Le personnage de Merlin, figure emblématique de la légende arthurienne, suscite de nombreuses interrogations quant à ses origines et son rôle. Souvent comparé à Gandalf dans le cadre d'un parallèle Arthur/Aragorn, Merlin est un personnage complexe, dont la paternité est entourée de mystère et de contradictions. Cet article explore les différentes facettes de la paternité de Merlin, en analysant les sources littéraires et les interprétations qui ont façonné sa légende au fil des siècles.
Merlin : Un Lien Entre Deux Mondes
Merlin est souvent présenté comme un "lien entre deux mondes", né d'une mère humaine et d'un père dont l'identité reste floue. Certains le considèrent comme le fils du Diable, tandis que d'autres le voient comme un esprit de la nature. Cette dualité fait de lui un personnage ambivalent, à la fois proche du monde des esprits et impliqué dans les affaires de la cour arthurienne.
Comme le souligne Lambertine, Merlin est un personnage aux origines étranges, métamorphe, fortement relié à la nature et ayant des liens plutôt lâches avec la religion chrétienne, même si sa mère est souvent présentée comme chrétienne. Il va et vient, disparaît dans le "royaume enchanté" de Viviane, tout en étant régulièrement présent à la Cour Arthurienne. C'est pour cela qu'elle le qualifie de "lien entre deux mondes", entre la religion pré-chrétienne et le christianisme, comme entre le monde des Esprits et le monde réel.
Ambrosius Aurelianus : Une Assimilation Controversée
Une version de l'identité de Merlin, rapportée par Lambertine et trouvée sur des sites Arthuriens, affirme que Merlin dit à Vortigern qu'il est Ambrosius Aurelianus, le dirigeant légitime de la Grande Bretagne selon les Romains et les Chrétiens. Cette assimilation est controversée, car Ambrosius est une figure chrétienne de l'histoire de Grande Bretagne, et l'assimiler à Merlin reviendrait à lui faire intégrer le Christianisme, à l'opposé de la figure du Merlin "panthéiste".
Lambertine exprime son malaise face à cette assimilation, soulignant la contradiction entre Merlin, figure celtique et "religieuse", et Ambrosius, personnage romain, politique et soldat. Elle s'interroge sur le sens de la phrase "je suis Aurélius", se demandant si elle a une signification cachée ou légendaire.
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La Paternité Diabolique : Une Christianisation de la Légende ?
La paternité "diabolique" de Merlin est un autre aspect controversé de sa légende. Selon certains textes, Merlin est le fils d'un esprit mauvais, voire du Diable lui-même. Cette vision négative de la paternité de Merlin pourrait être interprétée comme une tentative de christianisation de la légende, Merlin étant souvent représenté comme rejetant cette part de lui-même.
Comme le souligne un intervenant, si on prend l'Histoire des rois de Bretagne de Geoffrey de Monmouth, la paternité de Merlin est attribuée à des "démons incubes". En revanche, la version ultérieure de Robert de Boron fait intervenir des diables purs et durs désirant engendrer un antéchrist, et un prêtre témoin au procès de la mère de Merlin. Il semble donc que la Christianisation de la paternité de Merlin, avec son explication purement diabolique, date de Robert de Boron, connu pour avoir christianisé les légendes du Graal.
Les Sources Littéraires et l'Évolution du Mythe
L'histoire de Merlin est racontée et réinterprétée à travers diverses sources littéraires, chacune apportant sa propre perspective et contribuant à l'évolution du mythe. Parmi les sources principales, on peut citer :
- Les poèmes attribués à Merlin (500-600 AD) : Ces poèmes, bien que fragmentaires, offrent un aperçu des premières représentations de Merlin en tant que prophète et magicien.
- L'Historia Brittonum (830) : Ce texte attribue à Merlin le nom d'Ambrosius et raconte son rôle dans la construction d'une forteresse pour le roi Vortigern.
- Le Didot-Perceval de Robert de Boron : Cet ouvrage christianise la légende de Merlin, en faisant de lui le fils du Diable et en mettant l'accent sur sa rédemption grâce à la piété de sa mère.
- Le Morte d'Arthur de Sir Thomas Mallory (1130) : Ce roman compile et adapte les différentes sources de la légende arthurienne, en intégrant Merlin comme un personnage central.
- La Vita Merlini de Geoffroy de Monmouth (1132) : Cette œuvre met en scène un Merlin sauvage et prophétique, vivant dans la forêt et en communion avec la nature.
