.
L'Âge d'Or du Patriarcat
L'histoire de la paternité peut être divisée en deux grandes périodes : l'ère du pouvoir, de la Rome antique aux Lumières, et l'ère de son effritement progressif après 1760. La Rome ancienne offrait la forme la plus achevée du patriarcat, où le pater familias exerçait un pouvoir absolu sur sa progéniture, avec droit de vie et de mort. La puissance paternelle était la source de tout pouvoir, les sénateurs étant dits patres et l'empereur pater patriae.
Dans l'Église chrétienne, la fonction spirituelle et éducative du père primait, le droit chrétien établissant un lien direct entre paternité et statut conjugal. Cependant, l'âge d'or de l'autorité paternelle s'étend de 1500 à 1750, période pendant laquelle le père exerce tous les pouvoirs. Le pouvoir divin, le pouvoir royal et le pouvoir paternel sont solidaires, le père et le roi étant chacun à sa façon le reflet terrestre de Dieu.
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L'Effritement Progressif de l'Autorité Paternelle
La Révolution française a marqué un tournant en mettant les fils au pouvoir et en abolissant progressivement la puissance paternelle. En 1804, le Code civil a restauré certains pouvoirs du père, mais l'effritement s'est poursuivi avec l'urbanisation et l'industrialisation, qui ont transformé la famille élargie en famille nucléaire, souvent avec un père absent. Dès le début du XIXe siècle, on constate une disparition progressive de l’image du père liée à l’essence même de notre civilisation.
Au XXe siècle, le droit de correction paternelle a été supprimé en 1935, et en 1972, l'autorité parentale a remplacé celle du père. L'idée de « carence paternelle », soit l'inaptitude à exercer l'autorité paternelle, s'est imposée.
En Amérique du Nord, Ralph LaRossa met l’accent sur des changements importants survenus dans les années 1930 et 1940, avec l'émergence d’une nouvelle idéologie du père aimant et présent, à la fois pourvoyeur, ami des enfants et modèle masculin.
Spécificités Québécoises
Au Québec, il n’existe aucune étude d’ensemble sur l’histoire des pères, mais les grandes étapes rappellent celles vécues ailleurs, avec des différences significatives toutefois. Nombre d’observateurs déclarent impossible d’imaginer la paternité au Québec sans tenir compte des effets de la Conquête sur la virilité des vaincus. Ce qui manque à l’homme canadien-français, selon Daniel Dagenais, c’est « sa pleine assomption de la position de sujet émancipé ».
Durant l’après-guerre, le mouvement familial, d’inspiration catholique, diffuse largement l’idéologie d’un père engagé dans la famille, notamment pour protéger ses garçons de la délinquance ou de l’homosexualité. L'histoire récente de la paternité pourrait se résumer ainsi : un vaste mouvement de dépréciation de l’image du pater familias qui commence avant la Seconde Guerre mondiale et dure jusqu’au début des années 1970, puis une seconde phase marquée par une reconstruction accélérée et contradictoire de la paternité.
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II. Sociologie de la Paternité : Transformations Sociales et Nouvelles Définitions du Rôle Paternel
La sociologie montre que les transformations sociales entraînent parfois un rapprochement des sexes, parfois une lutte de pouvoir féroce. Toute certitude est rassurante, même si elle est fausse. Longtemps, on a pu croire que rien ne bougeait dans les familles, mais les certitudes se sont effritées tandis que les combinatoires familiales se multipliaient. La rapidité du changement est cette fois sans précédent : les modifications sociales, démographiques, symboliques survenues et encore en cours ont révolutionné la vie sociale.
Les Fonctions Traditionnelles du Père
On relève habituellement trois grandes fonctions traditionnelles : la reproduction, l’éducation et la transmission du patrimoine. Le malaise actuel viendrait d’une scission due au déclin du mariage stable : les fonctions peuvent être réparties entre plus d’un homme (par exemple, le nouveau compagnon de la mère peut remplacer le géniteur) ou assumées par la seule mère. Dès lors, le père doit gagner de haute lutte une légitimité autrefois acquise de droit.
Depuis les débuts, le père est inséparable du pouvoir et de la vie de la cité. C’est ce lien entre père et pouvoir, entre paternité et droit divin, qui a été remis en cause par les fils, mais aussi par le mouvement féministe et par les choix de vie de millions de personnes.
La Montée de l'Individualisme et la Redéfinition de la Famille
Certains changements plus vastes - la montée de l’individualisme et de la société de consommation, par exemple - ont contribué à modifier la famille. D’unité économique qu’elle était dans les sociétés préindustrielles, celle-ci est devenue un lieu d’épanouissement affectif auquel l’enfant apporte « un capital identitaire, émotionnel, sensitif, sensoriel ».
Le Père Est-il Devenu une Mère Comme les Autres ?
Une enquête de l’Union nationale des associations familiales (Unaf) révèle que les papas d’aujourd’hui entendent jouer bien plus que le rôle du méchant flic. Agnès Martial, chercheuse au CNRS, souligne que le modèle de la paternité idéale a profondément changé. Auparavant, le père était distant, perçu comme le pourvoyeur de revenu et ne s’occupait pas vraiment de ses enfants, or ce modèle-là n’est plus valorisé. Aujourd’hui, ce qui est important pour les hommes mais aussi pour les femmes, c’est qu’ils construisent une paternité basée sur la proximité et la complicité affective avec leurs enfants, qu’ils soient plus présents, impliqués et participent au quotidien à la prise en charge des enfants.