Merlin Prophète
Merlin apparaît à la convergence de deux traditions, que réunit pour la première fois Geoffrey de Monmouth dans la première moitié du XIIe siècle : une tradition celtique, notamment d’expression galloise, que l’on connaît par divers manuscrits et une tradition historiographique anglo-latine, tirée de l’Historia Britonum, compilation de textes écrits selon une temporalité incertaine (entre les IXe et XIe siècles) et attribués au pseudo-Nennius.
Chez le pseudo-Nennius, on trouve dans les chapitres 40 à 42 de l’Historia Britonum un enfant nommé Ambrosius, capturé sur ordre du roi Guorthigirn pour être sacrifié sur les conseils des mages royaux afin de permettre l’érection d’une forteresse qui ne cesse de s’effondrer. L’élection paradoxale (puisqu’elle doit mener à son sacrifice) que connaît Ambrosius est liée à son absence de père, condition établie par les mages de Guorthigirn (Historia Britonum, chap.
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Le mystère quant à la paternité est un motif important, puisqu’il place Ambrosius dans la lignée de deux figures elles-mêmes reliées par une filiation typologique explicite : Melchisedech et Jésus. Ambrosius est donc ici rattaché à une tradition à la fois antique et biblique, entre le roi-prêtre à la piété exemplaire et le Messie en personne. L’analogie avec Jésus est renforcée par l’insistance de l’auteur sur le jeune âge d’Ambrosius, dans une scène qui rappelle, sur un mode plus agonistique, l’épisode de Jésus et des docteurs de la loi (Luc, 2, 41-52) : le texte de Nennius emploie à trois reprises, au chapitre 42, la formule et puer ad magos dixit/refert (« et l’enfant dit/répond aux mages »), pour introduire les propos d’Ambrosius, lequel utilise à plusieurs reprises le verbe revelare, y compris dans des épisodes dont le style et la structure rappellent nettement les évangiles (Historia Britonum, chap.
Cette révélation prophétique rappelle à la fois la révélation chrétienne dans son ensemble ainsi que les épisodes particuliers de la prédication du Christ à ses disciples, en opposition aux pratiques résolument païennes (le sacrifice humain) recommandées par les mages. Dans la suite du texte, Ambrosius prouve d’ailleurs l’incurie des mages en leur soumettant question après question : ceux-ci se révèlent incapables de répondre, tandis qu’Ambrosius dévoile que sous la tour se trouvent deux dragons en lutte dans un étang, causes de l’effondrement persistant de la tour.
C’est chez Geoffrey de Monmouth qu’Ambrosius et Merlin se fondent en un seul personnage, dont le nom, issu d’une simple fusion - Ambrosius Merlinus - affirme clairement l’origine composite : dans son Historia regum Britanniae (v. 1138), aux chapitres 106 à 111, Geoffrey reprend le bref épisode raconté par Nennius de manière fidèle sur le plan narratif, mais plus éloignée sur le plan symbolique, et s’en sert comme introduction à ses Prophéties de Merlin, déjà publiées séparément, qu’il insère dans la chronique. Chez Geoffrey, l’insistance n’est plus mise sur l’âge de Merlin ni sur la notion de révélation, mais sur l’opposition, en termes de compétences divinatoires, entre Merlin et les faux mages dont il démasque l’imposture. Il y a une opposition claire entre les mages, qualifiés par Merlin de mendaces adulatores (« courtisans mensongers », chap. 108 - l’adjectif mendax revient plusieurs fois) et les prophéties prononcées par Merlin ; la compétence divinatoire de celui-ci suscite d’ailleurs l’admiration de l’assistance, laquelle reconnaît, là encore par contraste avec les mauvais mages, l’élection divine de Merlin (Historia regum Britanniae, chap.
On le voit, le lexique a changé : la connotation chrétienne de la révélation est ici remplacée par une élection plus modeste, reposant sur la sagesse (sapientiam) de Merlin et sur le rôle d’une puissance divine que le terme numen rattache davantage au polythéisme de la religion romaine qu’au monothéisme chrétien. C’est même une forme d’extase qui suscite le flot de prophéties auquel se livre finalement Merlin (Historia regum Britanniae, chap.
Cette extase est importante en ce qu’elle rattache Merlin à un mode de représentation de l’oracle qui se trouve dans la droite ligne des figures antiques extatiques (la Pythie ou la Sibylle, par exemple). D’ailleurs, là où l’Ambrosius de Nennius disparaissait du texte après sa révélation et l’obtention de la forteresse de Guorthigirn, chez Geoffrey, après cette extase, suit rien moins qu’une douzaine de pages (chap.
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De manière significative, c’est donc, d’après Trachsler, parce que le nom de Merlin incarne avant même Geoffrey une figure incontournable de devin qu’il se retrouve importé dans la chronique de Bretagne, où Geoffrey, s’écartant des associations christiques et bibliques conférées par Nennius à Ambrosius, rapproche ce dernier, devenu Ambrosius Merlinus, des prophètes et mages attachés au conseil du politique.
Merlin, dans l’Historia regum Britanniae, se fait ainsi successivement : magicien, dans les chapitres 127 à 130, lorsqu’il déplace les pierres de Killara jusqu’à Stonehenge, là où la force humaine en était incapable ; astrologue, dans les chapitres 133 à 136, où il lit et interprète le signe céleste que constitue la comète en forme de dragon, laquelle annonce la royauté à venir d’Uther puis d’Arthur ; préparateur de potions, aux chapitres 137 et 138, lorsqu’il prépare le philtre qui permet à Uther de se déguiser pour entrer déguisé dans Tintagel et séduire Ingern, l’épouse de son ennemi Gorlois - relation dont naît Arthur.
Toutefois, Geoffrey préserve certains éléments importants : le nom d’Ambrosius même, qui est explicitement latin et rattachait le personnage à une légitimité politique romaine chez Nennius, ainsi que l’absence de père, dont on a vu quelle filiation typologique elle permettait d’établir. C’est donc bien à un élargissement syncrétique de la figure de Merlin plutôt qu’à un processus de substitution que procède Geoffrey, réunissant ses différentes sources, dans sa redéfinition du personnage de Merlin.
Que Geoffrey s’éloigne considérablement de son Historia regum Britanniae dans la Vita Merlini, composée une dizaine d’années après, ne change pas fondamentalement la donne : certes, il y suit cette fois-ci davantage les sources galloises et déplace Merlin sur le plan géographique comme chronologique. Ainsi, selon les versions, Merlin est soit un contemporain de Vortegirn (l’Historia Britonum de Nennius et l’Historia regum Britanniae de Geoffrey), ayant vécu au Ve siècle, soit un contemporain de son ennemi Rydderch (sources galloises et la Vita Merlini), au VIe siècle cette fois-ci. Cependant, dans les deux cas, Merlin est caractérisé avant tout par ses pouvoirs prophétiques ; de plus, c’est bien sur l’Historia regum Britanniae que s’appuie l’essentiel des textes ultérieurs, sur l’île de Bretagne comme sur le continent : le Merlin gallois ne trouve de place que dans l’aire linguistique celtique. Un fait demeure d’ailleurs dans les deux cas : que Merlin ait vécu au Ve ou au VIe siècle, le Merlin originel est bien une figure tardoantique, à l’instar d’Arthur d’ailleurs - c’est encore plus flagrant toutefois dans la version, majoritairement retenue, proposée par l’Historia regum Britanniae.
Dans le même temps, Merlin s’affirme comme prophète par contraste avec les faux mages qu’il surpasse et supplante : sa révélation inspirée éclipse des pratiques appartenant à un passé qui a conduit le pouvoir brittonique vers le déclin et ne peut plus assurer la victoire politique. L’émergence même du personnage de Merlin construit donc, au sein des chroniques, une critique du rôle des mauvais devins comme conseillers politiques, par opposition au vrai prophète qui est le seul conseiller légitime - et efficace - du souverain : cette critique se déploie en parallèle d’une critique du mauvais souverain breton, n’hésitant pas à s’allier avec les Saxons contre ses rivaux, face aux vrais rois bretons en lutte contre l’envahisseur germanique.
L’enjeu politique constitue bien l’enjeu central de cette opposition, cependant.
L’apparition de Merlin dans les textes médiévaux offre déjà, par ses diverses hésitations, les bases de la distinction qu’établit Paul Zumthor dans son étude fondatrice consacrée à Merlin comme prophète en 1943 (et réimprimée en 2000).