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Cette nouvelle paternité s’accompagne d’un idéal de partage des tâches éducatives. La paternité change mais n’a pas vocation à se confondre avec la maternité, d’ailleurs cette proximité affective n’efface pas pour autant le rôle de pourvoyeur de revenu qui est encore majoritairement dévolu aux hommes.
En pratique, cet idéal de partage égalitaire des tâches éducatives est loin d’être atteint, la répartition des tâches éducatives dans le couple étant encore très sexuée et les femmes y consacrant encore deux fois plus de temps que les hommes. Aux mères revient majoritairement le soin de s’occuper du bain, de la préparation des repas ou encore des devoirs scolaires, là où les hommes vont plus volontiers s’occuper d’accompagner les enfants dans leurs activités extrascolaires et les loisirs.
Beaucoup de pères se plaignent que leur travail les empêche de passer du temps avec leurs enfants, mais ils sont moins enclins que les mères à aménager leurs horaires pour se rendre disponibles. L’identité masculine contemporaine reste associée à la réussite professionnelle et dans le monde du travail aujourd’hui, il reste beaucoup plus difficile pour eux de justifier d’un aménagement des horaires pour les enfants ou de prendre un congé parental.
III. Transformations des Rôles Masculins et Nouvelle Paternité
La Redéfinition de la Virilité
Chantal Delsol voit dans l’émancipation des femmes une spécificité de l’Occident et une conséquence de son héritage chrétien. Elle montre qu’elle implique une autre conception de la famille, la famille traditionnelle étant tournée vers l’épanouissement social et professionnel du mari, quand l’épouse devait s’occuper des enfants, avec dévouement. La nouveauté de la situation contemporaine est que les femmes peuvent avoir les deux. Elles peuvent accéder aux plus hauts postes, avoir les plus hautes compétences et être mères. Dès lors, le problème de la masculinité est que l’homme ne sait plus à quoi il sert. S’il avait auparavant le rôle de pourvoir aux besoins de la famille, la femme peut dorénavant le remplir.
Il faut dépasser l’ancien partage des tâches entre activités de production et activités de l’attention, ce qui implique l’anéantissement du patriarcat. C’est un rôle à reconquérir que les pères doivent avoir, s’ils ne veulent ni ne peuvent se contenter de reproduire le modèle des pères patriarcaux qu’ils ont eus. Et ce rôle est fondamental, puisque selon Chantal Delsol, c’est le père qui enseigne l’autonomie aux enfants.
L'Homme Doit Être à la Hauteur
Pour Martin Steffens, le problème, ontologique, de l’homme est qu’il doit être à la hauteur. L’homme doit « consister », « pourvoir » et non pas « en imposer » mais être « ce sur quoi l’on sent qu’on peut reposer. » La virilité, telle que la pense Martin Steffens est belle puisque « être viril, c’est être généreux de soi : c’est savoir ce que la vie humaine requiert de courage et d’amour, et les lui offrir volontiers ».
Analysant le rôle du père, il indique qu’il a une mission de transmission, une transmission liée au silence et à la présence effacée. L’auteur complète son argumentation par une critique de l’hédonisme ambiant et de l’éloge actuel du rire et de la légèreté, critique non pas eux-mêmes, mais de ce qu’on ferait de l’humour et de la non-gravité des valeurs incontournables pour être heureux.
Martin Steffens propose une alternative aux hommes d’aujourd’hui : celle entre « désistance », l’attitude consistant à suivre le cours du monde, pour catastrophique qu’il puisse être, avec un désespoir détendu, et « résistance », autre nom de la « consistance » déjà étudiée, qui s’efforce d’« offrir prise au réel, malgré tout, avec la conscience aiguë de la fragilité de ce à quoi on tient. » La paternité apparaît ici comme un idéal de l’homme.
Les Propositions de Christine Castelain-Meunier pour une Nouvelle Paternité
Christine Castelain-Meunier, grande exploratrice et théoricienne du rôle du père, souligne qu’ « on a évacué le père de l’univers de la naissance et de la petite enfance. Comme si on niait l’autonomie du père par rapport à la mère, pour occuper une place réelle auprès du tout-petit. » Elle dénonce la rémanence si fréquente des stéréotypes de genre qui freine la nouvelle liberté des comportements.
Dans cette métamorphose du masculin, Christine Castelain-Meunier, qui a comparé quatre générations d’hommes, montre comment l’émancipation masculine a permis un changement radical du rôle du père. On est ainsi passé du père absent, père violent, père punitif, père abstrait, père désincarné, père pédophile… au père sensible, présent, accompagnant.
Christine Castelain-Meunier formule dix propositions pour étayer ce changement que constitue la nouvelle paternité, une sorte de manuel d’accompagnement des pères dans cette voie fortement désirée - notamment pour accompagner leur compagne, la mère des enfants - mais à laquelle ils ne sont pas préparés. Ce sont autant d’injonction aux femmes, les mères : laissez une vraie place au père! Et pour les hommes : découvrir le chemin de l’intime, de l’empathie, des émotions pour construire une paternité bienveillante.
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