On le voit, la seconde des deux traditions repose sur un substrat nettement plus ténu : c’est ce qui explique son extraordinaire plasticité. En effet, dans la littérature polémique, Merlin joue un rôle purement instrumental et contextuel, celui d’une « voix » : on ne sait rien de son histoire - l’Historia regum Britanniae, qui est la principale source des textes ultérieurs quant à Merlin, n’en dit rien, hormis pour ce qui touche sa naissance, à la différence de la Vita Merlini, dont on a dit qu’elle avait connu une faible postérité.
Zumthor montre ainsi que le thème de Merlin le prophète a connu une fortune particulièrement durable dans deux aires géographiques : la Grande-Bretagne et l’aire italienne. Merlin a pour vocation de délivrer une promesse d’espérance pour des peuples espérant recouvrer leur liberté (Cornouailles, Galles, Écosse) ou d’avertir de la ruine inévitable d’un adversaire haï (lutte entre Guelfes et Gibelins, ou entre cités italiennes rivales).
La vogue des libelles prophétiques attribués à Merlin est telle que le concile de Trente prend l’initiative de mettre à l’Index le livre des Prophéties de Merlin, ainsi nommé : Merlini Angli liber obscurarum praedictionum (« le livre de prédictions obscures de Merlin l’Anglais »). Cet anathème jeté par la contre-réforme tridentine souligne bien la difficile conciliation entre rôle spirituel et rôle temporel de Merlin ainsi que la persistance, dans la fonction prophétique de celui-ci, d’une ambivalence entre les inspirations chrétienne et non-chrétienne - l’hétérodoxie doctrinale se substituant dans un contexte entièrement christianisé au paganisme antique. La fonction polémique de Merlin, faisant de lui l’instrument de n’importe quelle cause temporelle, potent.
Merlin le Fou du Bois
Quelle que soit la version ou le fragment de mythe que l'on observe, Merlin est toujours attaché à la forêt : il vit dans les bois, prophétise du haut d'un pommier, commande à un troupeau de bêtes sauvages… Après la bataille d'Areryd, où il triomphe, le ciel lui tombe sur la tête, il perd la raison et s'enfuit dans la nature. Merlin devient le fou du Bois.
Il apparaît que les celtes n'ont jamais construit de temple, ils vénéraient des pierres, des arbres, des clairières sacrées où les druides seuls (sans la population) officiaient : la cueillette du gui n'est pas sacrée sans raison. En effet, le grand arbre symbolise l'axe du monde, le druide qui y monte est supposé occuper le centre de l'univers, et tout percevoir de lui, il est pris de transe extatique, et a d'étranges visions.
Merlin vivait sur un pommier, arbre au rôle considérable : c'est l'arbre du paradis, l'arbre fruitier par excellence. D'en haut de son arbre, Merlin est au centre du monde et il prophétise l'avenir. Dans beaucoup de mythes, Merlin est vu comme un être paradoxal, créé de Dieu et des esprits de la nature, comme une tentative de réconciliation entre les religions païennes et catholiques.
Dans tous les cas, Merlin n'appartient plus à la société des hommes. Il doit y être amené de force, et emprisonné. Après l'arrivée d'Arthur, il fait de rares et brèves apparitions dans les villes, et seulement pour conseiller, prophétiser, ou faire de la magie, il retourne ensuite invariablement à ses bois.
Merlin change d'apparence à volonté, mais il est souvent présenté comme un être contrefait, particulièrement velu, avec de grandes oreilles et un visage plat et laid, et une bouche large comme la face. De plus, ses manières sont celles d'un rustre. Il n'hésite pas à venir à la cour d'un roi avec son troupeau de bêtes sauvages, et à lancer un bois de cerf à son visage, et à repartir.
Merlin n'appartient pas à la société des hommes, il ne l'aime pas, il n'y est pas adapté. Par contre, il peut aller là où les hommes n'osent braver l'interdit religieux : dans les forêts sacrées, où seules peuvent pénétrer les personnes touchées par une grâce particulière, ayant atteint un niveau d'extase suffisant pour dépasser l'illusoire aspect matériel de la forêt. On peut aussi le dire fou.
Merlin et les Femmes
Dans la Vita Merlini, le grand amour de Merlin ne va pas à son épouse Guendolonea, mais à Gwendydd (Ganieda) sa sœur.
C'est Robert de Boron, auteur du Didot Perceval, qui en bon cistercien a transformé Ganieda, la sœur incestueuse en Viviane, Dame du Lac, vierge et pure mais rusée.
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